le supplétisme verbal


4. Genèse de l’évolution des supplétismes verbaux

  • 4.1. En quatre phases

L’évolution diachronique des formes corrélées peut être décrite en quatre phases.

  • 4.1.1. Dans la première phase, le lexème orthonymique représente la forme non marquée et la plus usuelle dans la langue parlée par la communauté linguistique. Un lexème non usuel représente la forme marquée ; autrement dit, il apparaît dans les énoncés comme une variante spécifique, marquée. En termes quantiques, la probabilité d’apparition des formes marquées est nettement inférieure à celle des formes non marquées.
  • 4.1.2. Au cours de la deuxième phase, la nouvelle forme garde ses sèmes spécifiques, mais elle tend à se généraliser et à se grammaticaliser comme la variante marquée de la forme usuelle. Il existe une probabilité sensiblement équivalente entre l’apparition de l’un ou de l’autre lexème.
  • 4.1.3. Dans la troisième phase, la forme marquée se désémantise plus encore et devient non marquée par inversion des marques. La hiérarchie première s’est, elle aussi, inversée. L’ancien lexème usuel devient marqué par restriction de sens et, s’il subsiste dans la langue, il est beaucoup moins employé avec son sens non marqué. Le nouveau lexème supplétif perd son marquage par extension de sens et devient majoritaire.
  • 4.1.4. Dans la quatrième phase, qui achève le repositionnement des formes corrélées, la forme anciennement marquée est choisie comme la forme usuelle de l’énoncé, c’est-à-dire comme l’orthonyme, la norme attendue dans l’usage de la communauté linguistique. Le premier orthonyme paraît désormais archaïque et tend à disparaître.

Une fois cette dernière phase atteinte, le système peut encore être renouvelé : un autre lexème marqué peut commencer à concurrencer le lexème supplétif, qui, par usure liée à sa fréquence, s’expose au changement.

Le supplétisme opère de manière privilégiée dans la sphère du dialogue et de sa vie quotidienne. De fait, les formes qui cèdent en premier sont celles des personnes du dialogue, à l’impératif et à l’indicatif.. C’est pourquoi l’impératif de ferre était, dès le latin classique, limité à quelques lexies, fer auxilium, fer opem, tandis que tolle était d’emploi usuel et varié ; de même, uāde a dû rapidement suppléer l’impératif ī, peu étoffé et renforcé dès Plaute par un adverbe. Ce supplétisme doit avoir été acquis au plus tard au Ier siècle après J.-C., comme les Silves de Stace le suggèrent. De même, au présent, portō, portās remplacent ferō, fers plus rapidement qu’aux autres personnes, et uādō, uādis viennent en lieu et place de , īs bien avant uādit et uādunt1) .

  • 4.2. Illustration de la genèse d’un supplétisme
  • ĪRE / VĀDERE / AMBULĀRE
  • 4.2.1. Données sémantiques et morphologiques

Le verbe de déplacement fr. aller, l’un des lexèmes les plus fondamentaux et en même temps irréguliers de la langue française, amalgame trois lexèmes latins signifiant « aller ; avancer (avec rapidité) ; se déplacer ; marcher » : īre, ancien et hyperonyme non marqué de la classe, présente la valeur sémantique la plus large mais n’a survécu en français que dans les formes périphrastiques de date romane du futur et du conditionnel (fr. j’irai, j’irais, etc.) ; uādere, ancien et défectif en latin à toutes les époques, a fourni quelques formes personnelles du présent de l’indicatif (je vais, tu vas, il va, ils vont) et de l’impératif (va) ; ambulāre, peut-être indo-européen puisqu’on le trouve en celtique, et peu usité jusqu’au IIIème siècle de notre ère, a été à l’origine de toutes les autres formes du paradigme français. En latin même, d’autres verbes ont pu entrer en variation avec l’hyperonyme : les préverbés de īre, uenīre, proficiscī, cedere et les préverbés de cedere. Au thème de perfectum, seul uenīre semble avoir participé à des remplacements fréquents.

  • 4.2.2. Raisons du supplétisme

L’orthonyme « aller » du latin n’appartenait pas synchroniquement à un type de conjugaison régulière et plusieurs de ses formes, phonologiquement fragiles, ont été rapidement remplacées.

Première faille : la faible teneur phonétique des formes monosyllabiques

La forme qui a cédé en premier, sans doute dès le début du Ier siècle après J.-C. dans la langue parlée2)) , même si elle était maintenue dans quelques écrits par archaïsme, était celle de l’impératif présent de deuxième personne du singulier ī, monosyllabique. Malgré sa voyelle longue, elle avait peu d’étoffe phonique, phonétique et phonologique. Elle convenait mal à la force indissociable de l’injonction émise par ce mode, alors que la langue avait à sa disposition un lexème uādere, qui dénotait à lui seul la détermination et la promptitude du déplacement : la forme uāde était apte à signifier, avec intensité, l’envoi aussi bien que le renvoi, avant d’être désémantisée. Stace, qui atteste abondamment l’impératif uāde > fr. va, est aussi le premier auteur à présenter une conjugaison complète au singulier : uādō > fr. vais, uādis > fr. vas, uādit > fr. va.

Ce sont les formes monosyllabiques du présent de l’indicatif qui ont ensuite disparu dans l’usage : et eunt ont tendu vers une prononciation monosyllabique à cause de la consonnification en [y] de la voyelle /ĭ/ initiale, résultat de la fermeture de /ĕ/. Les formes , is, it, eunt ont été remplacées, plus ou moins rapidement selon la personne, par uādō, uādis, uādit, uādunt, peut-être au cours du Ier siècle après J.-C.

Seconde faille : l’inadéquation des formes familières et du niveau résolument littéraire des textes bibliques

Quand les auteurs chrétiens du IVème et Vème siècles ont voulu marquer la métaphore du mouvement spirituel dans les voies de Dieu, comme le faisait déjà la version grecque de la Bible, ils ont remplacé les formes de īre des premières versions latines par des formes de ambulāre, qui avait déjà remplacé épisodiquement īre dans deux lexies figées chez Plaute et Térence. Dans ces mêmes locutions bibliques, les formes de ambulāre sont parfois remplacées par des formes de uādere dans des textes de plus bas niveau de langue. Ces remplacements ne sont pas supplétifs, mais tendent à confirmer des rapprochements en latin des trois lexèmes qui formeront le paradigme supplétif du français.

  • 4.2.3. Rapprochements et remplacements effectifs en latin

Les trois lexèmes étudiés dans la perspective du supplétisme des langues romanes n’ont ni la même ancienneté, ni le même sens à l’origine. L’hyperonyme īre se rattache à l’une des racines indo-européennes la mieux assurée, mais seulement au présent. La racine de uādere, elle aussi indo-européenne, offre une même défectivité au perfectum que *ei- et se différencie par la nuance de vitesse et de force, fermement présente encore en latin. L’origine de ambulāre est moins certaine et son signifié se distingue nettement de celui des deux autres lexèmes par l’absence de cible du procès dénoté. Ces points de contact ont effectivement permis des rapprochements dès le latin, entre īre et uādere, et entre īre et ambulāre.

  • 4.2.3.1. entre īre et uādere

Vādere entretenait de plus grands contacts avec īre que ambulāre. Vādere et īre sont tous deux aptes à recevoir l’indication d’une cible, avec l’accusatif directif, précédé ou non des prépositions in, ad ou per. Pour la dénotation d’un déplacement, le mode le plus employé à l’oral est probablement celui de l’impératif. Il est fréquent de donner à son allocutaire l’ordre de se mettre en route, de lui signifier son envoi ou son renvoi. Or, pour étoffer la forme orthonymique d’impératif singulier de deuxième personne du singulier, i.-e. *ei « va ! », forme monosyllabique athématique de très faible teneur phonétique, les langues ont souvent eu recours à diverses particules – désinence pour J. L. García-Ramón —, d’où skr. i-hí, gr. ‡qi, lit. eĩ-k. Le latin archaïque et classique renforce la forme par des adverbes i nunc, nunc i ; intro i, prae i. La parade qui a connu la plus grande longévité, puisqu’elle demeure en français, est celle du supplétisme qui a remplacé le faible monosyllabique par l’impératif dissyllabique uāde, au terme d’une évolution qui n’a peut-être pas été aussi longue qu’on le croirait de prime abord. Aussi Plaute n’atteste-t-il pas moins de 103 occurrences de ī tandis que la Vulgate abandonne définitivement la forme orthonymique et comptabilise 186 uāde.

  • 4.2.3.2. entre īre et ambulāre

A l’époque archaïque, īre et ambulāre ne sont pas synonymes, le premier restant un terme générique, non marqué du déplacement, tandis que le second indique un mouvement intrinsèque, celui d’une marche assimilée à une promenade, sans terme précis :

  • Pl. Men. 276-277 : Prius iam conuiuae ambulant ante ostium, quam ego opsonatu redeo. Adibo atque alloquar.
    « Les convives sont déjà à faire les cent pas devant la porte avant que je ne revienne du marché. Je vais aller leur dire un mot » (traduction P. Grimal, 1971, Gallimard).

Deux seuls exemples semblent faire exception, le premier étant :

  • Pl. Amph. 342 : Quo ambulas tu, qui Volcanum in cornu conclusum geris ?
    « Où vas-tu, toi, qui portes Vulcain enfermé dans une corne ? »

Mercure, qui observe Sosie et sait lui aussi où il va, emploie tout d’abord īre, que ce soit pour désigner le mouvement de Sosie ou le sien, au vers 263, avec un futur proche, iturust, puis avec un futur de volonté, ibo. Sosie répond au dieu en recourant à l’orthonyme :

  • Pl. Amph. 346 : SO. Huc eo, eri sum seruos…
    « (So.) Je vais ici, je suis l’esclave de mon maître (…) ».

Le vers 342, de style noble, suggère une intention parodique : il s’agit plutôt d’un écart de langage, ironique de la part de Mercure qui se réjouit de la déambulation de Sosie. Plaute formule régulièrement la demande de la destination à l’aide du lexème usuel, simple (soutenu par un adverbe) ou préverbé (soutenu ou non par un adverbe), ou bien à l’aide d’un lexème de sens très général comme (se) agere, qui fonctionne souvent comme archilexème pour tous les verbes dénotant une action : Pers. 191 : Quo ergo is nunc ?; St. 247: Quo nunc is ?; Aul. 444: Quo abis ?; Pers. 215: Quo agis ?; etc. L’expression qui suppléera plus tard le mouvement directif est Quo uadis.

De même, avec intro, ambulās remplace parfois īs dans un énoncé à valeur jussive :

  • Pl. Ep. 303 : AP. Quin tu is intro atque huic argentum promis ?
    « (Ap.) Maintenant, rentre et va prendre l’argent pour le lui donner » (traduction P. Grimal, 1971, Gallimard).
  • Pl. Merc. 942 : EVT. Quin tu istas omittis nugas ac mecum huc intro ambulas ?

« (Eut.) Allons, laisse toutes ces sottises et entre avec moi là. » (traduction P. Grimal, 1971, Gallimard).

Certes, les deux lexèmes dénotent presque toujours dans les textes un procès selon des marquages différents (indication du terme et de la durée du déplacement pour īre, mouvement de flânerie sans cible dénotée et dans une durée non bornée par le point final pour ambulāre) ; ce marquage est accentué par la caractérisation du mode de déplacement (cf. le gérondif ambulando). Néanmoins, apparaît déjà une certaine proximité dès le latin archaïque.

  • 4.3. Chronologie de la genèse du supplétisme

L’évolution de ce supplétisme peut être décrite en quatre phases3) .

1ère phase : īre est un lexème non marqué, en regard des lexèmes abīre, uenīre, etc., qui fonctionnent comme lexèmes marqués sauf à l’impératif (abī) et au parfait de l’indicatif (uēnit).

1ère phase bis : l’impératif ī est remplacé de par ambulā dans deux lexies figées chez Plaute.

2ème phase : l’impératif ī est suppléé par uāde, probablement dès le Ier siècle après J.-C.

3ème phase : d’autres formes de īre sont supléées par celles de uādere, dans un niveau de langue courant (I-IIIème siècles après J.-C.), d’abord , īs par uādō, uādis, puis it, eunt par uādit, uādunt, puis d’autres formes encore.

4ème phase : d’autres formes de īre sont remplacées par celles de ambulāre correspondantes dans des lexies métaphoriques du latin chrétien (IVème–Vème siècles après J.-C.)

4ème phase bis : certaines formes de présent de ambulāre, dans ces mêmes lexies métaphoriques, sont remplacées par celles de uādere correspondantes, dans un niveau de langue courant (IVème-Vème siècle après J.-C.).

5ème phase : pour la dernière phase, qui rend compte de l’installation du lexème ambulāre dans le paradigme usuel de « aller », quelle que soit la construction, figurée ou concrète.

  • 4.4. Illustration des quatre phases : « aller après quelque chose, quelqu’un »

1ère phase:

  • Enn. An. 16, 424 V = 395 W : Aestatem autumnus sequitur, post acer hiemps it
    « L’automne suit l’été, l’hiver glacial vient après [lui] ».
  • Vulgate, Hier. 7, 9 : … et ire post deos alienos quos ignoratis…
    « (…) et suivre des dieux étrangers, que vous ne connaissez pas… ». * Ambroise,
    Fid. 5, 7 : Ecce totus mundus post eum abit.
    « Voilà que le monde entier part après lui ! »

2ème phase:

  • Vulg. Matth. 16, 23 : Vade post me Satana
    « Passe derrière moi, Satan!»

3ème phase:

  • Greg. M. Mor. 18, 32 : Ecce totus mundus post eum uadit.
    « Voilà que le monde entier part après lui ! »
  • Aug. Serm. 330 : Si enim uadis post me, sequeris me.
    « Car si tu vas après moi, tu me suis ».
  • Vetus Latina Eccli. 14, 23 : uadens post illam quasi uestigator
    « (…) la poursuivant comme le chasseur ».

4ème phase:

  • Vulg. Hier. 16, 12 : Ecce enim ambulat unusquisque post prauitatem cordis sui mali
    « Voici que chacun de vous suit les égarements et la corruption de son cœur ».
  • Vulg. Hier. 2, 5 : Ambulauerunt post uanitatem et uani facti sunt
    « Ils ont suivi la vanité, et ils sont devenus vains ».

4ème phase bis:

  • Jérôme, Hier. 3 : … ut uadant post desideria cordis sui mali
    « (…) qu’ils suivent les désordres de leur cœur pervers ».





    Aller au § 5
1) cf. M.-A. JULIA (2005, « Aller »).
2) Cf. M.-A. JULIA (2005 : « Aller »
3) Pour le détail de la démonstration, cf. cf. M.-A. JULIA (2005, « Aller »).