lentus, -a, -um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique

Lentus n’est pas motivé en synchronie, puisque son thème synchronique lent- ne peut être analysé en unités plus petites.

Dans une partie de ses emplois, lorsque lentus est employé à propos d’une personne au sens de « lent, apathique » avec une connotation dépréciative, il est possible qu’il ait été rattaché dans la conscience du sujet parlant en synchronie au groupement des adjectifs de défaut physique.

Au plan du signifiant, lentus n’offre pas toutes les caractéristiques formelles de ce groupement (vocalisme a / o / u/, consonne géminée intérieure), mais il comporte 2 syllabes comme la plupart de ces adjectifs.

En outre, le fait que lentus ait servi de base de suffixation à plusieurs cognomina dans l’anthroponymie (cf. § 5.3 : Lentulus, Lentinus, Lento) montre l’importance de son emploi ancien pour dénoter des comportements de personnes.

5.2. Interprétations des auteurs latins

Lentus fut utilisé par certains auteurs latins pour expliquer d’autres lexèmes. C’est le cas chez Isidore de Séville pour : corpulentus « qui a un corps volumineux, corpulent », lens / lentis F. « lentille », lentiscus, -i F. / lentiscum, -i nt. « lentisque » (arbre) (selon R. Maltby 1991 s.v. lentus p. 334).

  • Isid. Or. 10,58:
    Corpulentus quod sit corpore ualidus et lentis carnibus.
    « Corpulentus parce qu’une personne a de la vigueur par son corps et par ses chairs souples. »
  • Isid. Or. 17,4,5 :
    Lentis uocata quod humida et lenta est uel quod adhaeret humi.
    « La lentille (lentis) est appelée ainsi parce qu’elle est humide et souple (lenta) ou bien parce qu’elle est adhèrente par terre. » (Dans le premier cas, il peut s’agir de la « lentille d’eau » et dans le second de la « lentille cultivée ».)
  • Isid. Or. 17,7,51 :
    Lentiscus quod cuspis ipsius lentus sit et mollis ; nam lentum dicimus quidquid flexibile est.
    « Le lentisque (lentiscus) s’appelle ainsi parce que sa pointe est souple et molle ; car nous employons lentus pour tout ce qui est flexible. »

De ces trois termes, seul lentiscus pourrait avoir pour base, d’un point de vue diachronique, l’adjectif lentus. Bien que l’on considère généralement le nom d’arbre lentiscus / lentiscum « lentisque » (nom savant : Pistacia lentiscus L.) comme un emprunt à une autre langue (indéterminée)1), cette dénomination pourrait résulter du fait que certaines parties de l’arbre furent considérées comme souples et flexibles. En outre le suffixe -iscus se rencontre dans plusieurs phytonymes latins2).

Mais pour corpulentus, la séquence …lentus correspond au suffixe latin -ulentus marquant la grande quantité de l’entité dénotée par la base de suffixation (ici corpus, -oris nt.). De même le substantif lens / lentis F. « lentille cultivée » et « lentille d’eau » est d’origine obscure et l’on ne peut savoir s’il a un lien diachronique avec l’adjectif lentus.

5.3. « Famille » synchronique

Lentus « souple, flexible, mou, lent » devait être un lexème usuel dans la vie quotidienne à l’époque archaïque et classique. De ce fait il a servi de base à plusieurs autres lexèmes suffixés et composés.

A) Lentē est un adverbe de formation attendue en au sens de « lentement » fait sur lentus comme adjectif de la 1ère classe (type bonus). Il devait être usuel, étant employé au sens concret dans la prose technique de César, Columelle, Pline l’Ancien HN, ainsi que, de manière plus notionnelle, pour caractériser une attitude psychique « avec calme, avec indifférence » (Cic.), « avec circonspection » (Cic. Att. 2,1,1) pour une personne qui ne réagit pas trop rapidement et prend le temps de la réflexion avant d’agir. Ce dernier emploi dans les Lettres à Atticus de Cicéron montre que l’adjectif lentus appartenait à la langue familière des gens cultivés.

B) En outre, Cicéron, dans une autre lettre à Atticus reflétant la langue parlée des gens cultivés, crée librement (puisque la formation est ouverte et productive) un diminutif adjectival : lent-ulus, -a, -um « un peu lent » pour une personne, probablement dans le cadre d’une litote, figure de style fréquente chez Cicéron, qui a tendance à dire le moins pour signifier le plus, surtout dans ses lettres à ses intimes :

  • Cic. Att. 10,11,2 :
    An existimas illum in isto genere lentulum aut restrictum ? Nemo est minus. \÷ « Mais est-ce que tu penses qu’il est un peu lent et fermé dans ton genre d’affaire (= les questions d’argent) ? Personne ne l’est moins que lui. »

L’adjectif lentulus a ici valeur connotative dans un niveau de langue familier et dans un énoncé modalisé.

C) Sur l’adjectif lentus furent formés plusieurs substantifs avec plusieurs suffixes :

C.1. un nom de procès en en -or, -oris M. : lentor, -oris M. « souplesse, flexibilité » (Pline HN 16,229 ; 16,53), qui entre dans le groupement des substantifs en -or du type calor « chaleur » caractérisant une situation appartenant au monde physique de la nature (et sur laquelle, généralement, l’homme n’a pas de contrôle). Dans le passage suivant de Pline l’Ancien, en effet, lentor s’intègre dans un ensemble de substantifs en -or appartenant à ce groupement (liquor, color) ainsi que dans un contexte où l’on dénote le même état de choses avec les adjectifs crassus « épais », pinguis « gras, épais, compact », le verbe spissare à propos de la poix (pix) :

  • Pline HN 16, 53 :
    Sequens liquor, crassior iam, picem fundit. Haec rursus in cortinas aereas coniecta aceto spissatur ut coagulo et Bruttiae cognomen accipit, doliis dumtaxat uasisque ceteris utilis, lentore ab alia pice differens, item colore rutilante et quod pinguior est reliqua omni.
    « Le liquide qui coule ensuite, plus épais, donne maintenant la poix <liquide>. Versée ensuite dans des chaudrons de cuivre, épaissie avec du vinaigre comme avec de la présure, elle reçoit le nom de poix Brutienne ; bonne seulement pour <poisser> les jarres et autres récipients, elle diffère de l’autre poix par sa viscosité, également par sa couleur rouge et par son onctuosité supérieure à celle de toutes les autres. » (traduction J. André, 1962, Paris, CUF)

De même dans le contexte concret des entités naturelles (aux côtés de color, fragilis, tener, flexilis, et par opposition à duritia), Pline emploie dans le même livre le substantif lentor comme dérivé de lentus au sens de « flexible, souple » pour dénoter la propriété du bois du frêne :

  • Pline HN 16, 229 :
    Facilis et fagus, quamquam fragilis et tenera. Eadem sectilibus lamnis in tenui flexilis capsisque ac scriniis sola utilis. Secatur in lamnas praetenues et ilex, colore quoque non ingrata, sed maxime fida iis quae terantur, ut rotarum axibus, ad quos lentore fraxinus sicut duritia ilex et utroque legitur ulmus.
    « Le hêtre aussi est facile à travailler, bien que fragile et tendre. Fendu en feuilles minces, il est flexible et seul employé pour les boîtes et les coffrets. On coupe aussi en feuilles très minces l’yeuse, dont la couleur n’est pas non plus désagréable ; mais on peut surtout compter sur lui pour les pièces qui frottent, comme les essieux des roues, pour lesquels son élasticité fait choisir le frêne, sa dureté l’yeuse, et ces deux qualités l’orme. » (traduction J. André, 1962, Paris, CUF)

Le substantif en lentor est ici employé à proximité d’autres substantifs en –or. Dans le même domaine d’expérience, Pline dans le même livre emploie des noms de procès faits sur lentus avec d’autres suffixes, conformément aux autres noms de procès situés à proximité.

C.2. deux noms de qualité :

Le substantif lentĭtĭă, -ae F. « souplesse, flexibilité » avec un suffixe -itia est employé par Pline également pour la souplesse des branches d’arbres (ici les saules), mais dans un passage où le suffixe employé n’est pas le suffixe concret -or, mais le suffixe abstrait -itas (proceritas, subtilitas en 174 ; fertilitas en 175) :

  • Pline HN 16,174 (à propos des espèces de saule) :
    aliae uirgas sequacis ad uincturas lentitiae.
    « d’autres fournissent des baguettes souples et flexibles pour attacher. » (traduction J. André, 1962, Paris, CUF)

Pline emploie aussi lentitia au sens de « viscosité » dans le domaine médical (Pline HN 20,64). Le terme est analysable en lent-itia ou lenti-tia avec un suffixe -itia / -tia qui a des allomorphes en -ia, –ntia, -entia (cf. puerpueritia ; trististristitia).

Le suffixe -itia a une variante morphologique en -ĭtĭēs (pouvant servir de variante métrique) dans lentitiēs, -ei F. attesté dans le poème anonyme du +Ier s. apr. J.-C. Aetna 544 : lentitiem plumbi « la flexibilité du plomb ».

Le substantif en -tudo : lentĭtūdō, -ĭnis F. « mollesse, nature flexible » est attesté au sens concret chez Vitruve.

Au sens plus abstrait « apathie, indifférence » pour qualifier le comportement critiquable d’une personne comme adjectif de défaut, il est employé par Cicéron (Cic. Tusc. 4,43 ; Q. 1,1,38). Tacite l’emploie également pour décrire un défaut au sens de « froideur du style ».

Le suffixe -tūdō / -ĭtūdō est productif à l’époque archaïque (longus → longitudo, beatusbeatitudo, tardus « lent » → tarditudo « lenteur »: Pl. Poen. 532 ; Acc. trag. 69 ; etc.) et il est bien représenté à l’époque classique, mais il perd sa productivité ensuite.

D) des adjectifs composés

L’adjectif lenti-pes, -pedis « qui marche lentement » est un composé attesté à l’époque tardive chez Ausone : Aus. Epist. 21,2(413),40 ; le premier terme du composé est associable à lentus et le second au nom de pied et de la patte : pēs, pĕdis M. Il s’agit d’un composé possessif ou bahuvrīhi de facture poétique. Bien qu’il soit attesté à l’époque tardive, il est fait sur un modèle pré-existant bien attesté. En effet, les composés possessifs dès l’époque archaïque du latin ont tendance à avoir un nom de partie du corps en second terme3).

Ainsi, avec pes, pedis « pied, patte » en second terme, avons-nous d’autres composés poétiques. Avec tardus, qui est un para-synonyme partiel de lentus, on a un composé de même sens : tardi-pes, -pedis « qui marche lentement » (pour qualifier Vulcain : Catul. 36,7 : tardipedi deo ; Columelle). L’adjectif longus fournit aussi un tel composé, mais cette fois dans la langue technique et scientifique : longi-pes Pline HN « qui a de longues pattes (pieds) ».

L’adjectif lenti-gradus, -a, -um « qui marche lentement » (Cypr.-Gall. Gen. 1064), comme pour le composé précédent, est attesté parallèlement un composé du même type avec tardus, parasynonyme partiel de lentus : tardi-gradus « qui fait des pas lents », composé poétique de l’époque archaïque (Pacuvius Trag. 2 : quadrupes tardigrada agrestis humilis aspera). Bien que le sens de ces composés en °-grad-us, -a, -um soit similaire à celui des composés précédents en °-pes, -pedis, la structure morphologique de composition n’est pas la même. Il s’agit ici non de composés possessifs ou bahuviīhi, mais de composés à second terme verbal régissant4) : le second terme est le radical latin grad-, que l’on trouve dans le verbe gradior « marcher, s’avancer » verbe surtout attesté avec un préverbe (ad-gredior « aller vers, s’approcher », e-gredior « sortir (de) »). E) Lentus dans l’anthroponymie

Comme l’adjectif lentus pouvait, dans une partie importante de ses emplois, caractériser une propriété de comportement d’une personne, il a servi de base de suffixation à des cognomina masculins pour des hommes5), parfois devenus des cognomina héréditaires.

On peut citer :

Lentīnus, -i M. (Mart. 3,43) avec un suffixe -īnus (*-no-)6) ;

Lentō, -ōnis M. cognomen de Caesennius Lento, partisan d’Antoine (Cic. Phil. 11,3 ; 12,23) avec un suffixe -o, -onis M.7) : cf. sur la base d’un nom de partie du corps : Capitō sur caput ;

Lentulus, -i M. cognomen de la gens Cornelia (Cic.)8).

Cependant d’autres explications ont été données pour ces cognomina : EM (s.v. lentus p. 352). Par exemple, certains auteurs partent de lens, lentis « lentille ».

F) Des verbes

Lentus étant un adjectif du vocabulaire latin fondamental, il était attendu qu’il serve de base de suffixation à un verbe d’état en -ē- dénominatif : lenteo, -ere « être lent » ou « se ralentir » Lucilius 299.

Il était également attendu que sur un verbe d’état ou directement sur l’adjectif de base soit bâti un verbe en -sco, -scere inchoatif ou transformatif, dont la polysémie reflète la polysémie de lentus : lentesco, -ere par référence à la viscosité : « devenir collant, visqueux, souple » (Virg. G. ; Col.) ou au sens de « lent » : « s’adoucir, se ralentir » (Ov. A.A.).

Un verbe dénominatif sur lentus dénotant un procès est également attesté en poésie : lento, -are « plier sous la contrainte » chez Virgile (Virg. En. 3,384 pour des rames), et chez Stace (pour des arcs).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes (J.-F. Thomas)

L’importance de la polysémie de lentus entraîne une synonymie partielle avec des termes très différents.

Au sens de « flexible, sans fermeté », il entre en relation avec molli et flexilis :

  • Virg. Buc. 5, 30-31 :
    instituit Daphnis thiasos inducere bacchi
    et foliis lentas intexere mollibus hastas
    .
    « Daphnis a aussi le premier introduit les thiases de Bacchus, et enlacé d’un souple feuillage des hampes flexibles. » (traduction Eu. De Saint-Denis, 1997, CUF)
  • Sen. Ep. 100, 7 :
    Lege Ciceronem : compositio eius una est, seruat pedem, curuatur lenta et sine infamia mollis.
    « Lis Cicéron. Chez lui, la phrase est toute unie, posée et souple en ses inflexions, molle sans avachissement. » (traduction H. Noblot, 1999, CUF)
  • Pline l’A. 16, 227 :
    Cuicumque operi facilia flexilia omnia quae lenta diximus, praeterque morus et caprificus.
    « Tous les bois souples, que nous avons appelés pliants, se prêtent à toute sorte d’ouvrages, ainsi que le mûrier et le caprifiguier. » (traduction J. André, 1962, CUF)

Il a aussi pour équivalent sequax « collant, visqueux » :

  • Pline l’A. 7, 65 :
    […] bituminum sequax alioqui ac lenta natura in lacu Iudaeae qui uocatur Asphalites, certo tempore anni supernatans non quit sibi auelli […)
    « […] le bitume, cette substance collante et visqueuse qui, à une époque précise de l’année, surnage sur un lac de Judée, qu’on appelle Aspheltites, ne se laisse diviser par rien […] » (R. Schilling, 1977, CUF)

Assez nombreux sont les termes signifiant « lent, indolent, insensible » qui sont proches de lentus, comme patiens, segnis et tardus :

  • Cic. de Orat. 2, 279 :
    […] ridiculi genus patientis ac lenti […]
    « […] un genre de plaisanterie d’un ton imperturbable et froid […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Curt. 3, 5, 13 :
    Lenta remedia et segnes medicos non expectant tempora mea.
    « Ce ne sont pas des remèdes lents et des médecins sans énergie qu’attend ma situation. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sen. Ep. 74, 1 :
    Epistula tua delectauit me et marcentem excitauit, memoriam quoque meam, quae iam mihi segnis ac lenta est, euocauit.
    « Ta lettre m’a charmé et réveillé de ma langueur. A ma mémoire même, maintenant paresseuse et tardive, elle a donné un soubresaut. » (traduction H. Noblot, 1995, CUF)
  • Sen. Ben. 5, 22, 1 :
    Multi sunt […] qui nec tam boni sunt quam grati nec tam mali quam ingrati, segnes et tardi, lenta nomina, non mala.
    « Il y a beaucoup de personnes […] qui n’ont ni la bonté des gens reconnaissants, ni la malhonnêteté des ingrats, gens sans énergie, sans empressement, créances lentes à rentrer, mais non mauvaises ; » (traduction J.-F. Thomas)
  • Pline l’A. HN 14, 19 :
    Quid, quod inserta castris summam rerum imperiumque continet centurionum in manu uitis et opimo praemio tardos ordines ad lentas perducit aquilas […] ?
    « Ajouterai-je que la vigne, introduite aux camps, symbolise dans la main du centurion l’autorité et le commandement, que cette récompense magnifique, par un lent avancement, conduit tardivement jusqu’à l’aigle […] » (traduction J. André, 1958, CUF)
  • Virg. En. 5, 681-683 :
    […] udo sub rubore uiuit
    stuppa uomens tardum fumum, lentusque carinas
    est uapor […]

    « […] sous le bois qu’on arrose, l’étoupe vit, en vomissant une fumée lente à s’élever et une chaleur qui tarde à se dissiper dévore les carènes […] » (traduction J.-F. Thomas)


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1) Cf. J. ANDRE 1985, s.v. lentiscus p. 141 ; Le Grand Gaffiot s.v. lentiscus / -cum.
2) Au contraire, J. ANDRE (1985 p. 141 s.v. lentiscus) estime que le rapprochement avec lentus « souple » chez Isidore est une « étymologie populaire » et que le suffixe -iscus a une origine méditerranéenne. Mais il peut s’agir d’un suffixe de date latine constitué à partir de deux éléments morphologiques anciens. Pour le suffixe -iscus dans le domaine botanique (mariscus, molluscus, noms de cépages, etc.) : M. FRUYT 1986 p. 129.
3) M. FRUYT 2002 et 2004.
4) Par exemple, pour tardigradus, OLD pose « tardus + gradior ».
5) Pour ce type sémantique de formation des cognomina sur des adjectifs, cf. I. KAJANTO, 1965.
6) Pour ce suffixe : Ch. KIRCHER-DURAND 1982.
7) Pour ce suffixe : F. GAIDE 1988.
8) Pour ce suffixe : M. FRUYT 1989.