le supplétisme verbal


3. Classement des supplétismes verbaux du latin

La plupart des comparatistes allemands se sont intéressés surtout au supplétisme verbal, en l’illustrant à partir de langues comme le grec et le sanskrit1). C’est en grec que le supplétisme fut le plus étudié2). La liste des supplétismes en latin est loin d’être arrêtée.

  • 3.1. Supplétismes avérés

Certains cas de supplétisme sont nets et la plupart ont été reconnus depuis l’Antiquité. Il s’agit de supplétismes morphologiques par inclusion d’une ou plusieurs formes d’un lexème dans le paradigme d’un autre lexème étymologiquement non apparenté :

  • 3.1.1. entre des temps et des modes:
infectum perfectum participe en -tus et participe présent
sum fuī
ferō (te)tulī lātus
tollō sustulī sublātus
medeor sānāuī medicātus
fallō dēceptus
parcō temperātus
urgeō pressus
incipiō coepī3)
furō īnsānīuī4)
antecellō praestitī5)
/ uādō (uēnī6))
feriō īcī et percussī7) ictus et percussus
sum / stō extans8)
/ uādō
/ (ambulō9))
  • 3.1.2. entre deux voix:
voix active voix passive
faciō, -ĕre fīō / factus sum10)
interficiō intereō, -īre
perdō, -ĕre pereō, -īre
uēndō, -ĕre uēneō, -īre11)
pāscō, -ĕre uescor
medērī sānārī12)
  • 3.1.3. entre des modes:
indicatif impératif infinitif
ferō tolle, puis portā13)
, īs, it, puis uādō, uādis, uādit uāde īre
  • 3.1.4. entre des personnes:
toutes les pers. au présent de l’indicatif sauf 2ère pers. sing. sauf 1ère et 2ème pers. pl.
uolō, uult, uolumus, uultis, uolunt uīs14)
uādō, uādis, uādit, uādunt īmus, ītis
2ème pers. sg.
au présent de l’impératif
2ème pers. pl.
uāde īte
  • 3.1.5. dans le paradigme verbal entier15):

Plusieurs de ces supplétismes sont issus de variations diastratiques. Ils ont été fixés ou abandonnés dans les langues romanes.

terme non marqué terme marqué 1 terme marqué 2
bibere pōtāre16) (pie)17)
capere °emere18)
censēre arbitrārī
emere (com)parāre
ēssē (comēsse19) ) mandūcāre
exsuperāre antecellere20)
ferre tollere portāre
flēre, dēflēre lacrimāre plōrāre
fūrārī, rapere inuolāre
interficere occīdere21)
medērī sānāre cūrāre
mutāre cambiāre
quaerere circāre
scīre sapere22)
sopīre dormīre
transīre transuersāre
uidēre °spicere23)
  • 3.2. Supplétismes douteux

Plusieurs autres cas sont moins nets. Jusqu’où faut-il remonter pour accepter un supplétisme : jusqu’aux « racines indo-européennes », jusqu’aux « radicaux latins » ?

Discō emprunte à doceō son participe doctus. Discō et doceō24) sont issus de la même racine i.-e., *dek̑-, qui exprime l’adéquation à ce qui est considéré comme la norme, mais ils ne répondent pas à la même formation : discō repose sur *di-d k̑ + * sk̑, doceō sur le causatif de la même racine *dek̑ + *-eye/o-. Il est difficile de décider si ce cas est à retenir ou non pour le supplétisme. En revanche, la structure consonantique commune, claire même en synchronie, pr-, du couple premō / pressī conduirait, pour cette paire-ci, à rejeter en synchronie le cas comme supplétif. C’est une variante morphologique en synchronie, mais en diachronie c’est une même racine, diversement élargie : respectivement *pr em- / *pr-es- ou *pr et . Que faire encore de linō / lēuī, cas similaire à la paire précédente puisqu’il repose sur deux bases apparentées *lei- et *lē-?25) Les sujets parlants ont dû percevoir en synchronie une irrégularité, mais en diachronie cela ne correspond pas à la conception du supplétisme comme formes issues de racines i.-e. différentes.

O. Panagl26) propose un nouveau candidat à la liste canonique des supplétismes hérités : terō / trīuī, trītus, en s’appuyant sur le LIV, qui fait reposer ce paradigme sur le supplétisme avec les racines *terh1- « perforer, frotter » (pour l’infectum ) et *trei̯(H)- ( pour le perfectum et le participe en -tus ).

En synchronie, l’unité du paradigme l’emporte. S’il y a supplétisme, il existe seulement pour le linguiste moderne dans une perspective diachronique. Cependant, l’élément trī- pourrait être un de ces « i-Basis », ainsi *trī- en regard de *terH-27) .

On ne sait pas avec certitude s’il faut poser une racine commune, *pr̥k̑-, pour poscō (de *pr̥k̑-sk̑ō) et postulātus (sum)28) de postulō (< *pr̥k̑stl°lo-, selon l’étymologie posée par M. Keller29) ). Ce cas ressemble à celui de canō / cantātus, que nous rejetterons plus loin - le participe d’un fréquentatif vient étoffer le simple correspondant, qui n’est pas défectif , mais poscō répond à une autre formation, en *-sk̑e/o-, et n’avait pas à l’origine de participe en -tus. D’autres ont proposé une paire poscō / petītus30) , en tentant de trouver des emplois communs entre poscō et petō. Une étude exhaustive des textes s’impose.

A partir d’exemples littéraires nombreux, A. Ernout conclut que le parfait fonctionnant en face de cernō est uīdī, la langue réservant crēuī, qui est le parfait morphologiquement régulier de cernō, à crēscō, d’où une paire cernō / uīdī31) . Par ailleurs,

  • A. Ernout: « étant donné que uidērī tendait à s’employer plutôt dans le sens de « sembler, paraître » que de « être vu », le passif de cernō fournissait un équivalent précieux parce qu’il ne prêtait pas à cette confusion », d’où une seconde paire uideō / cernor32) avec une « identité absolue ».

L’auteur remarque que les exemples de parfait de cernere, lexème bien attesté à toutes les époques de la latinité, sont rarissimes et entrent pour la plupart dans des expressions figées, alors que le parfait de crēscō est d’un usage courant. Il n’utilise pas le terme de supplétisme – l’article datant de 1929, ce concept était encore peu utilisé -, mais analyse le phénomène dans les mêmes termes que les linguistes emploieraient pour décrire un supplétisme :

  • A. Ernout: « La langue a accompli un travail de discrimination et d’élimination, réservant crēuī à crēscō, utilisant uīdī comme parfait de cernō « apercevoir, voir », et remplaçant pour exprimer l’idée de « décider (de) l’ancien simple cernō par le composé d’aspect déterminé dēcernō».

La langue a tendance à utiliser un autre verbe en raison de l’homophonie, mais par prudence, nous classons ces paires dans les cas flous, puisque nous ne sommes pas en mesure de certifier la réalité d’aucune de ces paires dans la langue parlée.33)

Nous procédons de même pour la paire iubeō / imperōr que É. Évrard34) qualifie de supplétive, à partir de

  • A. Ernout: « quelques passages de César et de Cicéron où la parfaite synonymie des deux verbes semble évidente, mais résulte, nous semble-t-il, d’un phénomène de supplétisme. Ce sont des exemples où le donneur, le destinataire et le contenu de l’ordre sont les mêmes pour les deux verbes en co-occurrence (…) iubere à l’actif et une forme du passif d’imperare, ce dernier pouvant alors avoir pour sujet la chose ordonnée. (…) Tout se passe comme si l’éventuelle différence de sens entre imperare et iubere était neutralisée en raison de ce supplétisme ».

Mais l’auteur trouve la situation strictement inverse (imperāre à l’actif et iubēre au passif) chez Cicéron :

  • A. Ernout: « Ici, c’est donc iubere qui est utilisé en supplétisme pour imperare35) ».

Les deux lexèmes se rencontrent de surcroît en co-occurrence pour

  • A. Ernout: « marquer une sorte de hiérarchie dans les ordres donnés, imperare étant réservé à l’ordre principal et iubere aux modalités d’exécution ; soit [pour] distinguer les sources de l’autorité en action dans la circonstance évoquée36) ».

Tout cela nous semble compliqué et on serait en peine s’il fallait grammaticaliser les formes des deux lexèmes dans un paradigme unique. Ce cas ressort peut-être simplement du travail littéraire de deux grands écrivains ; pour notre part, nous considérons ce cas comme un stylème d’auteurs, étant donné que l’équivalence des deux lexèmes reste partielle et occasionnelle.

  • 3.3. « Pseudo-supplétismes »

Il reste à classer tout ce que l’on a appelé les « pseudo-supplétismes », en synchronie ou par hétéroclisie (liée à une préverbation, une infixation ou une suffixation), pour les rejeter en bloc même si les grammairiens latins les ont considérés, dans leur terminologie, comme « supplétifs ». Les uns reposent sur des thèmes qui ont la même origine en indo-européen, mais se sont différenciés à la suite de l’évolution phonétique, si bien que la langue ne les rapproche plus clairement. Les autres sont dits « allomorphiques » parce qu’ils présentent des radicaux multipliés par des phénomènes d’affixation (préfixation et suffixation), qui ne masquent pas totalement leur origine commune. Il s’agit de ne pas confondre procédé de création lexicale et supplétisme. Par sa fonction sémantique, la préfixation particulière qu’est la préverbation réalise un apport sémantique dans la dénotation d’un procès, un apport complémentaire pour le signifié de la base (grâce à la préverbation, com-ēsse par exemple marque l’intensité du procès « manger » : « manger complètement »). Mais quand le préverbe d’un lexème perd son sens originel et que la forme préverbée vient au secours d’une ancienne forme défaillante, celle-ci commence à s’installer et à éliminer la forme simple non marquée et peu étoffée. Ce n’est pas du supplétisme, puisqu’il n’y a pas de changement de radical et/ou de racine, mais, par sa forme plus longue et son sens plus intensif, comēsse vient synchroniquement suppléer ēsse, remédiant à sa double défectuosité, phonologique par son manque d’étoffe phonique, paradigmatique en raison de la pluralité des radicaux (quatre au total). Il est donc nécessaire de rejeter du supplétisme tous les participes de fréquentatifs en -tāre qui se sont imposés devant le simple, comme saliō / saltātus ; canō / cantātus ; sustineō / sustentātus ; ostendō / ostentātus ; exerceō / exercitātus. Cette série, posée par O. Panagl (2000, 246-247) n’entre donc pas dans la définition que nous avons retenue du supplétisme.

Les grammairiens latins présentent de nombreuses paires infectum / perfectum comme supplétives, mais il y a très peu de chances pour que la majorité de ces formes ait jamais eu une réalité dans la langue parlée. Ils se sont plu à combler des paradigmes défectifs parce que la défectivité les gênaient sur le plan métalinguistique, mais non langagier. Ils parlent d’une paire inchoō, incohō / orsus sum, qui ne coïncide pas avec la conception moderne du supplétisme : le perfectum de inchoāre est attesté, certes, avec une fréquence croissante (les exemples sont peu nombreux en latin classique, si ce n’est chez Cicéron, qui est également le premier à l’attester ; les occurrences sont plus fréquentes en latin tardif). Une autre paire, metō / messem fēcī37) , qui repose sur le figement d’un verbe support (facere) et de son objet, est présentée par les grammairiens latins et citée par O. Panagl comme type de « supplétisme plus faible » (2000, 247 et 249), mais elle n’est garantie par aucun exemple dans les textes. Une troisième paire angor / anxius sum38) doit être le fruit d’une utilisation de la construction attributive du verbe « être » avec l’adjectif anxius pour combler la défectivité, à partir de l’adjectif qui prend la place d’un participe en –tus défectif39) ; l’actif angere n’a pas non plus de perfectum. Un quatrième couple arguor / conuictus sum40) est différemment posée par R. C. Romanelli, pour qui uēscōr / altus sum41) s’explique par l’incompatibilité de la racine durative du premier avec une formation de parfait ; mais aucune des deux paires ne peut être confrontée à l’examen des textes et leur synonymie est loin d’être évidente : ni les grammairiens latins, ni R. C. Romanelli ne précisent si l’action de « se nourrir » concerne, dans l’un ou l’autre cas, un animal ou une personne. Leur réalité est donc fort douteuse. Le perfectum stetī de stō sert en latin en face de sistō comme en face de stō. Or Priscien pose un couple sistō / statuī de statuō42) . Sistō emprunte, en fait, son perfectum à l’un ou à l’autre des deux lexèmes selon sa construction (intransitive, « se tenir », ou transitive, « établir »). De toute manière, l’origine commune de tous ces thèmes est clairement décelable dans leur structure consonantique ( )st-, diversement redoublée. Les grammairiens latins et O. Panagl43) font fonctionner reminīscōr avec recordātus sum. Mais une étude plus approfondie serait indispensable pour confirmer ce supplétisme. Cet exemple nous paraît, en fait, marginal : il relève plutôt du lexique. On pose d’ordinaire les paires noscō / nōuī et reminīscor / meminī44) . Enfin, la distribution aspectuelle que Nonius Marcellus attribue à ēdŭcāre / alere45) est fausse. La différence entre les deux verbes ne relève pas de notre sujet, c’est seulement du lexique : « prendre soin matériellement d’un enfant » / « nourrir ».

Même les linguistes modernes ont parlé de supplétisme pour certains couples, alors que les textes ne permettent pas de confirmer leur existence à ce titre dans la langue. Il est nécessaire de noter que le supplétisme est plus ou moins grammaticalisé : il y a gradation entre le lexical et le grammatical. Le DELL et R. C. Romanelli présentent les deux lexèmes uerberō / uāpulō46) comme supplétifs, mais ceux-ci ne fonctionnent ensemble que chez Plaute et Térence47) et en aucun cas ce n’est du supplétisme : ce sont seulement des lexèmes en relation de conversion, « frapper, maltraiter » / « être battu, recevoir des coups, avoir mal », ce qui a servi le jeu comique : la personne qui est objet de V1 comme patient est sujet de V2. D’ailleurs, uerberāre présente chez Plaute des attestations à la voix passive (uerberārī, etc.). La paire docēre « enseigner, instruire » / discere « apprendre, s’instruire »48) est à infirmer par les mêmes arguments ; le passif de docēre est bien attesté. La répartition entre les préverbés en °faciō factitifs transitifs et les préverbés en °suēscō, pour lesquels le sujet grammatical est le siège du procès49) est plus sémantique que paradigmatique. Le cas est similaire pour les préverbés en °faciō transitifs et les lexèmes en -ēscō intransitifs50) , qui leur empruntent à l’occasion leur participe puisqu’ils sont défectifs au perfectum.

Il faut distinguer supplétisme et allomorphie Peut-être trouvera-t-on un cas d’allomorphie tellement forte que, avec le temps, les locuteurs ont le sentiment d’avoir un vrai supplétisme. Par exemple, on doit rejeter tout perfectum qui repose sur un thème différent de celui de l’infectum par affixation (préverbation ou suffixation). Les variantes morphologiques d’un même radical latin sont nombreuses : gignō / genuī / genitus ; accumbō, incumbō / accubuī, incubui ; excellō / (excelluī) ? ; sedeō et sīdō / sēdī, sessum ; strīdeō / strīdī ; pendeō / pependī ; teneō et tendō / arch. tetinī ; rīdeō / rīsī, rīsum ; fulgeō / fulsī ; ēmineō ; ēminui ; immineō / imminuī ; fluō / flūxī, flūxus et fluctus ; fruor / frūctus ; misceō / mixtus ; crēscō / crēuī ; tous les lexèmes en -ēscō / -uī51) ; uīuēscō / uixī ; scīsco, cōnscīscō / scīuī, cōnscīuī, scītus, cōnscītus ; obdormīscō / obdormīuī ; proficīscōr / prōfectus sum, prōfectus ; oblīuīscōr / oblitus sum, oblitus ; nancīscōr / nānctus sum, nānctus ; pacīscōr, dēpacīscōr / pactus, dēpactus ; ulcīscōr / ultus sum ; nāscōr / nātus sum ; irāscōr / irātus sum ; pāscōr / pāstus sum ; pāscō / pāuī52) ; mētior / mensus sum apīscor / aptus sum ; tollō / sustulī, sublātus ; auferō / abstulī, ablātum ; fatiscor / dēfessus sum. Les lexèmes qui empruntent le perfectum d’un lexème différemment suffixé mais étymologiquement apparenté ne sont en rien supplétifs : lauāre / lauī (de lauere), lautum53) ; sonāre / sonuī (de sonere), sonītus54) ; tonāre / tonuī (de tonere), (tonitrus)55) ; secāre / secuī (d’un *sec- thématique), sectus ; iuuāre / iūuī (d’un *iuu- thématique), (iūtus ?)56) .

Les semi-déponents n’ont aucun lien avec le supplétisme de voix puisqu’il n’y a pas de changement de radical entre l’infectum de voix active et le perfectum de voix passive : audeō / ausus sum ; gaudeō / gāuīsus sum ; fīdō / fisus sum ; soleō / solitus sum ; confīdō / confīsus sum ; diffīdō / diffīsus sum ; mereō / meritus sum ; pudet / puditum est (à côté de puduit) ; concrēscō / concrētus sum57) ; mereor / meruī58) , pas plus que queō / quitus sum59) .

Il faut refuser enfin tous les paradigmes présentant des radicaux différents en raison de l’évolution phonétique des formes. Ce sont des variantes morphologiques du radical latin : par exemple, pour le verbe « être », s- / es-. Certains qualifient sum, sumus, sunt / es, est, estis de paradigme supplétif60) , mais l’étymologie commune des formes est évidente en diachronie. Nous rejetons les thèmes qui se sont différenciés par accident phonétique entre les personnes d’un même temps, possum / potes ; , eunt / īmus, ītis ; entre l’indicatif et l’infinitif, uolō / uelle ; dās / dăre ; entre l’infectum et le perfectum, ăgō / ēgī / actus ; făciō / fēcī / factus ; iăciō / iēcī / iactus ; căpiō / cēpī / captus ; stā- / stĕtī ; tangō / te-tĭgī ; pellō / pe-pulī ; cădō / ce-cĭdī ; cănō / ce-cĭnī. En outre, il n’y a jamais eu de « supplétisme personnel » pour le verbe posse « pouvoir » : potĕs est issu d’« une agglutination de séquence, constituée de l’adjectif potis, -e : « capable de » et du verbe sum », d’où un radical latin pot- « pouvoir » qui s’est étendu à toute la flexion du verbe « pouvoir ». La variante pos- est phonétiquement conditionnée, non pas supplétive. Par ailleurs, même si le thème du parfait potuī et le participe présent potēns ont été empruntés à un verbe *potēre, en diachronie le radical est étymologiquement apparenté à la même racine que potis, *pet- « être maître de, être possesseur de ». Le cas posse / potuī, potēns est donc à la limite du supplétisme en diachronie, mais ce sont plutôt des variantes morphologiques. En synchronie, de toute façon, on a seulement une variation pot- / pos- d’un même radical latin.

Il serait erroné de croire que la majorité des supplétismes reposent sur l’opposition entre l’infectum et le perfectum61) . Même si le latin a hérité de très vieux supplétismes, comme sum / fuī, on ne peut se contenter de cet héritage. Malgré tout, certains auteurs ont voulu découvrir des supplétismes inaperçus dont beaucoup sont probablement fort douteux. Finalement, les plus sûrs sont encore ceux qu’on a reconnus de toute éternité.


Aller au § 4

1) Cf. M. DESHPANDE (1992) ; J. L. GARCÍA RAMÓN (surtout 2004).
2) , 3) Cf. A. BLOCH (1940) ; P. CHANTRAINE (1940) ; H. FOURNIER (1946) ; W. VEITCH (1967) ; F. LÉTOUBLON (1985) ; D. FERTIG (1998) ; D. KÖLLIGAN (2001 ; 2007).
4) Cf. Priscien, Gramm. 2, 419, 1 = GLK 2, p. 419. Voir aussi K. STRUNK (1977a, 14), et O. PANAGL (2000, 246).
5) Cf. Cicéron, Dom. 132 et Brutus 103.
6) Cf. M.-A. JULIA (2005, « Aller » § 6.1).
7) Cf. Varron, L. 9, 98. Voir aussi O. PANAGL (2000, 246-247).
8) Il a pu y avoir remplacement occasionnel en latin pour esse et stāre - cf. A. ERNOUT (1954) , ou plutôt entre esse et extāre – cf. J.-P. BRACHET (1998) et H. ROSÉN (2000) -. L’intégration du participe extans au paradigme de esse serait de date latine, alors que celle de l’imparfait de extāre serait plus tardive.
9) , 10) létisme du protoroman, non pas du latin.
11) Les deux paires perdō / pereō et uendō / uēneō reposent sur la même opposition entre °dō et °eō. Les quatre paires présentées, faciō / fiō, interficiō / intereō, perdō / pereō et uendō / uēneō recourent, pour l’expression du passif, à un autre lexème. Il s’agit de lexèmes converses : pour la première forme, la personne dénotée par le sujet est l’agent, pour la seconde cette même personne est le patient ; deux verbes sont donc entrés en relation de conversion : l’expression de la voix (active/passive) se fait alors au plan lexématique, à l’extérieur du paradigme, et peut-être aussi à l’intérieur si cela est entré dans le paradigme finalement, ce qui constituerait un vrai cas de supplétisme. B. GARCÍA-HERNÁNDEZ, (1989, 300), indique qu’il faut distinguer la diathèse lexicale de la diathèse grammaticale ; c’est en russe que ces couples aspectuels entrent dans le cadre d’un supplétisme généralisé dans la morphologie, alors qu’en latin, ces cas de grammaticalisation sont limités à un petit nombre de verbes. Mais dans les cas cités ici, il y a grammaticalisation.
12) Cf. M.-A. JULIA (2005 : « Guérir » §§ 2.4. et 2.5.).
13) Cf. M.-A. JULIA (2005, « Porter » § 9). Fer au sens de « porte ! » n’apparaît presque plus dès l’époque classique que dans des tours formulaires. La forme était fragile et les sujets parlants l’ont évitée et remplacée par la forme d’un autre lexème, d’abord tolle, puis portā. Les autres formes de ferre sont libres. Il s’agit donc d’un remplacement ciblé de forme de lexème.
14) Vīs est résiduel et isolé, non soutenu par un paradigme. Le verbe « vouloir » repose sur la racine *u̯el-, sauf à la 2ème personne du singulier < *u̯ei-si, cf. skr. vési proprement « tu aspires à » et gr. †etai « il aspire à » ; inuītus. Le sanskrit présente un supplétisme à la même personne : le verbe « vouloir » a une base *vaś- (váśmi « je veux »), sauf vési « tu veux ». Cf. W. COWGILL (1978, 29-32) et F. HEIDERMANNS (2004, 14-15), qui parle à ce sujet de « reine Hypostase ».
15) Des lexèmes peuvent fonctionner en distribution complémentaire, jusqu’au stade de l’évolution qui fait que l’un remplace l’autre. Le phénomène peut se reproduire plusieurs fois, d’où les deux termes marqués.
16) A l’origine, il n’y a qu’une racine, *peh3- : bibō / participe parfait pōtus de sens actif « qui a bu » et pōtāre. Le supplétisme en indo-européen est ainsi reconstruit par J. L. GARCÍA RAMÓN (1998, 81 ; 2000b ; 2002b), entre des racines toutes deux défectives, *h1ēgu̯h- (ou *h1eh2gu̯h-) et *peh3-, l’une étant durative, l’autre momentanée ; cf. K. HOFFMANN (1970, 32 = 1976, 532). Cependant, dans la synchronie du latin, la paire fonctionne autrement : les deux thèmes n’étaient plus associés tant les radicaux étaient éloignés (de même qu’en français, on ne relie plus en général dîner et déjeuner au verbe qui leur est commun *disjunāre). Pōtāre est bien vivant à toute époque, mais moins attesté que bibere, sans doute parce qu’il était familier et qu’il avait souvent à date ancienne une valeur intensive en s’appliquant aux animaux ; pōtāre compte presque autant d’attestations avant qu’après le IIème siècle apr. J.-C. ; bibere est bien plus attesté après le IIème siècle ap. J.-C. (plus des trois quarts de ses attestations). C’est lui qui est passé en roman : fr. boire, esp. biber, it. bere, supplantant presque entièrement pōtāre. Seul survit sur le radical latin pō- le dérivé pō-tiō dans fr. poison.
17) Peut-être faut-il ajouter à la paire bien connue bibere / pōtāre l’impératif pie, hellénisme qui remplaçait fréquemment dans les hauts lieux du commerce international les impératifs attendus en latin, d’après les inscriptions et les graffiti de marins, commerçants ou soldats de la Gaule du début de notre ère, qu’a étudiés F. BIVILLE (1994, 56). Nous avons mis ce terme entre parenthèses car il appartient à un idiolecte.
18) Sont concernés les préverbés adimō, cōmō, dēmō, dirimō, eximō, interimō, perimō, prōmō et sūmō, cf. D. CARCHEREUX (2000, 92-93).
19) Pseudo-supplétisme.
20) Antecellere n’est pas attesté avant Cicéron, alors que exsuperāre est bien employé par les premiers poètes, à l’infectum et au perfectum: cf. Ennius, r. 222 V = 229 W ; et Juventius, 2-4.
21) Pour fūrārī, rapere / inuolāre, exsuperāre / antecellere, interficere / occīdere, cf. V. VÄÄNÄNEN (1981, 77). Cette liste est loin d’être exhaustive.
22) M. FRUYT (2000, 22) parle de « l’existence d’une variation diastratique scīre “savoir” / sapere “savoir” » dans certains textes comme ceux de Pétrone.
23) Cf. Varron, L. 6, 82 ; D. CARCHEREUX (2000, 89). Il faudrait admettre un paradigme entre le simple et les préverbés, ce qui est sujet à discussion.
24) Pour le lien entre les deux lexèmes en latin, cf. Varron, L. 6, 62.
25) Ch. de LAMBERTERIE (1990, 421) refuse l’alternance canonique *li- / lei- et résout les difficultés phonétiques qu’elle pose en admettant, « quelque hardie que puisse paraître l’idée, que la conjugaison latine garde ici une trace de l’“alternance” entre les deux bases radicales *lei- et *lē-».
26) O. PANAGL, 2000, 246
27) Ch. de LAMBERTERIE, 1990, 447.
28) , 29) Cf. Phocas, GLK V, p. 438 ; O. PANAGL (2000, 246).
30) Pour A. MEILLET (1922, 83), « le correspondant *porctus de skr. pr̥ṣṭáḥ, lit. pĩrštas serait trop éloigné de poscō et n’a pas survécu. Pour compléter poscō, poposcī, il a fallu recourir à petītum, petītus. On conçoit que, plus anciennement, la langue ait recouru à des restes procitum, procitus, d’un verbe dont les autres formes sont de bonne heure sorties de l’usage ». D. CARCHEREUX (2000, 62) affirme plutôt qu’ « on a vraiment ici affaire à un ‘recours en cas de besoin’ (…). Il ne s’agit absolument pas ici d’un supplétisme institué ».
31) , 32) A. ERNOUT (1929, 89).
33) Dans certaines occurrences, à l’actif de uideō correspond le passif de comminīscor, jusque dans des expressions qui semblent proverbiales, par exemple chez Claudius Caecus,Carm. 2-3: Amicum cum uides, obliscere miserias / inimicus si es commentus nec libens aeque
« Quand tu vois un ami, oublie tes malheurs. Mais si tu es considéré comme un ennemi, ne le fais pas aussi volontiers».
On peut supposer aussi un sème spécifique pour commentus lié au jugement d’une erreur : « si tu es vu <à tort> », mais d’autres occurrences ne le suggèrent pas.
34) É. ÉVRARD (2001, 724 et 726).
35) É. ÉVRARD (2001, 727).
36) É. ÉVRARD (2001, 730).
37) Cf. Charisius, gramm. p. 329 ; Priscien, GLK II, p. 419 ; Phocas, GLK V, p. 436 ; Dosithée, GLK VII, p. 407.
38) Cf. Charisius, gramm. p. 325 ; Diomède, GLK I, p. 380.
39) Les grammairiens latins complètent de même trois séries de paradigmes en fournissant à des perfecto-présents un équivalent présent constitué d’une « périphrase verbale » avec un adjectif ou un participe : Charisius, gramm. p. 339 et 385 ; Diomède, KGL I, p.387 ; Priscien, KGL II, 510 ; Bède le Vénérable, GLK VII, p. 278 ; Dosithée, GLK VII, p. 425 meminī / memor sum ; odī / exōsus sum ; nōuī / nōtum habēre). Ces périphrases verbales représentent le figement de syntagmes libres constitués du verbe « être » et d’un adjectif, qui est parfois presque une forme nominale du verbe (memor joue le rôle de quasi-participe présent de meminī). Les formes de perfecto-présents dénotent un état (et non une action) ; la périphrase verbale leur servant de présent dénote également un état.
40) Cf. GLK I, p. 249 et 380), de même, ne correspond à rien dans les textes. Une cinquième paire uēscōr / pāstus sum((Cf. Charisius, gramm. p. 325, 345 et 467 ; Diomède, GLK I, p. 249, 262 et 380 ; Rémi d’Auxerre, Don. p. 255.
41) R. C. ROMANELLI (1975, 221-222) ne donne pas d’exemple de la paire qu’il pose. Nous n’avons nous-même trouvé qu’un passage, chez les grammairiens latins, qui reprend le parfait altus sum, mais celui-ci est mis en relation avec alor : Diomède, GLK I, p. 375.
42) Cf. Priscien, GLK II, p. 419.
43) Cf. Charisius, gramm. p. 325 et 467 ; Diomède, I, p. 380 ; O. PANAGL (2000, 247). Nous avons trouvé comme exemples à l’appui de leur paire : Térence, Hec. 385 ; Plaute, Most. 85.
44) Leur perfectum est un « perfecto-présent » qui a « une valeur sémantique aspecto-temporelle de présent, dénotant l’état acquis à la suite de la réalisation d’une ou de plusieurs actions passées », comme le soulignent M. FRUYT et A. ORLANDINI (2003, 719-720).
45) Cf. Nonius Marcellus, 422, 8.
46) Voir DELL, s.u. ; R. C. ROMANELLI (1975, 244 et 250). Vāpulāre a connu la gloire grâce aux grammairiens latins, qui s’en servent pour illustrer l’absence de corrélation nécessaire entre voix (active en l’occurrence) et « diathèse » (passive en l’occurrence).
47) Cf. par exemple, Térence, Ad. 213.
48) B. GARCÍA-HERNÁNDEZ (1998, 212-213) se demande si l’« opposition diathétique » de ces deux verbes relève du niveau lexical ou du niveau grammatical : « Une opposition de diathèse lexicale, comme celle des termes « causatif » (docere) et « non-causatif » (discere), n’est pas moins paradigmatique que l’opposition grammaticale « actif » (docet) et « passif » (docetur) ». En fait, l’auteur cherche à montrer qu’ « entre les niveaux lexical et grammatical il n’y a pas une barrière infranchissable, mais des états intermédiaires où les oppositions lexicales tendent à se caractériser morphologiquement au moyen de l’alternance vocalique (doceo - disco) (…) ». D. CARCHEREUX
49) Par exemple, adsuefaciō / adsuēscō « habituer » / « s’habituer », consuēfaciō / cōnsuēscō « accoutumer » / « s’accoutumer ».
50) Par exemple, ārefaciō / ārēscō « dessécher » / « se déchesser », calefaciō / calēscō « échauffer » / « s’échauffer », liquefaciō / liquēscō « liquéfier » / « devenir liquide ».
51) Par exemple, albeō, albescō / albuī ; algeō, algescō / alsī ; ardeō, ardescō / arsī ; dureō, durescō / duruī ; luceō, lucescō / lūxī ; nigreō, nigrescō / nigruī ; paueō, pauescō / pauī ; putreō, putrescō / putruī ; seneō, senescō / senuī ; sordeō, sordescō / sorduī ; tepeō, tepescō / tepuī ; timeō, timescō / timuī ; ualeō, ualescō / ualuī ; uireō, uirescō / uiruī. Cf. M. KELLER, (1992 : 335-420) et G. HAVERLING (2000). Il est bien connu que les verbes en -eō partagent leur thème de perfectum avec les verbes en -scō. Il ne s’agit pas de supplétisme, sachant que le suffixe -sc- ou le redoublement du thème sont limités au thème d’infectum. Ce ne sont même pas des variantes morphologiques du radical. Ce sont des thèmes différents à l’infectum et au perfectum.
52) Pour la déponentisation de pāscōr, le passif intrinsèque de pāscō à époque ancienne, cf. P. FLOBERT (1975, 413-414).
53) Cf. Quintilien, Inst. 1, 4, 13.
54) Le DELL propose sonāuī à l’époque impériale, mais nous n’en avons trouvé qu’une occurrence chez un grammairien du VIème siècle, qui considère de plus ce parfait comme fautif et n’accepte que sonuī. Quant à sonātūrum, il n’est attesté qu’une fois, chez Horace (S. 1, 4, 43), et Priscien (Gram. 11) note la forme qu’on attendrait, sonītūrum, parallèlement à une autre anomalie, intonāta au lieu de *intonīta attendu (Epo. 2, 49).
55) Cf. Priscien, GLK, II, p. 473.
56) Par exemple, César, G. 1, 26, 6.
57) Selon A. ERNOUT (1929, 97).
58) Cf. P. FLOBERT (1975, 198-199), pour l’inversion de ce pseudo-supplétisme à la fois temporel et de voix.
59) Cf. Diomède, GLK, I, p. 385. Ce thème de perfectum est très rare.
60) Ce n’est pas du supplétisme, mais I. A. MEL‘ČUK (1992, 98) étudie ce type qu’il qualifie de « supplétisme » dans le français suis / est (qui n’en est pas un diachroniquement, puisque l’on peut remonter à une seule racine, cf. L. VESELINOVA ( 2000, 65). A. CARSTAIRS (1994) se demande si ces irrégularités sont d’ordre phonologique ou morphologique et adopte plutôt la première supposition. Ce même auteur (1988, 1990) étudie d’autres cas de « supplétions phonologiques », dans d’autres langues, sans distinguer les variantes du radical des vrais supplétismes (comme italien « aller », va(d)- pour les formes accentuées / and- pour les formes non accentuées ; sankrit asthi / asthn- / astahn- ou asthān-). Nous ajoutons, pour illustration, les lexèmes de l’ancien-français à alternance radicale par suite du glissement de l’accent, du radical sur la désinence : je desjun / nous disnons ; lief / levons ; cuevre / covrons ; pleur / plorons ; etc. ; en français moderne, je viens / nous venons / je vins ; etc. Ce sont des variantes du radical français, ce ne sont pas des supplétismes.
61) C’est ce qu’affirment B. A. RUDES (1980, 656) et D. CARCHEREUX (2000, 13) : « En latin, le plus répandu des types de supplétismes repose sur l’opposition infectum / perfectum ».