le supplétisme verbal


1. Définitions proposées

  • 1.1. Définition générale

Selon la première définition qui fut proposée du supplétime, le phénomène repose sur le recours à des éléments hétérogènes dans la constitution d’un paradigme verbal ou d’une flexion nominale, pronominale ou adjectivale. H. Osthoff (1899, 4)1) distingue cinq catégories morphologiques de supplétisme, qui ont pour point commun de faire appel à des racines différentes pour constituer un même paradigme :

  • 1) supplétisme dans la formation hétérogène d’un paradigme verbal (1er chapitre : Verbum), au regard du temps, de l’aspect et de la personne ;
  • 2) supplétisme dans la formation anomale du féminin (2ème chapitre : Femininbildung), par exemple la paire hétéronymique frater – soror en regard du type habituel filius – filia ;
  • 3) supplétisme dans la formation des degrés de l’adjectif (3ème chapitre : Adjectiv), par exemple bonus – melior – optimus ;
  • 4) supplétisme dans la formation des noms de nombre (4ème chapitre : Zahlwort), par exemple unus – primus, duo – secundus) ;
  • 5) supplétisme dans la formation des pronoms, au regard du genre, du cas et de la flexion (5ème chapitre : Pronomen), par exemple les pronoms personnels ego – mihi, tū vs uōs ; les déictiques i.-e. *so, *sā – *tod.

Depuis l’ouvrage de H. Osthoff, certains chercheurs ont élargi la notion à une autre catégorie et admis un supplétisme lexical entre un substantif et un adjectif (par exemple fr. jeu / lud-ique) ; entre un substantif et un verbe (par exemple lat. somnus / dormīre).

Cet article sera centré sur le supplétisme verbal, qui était très répandu dans les langues indo-européennes les plus anciennement attestées et dans les états que l’on peut reconstruire de l’indo-européen2). E. Benveniste a défini ce type de supplétisme :

  • E. Benveniste, 1967, 11, note 74: Il arrive qu’une racine verbale bien établie en indo-européen et largement attestée sur toute l’étendue du domaine soit remplacée par un verbe nouveau dans l’une des langues, alors même que les dérivés nominaux du verbe disparu y subsistent sans changement. L’état ancien et l’état nouveau coexistent alors, et il n’en résulte pas de conflit, chacun d’eux étant représenté par une série distincte de formes. Il se crée ainsi une situation de supplétisme lexical, qui peut à l’occasion se consolider en un système durable.

Les formes supplétives s’expliquent de deux manières : ainsi qu’en rend compte W. Mańczak , elles sont…

  • W. Mańczak, 1966, 84: … non seulement des archaïsmes remontant à l’indo-européen commun, mais aussi des innovations nées indépendamment dans différentes langues .

R. C. Romanelli (1975, 30) après avoir résumé les définitions proposées par K. Brugmann (1905), J. Marouzeau (1933), entre autres, reprend les deux grandes catégories du supplétisme, verbal et nominal, en posant la « fusion » de plusieurs racines au sein d’un même paradigme : le supplétisme est constitué par la substitution partielle d’une série paradigmatique à une autre série, parce que défective ou isolée.

T. Markey (1985, 51), qui tient également à définir le supplétisme à partir de ses résultats

  • T. Markey, 1985, 51: deviant, but deviant in such a way that the discrepancy cannot be accounted for by regular or morphological change ,

parvient ainsi à une typologie qui admet trois supplétismes : « extreme suppletion » (« supplétisme extrême », caractérisé par l’absence de ressemblance des formes entre elles ou par rapport aux formations régulières, par exemple anglais go / went) ; « transitory suppletion » (« supplétisme par contact », né de la rencontre de deux formations flexionnelles, par exemple de la troisième et de la quatrième déclinaisons dans latin pecus / pecū) ; « basic suppletion » (« supplétisme dans un champ lexical », qui repose sur l’échec de la réunion de plusieurs formes autour d’un radical, par exemple anglais brother / sister, sheep / ram). D’autres parlent encore de « full suppletion » (« supplétisme plein ») ou de « light suppletion » (« supplétisme léger »), respectivement pour le vrai et le pseudo-supplétisme3).

F. Létoublon décrit le phénomène en reprenant la distinction proposée par B. A. Rudes : le supplétisme est une…

  • F. Létoublon, 1985, 30: … flexion associant en un même paradigme des thèmes appartenant à des bases lexicales différentes (type φέρω-ἤνεγκον, φημί-εἶπον) et par extension, à des thèmes qui ont la même origine en indo-européen, mais se sont différenciés en grec à la suite de l’évolution phonétique, si bien que la langue ne les rapproche plus clairement (type ζῶ-ἐβίων). On peut parler ainsi de supplétisme en diachronie (paradigme supplétif remontant à un ancien paradigme supplétif, par exemple le verbe « aller » en grec) ou seulement dans une synchronie donnée (le verbe être a au présent un paradigme formé sur un thème en es-, et un autre sur un thème en s- en français, et déjà en latin : sans l’aide de la grammaire comparée, on verrait là un paradigme supplétif (…).

Cette fusion indissociable d’éléments de provenance et de formation différentes confère au supplétisme une hétérogénéité, dont I. A. Mel’čuk a précisé la nature :

  • I. A. Mel’čuk 1976, 45: Suppletion is the relationship between any two linguistic units A and B which meet the following condition : the semantic distinction between A and B is regular while the formal distinction between them is not regular, when the signifiants of the units A and B (understood as strings of phonemes) do not have a sufficiently large common part .

Pour cet auteur, le supplétisme est un phénomène morphologique dans lequel différentes formes flexionnelles ne sont pas suffisamment semblables phonologiquement, d’où la règle suivante :

  • Suppletion is a relation between signs X and Y such that the semantic difference ‘d’ between X and Y is maximally regular in L [‘d’ is grammaticalized in L], while the formal, i.e. phonological, difference d between them is maximally irregular4).

La définition qui tient compte simultanément des deux dimensions essentielles du supplétisme est celle de D. Carchereux:

  • D. Carchereux, 2000, 7: à la fois morphologique (les formes supplétives permettent la création d’un paradigme) et lexicologique (deux racines aux sens proches mais différents sont concernées).

L’origine du mot supplétisme permet d’orienter avantageusement la définition. Etymologiquement, comme l’indique J.-P. Brachet, suppléer signifie

  • J.-P. Brachet, 2000, 259-260: « compléter, ajouter ce qui manque » ou bien « arriver par en dessous pour remplacer », : Le verbe latin supplēre doit être rangé dans la catégorie des préverbés en sub- dans lesquels le préfixe exprime la substitution, le remplacement de choses ou personnes venant à manquer .

Or le sens fondamental de la racine *pelh1- est « verser, couler ». Si l’on garde à l’esprit le sens du préfixe et si l’on reprend la métaphore que suggère la racine indo-européenne de fr. supplétisme, le mot illustre parfaitement le phénomène dans ce qu’il a de graduel et de pluridimensionnel : il s’agit, pour des sujets parlants, de « répandre » dans leur langue de nouvelles formes en remplacement de (c’est-à-dire à la place de ou en substitution de) formes défectives ou défectueuses, d’amonceler le tout afin de remplir un paradigme. Le remblai pour combler ces trous morphologiques et/ou sémantiques sera extrait du fonds lexical ou, très rarement, emprunté à d’autres langues, et sera d’autant plus solide que l’ancien lexème ou les formes de l’ancien lexème mourront rapidement.

En latin, même si le nombre de paradigmes supplétifs, comme sum / fuī, ferō / tulī, lātum, est peu élevé, il s’agit toujours de verbes de très haute fréquence : « être », « porter », « manger », etc. La langue latine permet de saisir le phénomène du supplétisme verbal dans son ampleur historique et sociale, sur plusieurs siècles, parfois jusqu’aux résultats des langues romanes5) .

Voici les différentes types de supplétismes verbaux en latin :

  • 1.1. le supplétisme (morphologique), qui repose :
  • 1.1.1. sur la fusion totale en un seul paradigme de deux ou plus de deux éléments hétérogènes répartis entre : * 1.1.1.1. le thème d’infectum et le thème de perfectum (ferre / tulisse ; īre / uēnisse);
  • 1.1.1.2. le thème d’infectum, le thème de perfectum et le participe parfait passif en -tus (medeor « je guéris quelqu’un » /sānāuī « j’ai guéri quelqu’un » / medicātus « une personne une fois guérie »);
  • 1.1.1.3. les formes de la voix active et les formes de la voix passive (facere « faire » / fierī « être fait » ; medētur « il guérit », voix passive de sens actif sānātur « il guérit », voix passive de sens passif);
  • 1.1.1.4. deux modes, l’indicatif et l’impératif (ferō / tolle, puis portā) ; l’indicatif et l’infinitif (uādō, uādis, uādit / īre);
  • 1.1.1.5. et à l’intérieur d’un temps, les personnes (uādō, uādis, uādit, uādunt / īmus, ītis ; uāde / īte);
  • 1.1.2. sur une fusion totale qui aboutit au remplacement de l’ensemble du paradigme d’un verbe par un autre verbe (ēsse / mandūcāre).
  • 1.2.la distribution aspectuelle de deux verbes qui présentent, de manière complémentaire, différentes modalités d’un même procès, duratif / non duratif (momentané), itératif / singulatif ou ponctuel (lat. tardif comedere « manger » se dit lorsqu’on mange régulièrement d’un aliment / mandūcāre « manger » se dit pour un aliment lors d’un repas précis6)).
  • 1.3.la variation diastratique, diaphasique ou diatopique, par laquelle des sujets parlants remplacent, selon le niveau de langue ou de registre ou selon les régions, le verbe orthonymique (ou des formes de ce verbe) non marqué(es) par un verbe (ou des formes de ce verbe) marqué(es) :
  • 1.3.1. entre la langue technique et la langue courante (medētur appartient à la langue technique / sānat et cūrat appartiennent à la langue courante et familière);
  • 1.3.2. entre la langue parlée par les lettrés et la langue parlée courante ( / uādō, ī / uāde ; uescēbātur / comēdī, mandūcāuī);
  • 1.3.3. entre la langue parlée par les lettrés, la langue parlée quotidienne et la langue parlée familière (°ī(u)ī / uēnī / fuī);
  • 1.3.4. entre la Gaule et la péninsule ibérique (mandūcāre / comedere7)).
  • 1.4.la variation syntagmatique qui fait qu’une forme de lexème reçoit occasionnellement la rection d’un autre lexème (in iūs īre, īte, eāmus / in iūs ambulā).


Aller au § 2

1) Cf. aussi O. PANAGL (2000, 242).
2) En indo-européen, le supplétisme devait être assez répandu, étant donné que la conjugaison n’était pas encore « régulière ». La valeur aspectuelle des racines, duratives, perfectives, etc., limitait la constitution de conjugaisons complètes. J. L. GARCÍA RAMÓN (2000b) a posé les supplétismes i.-e. suivants : entre une racine durative et une racine momentanée, *ses- « dormir / *su̯ep- « s’endormir » ; *h1eh1s- « être assis » / *sed- « s’asseoir » ; *k̑ei̯- « être couché » / *legh- « se coucher, se mettre à terre » ; entre une racine itérative et une racine momentanée, *g̑u̯hen- « frapper plusieurs fois » / *u̯edh(H)- « frapper une fois » ; entre une racine durative et une racine momentanée, *bhegu̯- « fuir » / *bheu̯g- « échapper », *h1egu̯h- « boire » / *peh3(i)- « boire un coup, avaler ».
3) Cf. O. WERNER (1987, 601).
4) I. A. MEL’ČUK, 1994, 358 : Le supplétisme est une relation entre des signes X et Y, telle que la différence sémantique ‘d’ entre X et Y est au maximum régulière en L [‘d’ est grammaticalisé en L], alors que la différence entre eux est au maximum irrégulière .
5) M.-A. JULIA (2005) consacre son étude à l’évolution de supplétismes verbaux depuis le latin jusqu’aux langues romanes.
6) Cf. M.-A. JULIA (2005, « Manger »).
7) Pour le détail de ces variations, cf. M.-A. JULIA (2005).