le supplétisme verbal


2. « Diagnostic » d’un supplétisme

Quatre critères recevables pour la qualification de lexème supplétif sont toujours retenus. Le titre de l’article de K. Strunk (1977a) souligne le premier critère, c’est-à-dire le lien indissociable entre l’état défectif de formes et le supplétisme. A l’intérieur de la défectivité morphologique, se glisse un supplétisme qui complète un trou au niveau d’un temps, d’une voix ou d’une personne. Le supplétisme « aspecto-temporel » apparaît en latin entre les deux séries symétriques de l’infectum (présent, imparfait, futur) et du perfectum (parfait, plus-que-parfait, futur antérieur). Dans le « supplétisme de voix », une forme sert de « passif » à une autre. Il existe plus rarement un supplétisme qui comble un paradigme défectif à une ou plusieurs formes personnelles par le recours à des formes d’un autre lexème ; le phénomène se manifestera plus clairement à la première et à la deuxième personnes du singulier et du pluriel, au présent, à l’indicatif ou l’impératif (par exemple lat. uāde > fr. va qui a remplacé le monosyllabe peu étoffé ī et uādō et uādis > fr. (je) vais et (tu) vas à la place de et īs). Ce sont, précisément, les personnes du dialogue qui sont les premières à attester les remplacements. Le sujet parlant évite une forme et recourt à une autre forme, plus pertinente dans la distinction des phonèmes et des morphèmes à l’oreille, plus opérationnelle d’un point de vue pragmatique,. D’ailleurs, le verbe latin qui présente un supplétisme personnel est uolō / uīs, un verbe qui exprime entre autres la valeur de « volonté » pour l’entité qui est en fonction de sujet dans la proposition, à la première ou deuxième personne, locuteur ou allocutaire.

  • 2.1 Les trois catégories grammaticales touchées par le supplétisme, le temps, la voix, la personne, ont pour point commun de reposer sur une défectivité, initiale ou apparue au cours du « développement de la langue ».
  • 2.1.1. La forme a toujours fait défaut.
  • 2.1.2. Ou bien elle est tombée en désuétude et est remplacée en raison d’une défectuosité, d’une insuffisance phonétique (phonologique) : si un morphème ne comporte plus d’oppositions phonétiques pertinentes ou n’est plus clairement perçu à l’oreille sur le plan du signifiant, on en choisit un autre. Lorsqu’en outre les altérations phonétiques raccourcissent les mots, ceux-ci sont exposés à disparaître, comme ce fut le cas pour les formes monosyllabiques de īre : les mots trop courts ne peuvent plus remplir leur fonction.
  • 2.1.3. On a tendance aussi à rejeter un mot qui est devenu, par suite d’accidents phonétiques, trop semblable à un autre. L’homophonie entraîne la confusion. On remédie alors aux défauts de l’homophonie en remplaçant par un mot nouveau l’un des homophones.
  • 2.1.4. L’insuffisance peut aussi être d’ordre sémantique : un lexème supplétif vient remplir, par exemple, une fonction dénotative sémantico-référentielle rendue vacante par la particularité de sens qui est venue affecter ce mot dans la langue1).
  • 2.2. Pour que le lexème B, qui vient combler, dans une seconde phase, le paradigme défectif du lexème A, soit considéré comme supplétif, K. Strunk (1977a, 16-17) pose en outre trois critères essentiels:
  • 2.2.1. en premier lieu, l’association synchronique : on ne peut dire de deux racines qu’elles sont supplétives que lorsqu’elles co-existent à une époque donnée ou dans un même corpus (sum/fuī fonctionnent conjointement à toute époque ; incipiō/coepī ne sont associés que dans une partie de la latinité);
  • 2.2.2. en deuxième lieu, la distribution complémentaire des deux racines dans un paradigme: une forme ne peut appartenir en même temps à deux paradigmes 2);
  • 2.2.3. en dernier lieu, le recouvrement au niveau sémantique dans toutes les formes de chaque thème verbal : si les éléments du paradigme supplétif apparaissent dans un même syntagme ou dans un voisinage immédiat, le supplétisme est assuré.

Il ne suffit pourtant pas qu’une forme puisse en suppléer une autre dans quelques contextes ; elle doit pouvoir le faire dans tous les syntagmes où l’autre fonctionne : c’est ce qu’écrit H. Rosén, au sujet des lexèmes « aller » du latin :

  • H. Rosén, 2000, 281-282: Valency, more than the mere gaps in the system, determines the status of a form as suppletive (…). Ultimately a syntactical distribution was abandoned, the suppletive verb-stem holding in all positions to the syntax, i.e. to the valential properties, distinctive of the environments of the originally suppletive forms, and generalizing it .

Ce critère de vérification du supplétisme par la collocation et la co-occurrence est essentiel: il permet de repérer clairement les formes de l’ancien lexème qui sont abandonnées au profit des nouvelles formes supplétives et il vérifie le recouvrement syntaxique total de celles-ci.


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1) E. BENVENISTE (1967, 11) a illustré ce supplétisme lexical à partir du nom latin du « sommeil » : à l’ancien substantif sopor, qui dénote non le sommeil naturel mais la torpeur (cf. le verbe sōpīre, qui indique en général l’endormissement produit par un soporifique), on a substitué somnus, qui repose sur une racine indo-européenne qui désigne l’endormissement volontaire et fonctionne avec le verbe usuel du sommeil, dormīre.
2) Ce point a été facilement réfuté par M. SÁNCHEZ RUIPÉREZ (1982, 135).