laus, laudis f.

(substantif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Même si son sémantisme relève de la notion générale de valeur et de valorisation sociales, laus présente une polysémie très ouverte. En effet, à considérer les cinq sémèmes, ils ne comportent pas de sème commun. Le phénomène n’est pas rare et il a pour corollaire une difficulté pour reconstituer les filiations entre les significations.

Il est vraisemblable que le sens premier soit celui de « louanges » et il n’est pas impossible que le mot se soit employé d’abord au pluriel, exprimant les divers éléments contenus dans un seul et même éloge, ce que J. Daude appelle « un pluriel de manifestation »1).

6.2. Etymologie et origine

L’étymologie de laus est délicate.

- Un rapprochement avec l’étrusque lautni « justifié, bien apprécié » a été fait par L. Deroy2), mais il ne fait pas l’unanimité.

- J.-P. Brachet3) suggère l’idée d’une base qui désignerait la parole qualifiante, avec un passage de « nommer » à « louer », tout comme il existe un lien entre « nommer » et « blâmer » dans la famille de lat. nomen et grec ὄνομα, et aussi ὄνομαι « blâmer, injurier ».

- R. Garnier fait la proposition suivante:

Dans la synchronie du latin, laus est un nom-racine, source du dénominatif laud-āre (Untermann: 1992, 143). C’est ce qui fait imprudemment admettre un étymon it. com. *lauVd- « louange » à de Vaan (2008, 330). La forme est apparentée au v.h.a. liodn. « chant » ainsi qu’au got. liuþon « chanter, célébrer ». La doctrine ancienne est contenue dans WH I, 776, qui tente à toute force de concilier les faits germaniques avec la forme latine en posant une alternance *lēw-d- / *lēw-t-, ce qui ne saurait rendre compte ni du vocalisme latin (on attendrait †lūs, cf. dūxī < *dēwk-s-) ni du vocalisme gotique (on attendrait got. †lauþon). Le postulat d’un degré *ē est ici une tentative maladroite pour rendre compte du vocalisme a en latin, qui est problématique. De toute façon, le produit d’une diphtongue i.-e. *ēw serait germ. com. *ǣw d’où got. au (cf. got. straujan « joncher » qui est le dénominatif de germ. com. *strǣwan n. « jonchée, paille » < *strēw-o-m). De plus, on ne voit pas à quel type morphologique se rattacherait un dérivé primaire de forme †CēC-t- (sans parler de l’alternance *-d- / *-t-). Si le dossier phonétique et morphologique est malmené, c’est par suite d’une erreur d’appréciation fondamentale : de fait, la position de principe des rédacteurs du WH est que la dentale finale est ici un morphème suffixal identique dans les deux cas, ce qui est sans doute faux. On peut certes poser un étymon *lawd- avec un a irréductible, mais cela ne conduit pas très loin, surtout si l’on admet (avec un bel effort) que cet étymon *lawd- « alterne » avec *lewt-. C’est le type même du rapprochement forcé, et il vaut mieux y renoncer.

La racine i.-e. sous-jacente doit être *lew- « chanter, célébrer », et tout le dossier germanique procède d’un étymon *léw-þan (< *léw-to-m), qui aboutit à got. *liuþn. « chant ». Il est à noter que le dénominatif liuþon « chanter » devrait présenter l’effet-Verner : en toute rigueur on attendrait got. *liudon. Le verbe dénominatif liuþon est sans doute d’émergence fort tardive. Le type morphologique de germ. com. *léw-þan (< *léw-to-m) est parfaitement documenté. C’est un dérivé primaire en *-to- sur degré *e, d’accentuation radicale, et qui est connu pour avoir donné la désignation de l’enfant: germ. com. *kén-þan (< *ǵénh1-to-m). Ce type fournit des médio-patients : i.-e. *ǵénh1-to-m « chose engendrée » et i.-e. *léw-to-m « chose chantée ». L’accentuation radicale est confirmée par la loi de Verner.

Il faut à présent rendre compte de la dentale finale du latin laud-. Plusieurs pistes sont envisageables, surtout pour rendre compte du vocalisme a: il est possible de faire intervenir la loi de Havet (i.-e. *Cow- > lat. Caw-), ainsi dans le type cauus « creux » (< *ḱowH-ó-). On peut admettre un étymon *lauVd- « louange » ainsi que fait de Vaan (2008, 330). Une telle forme peut virtuellement remonter à un étymon *low-V-d- ou *low-V-dh-. Sur le plan phonétique, c’est inattaquable, mais le type morphologique ainsi dégagé semble singulier, et n’emporte guère la conviction. Selon nous, il faut prendre une tout autre direction.

En réalité, laus n’est pas un véritable nom-racine, mais il se dénonce comme le dérivé inverse du verbe laud-āre « louer », lequel reflète un composé verbal *lău-ĭ-d-āre comparable au verbe æd-ĭ-fic-ā-re (type élucidé par Flobert: 1978). On peut admettre ici l’univerbation d’une ancienne locution *lauam dare « réaliser la louange » bâtie sur la racine *dheh1- « placer, poser, réaliser ». Le premier membre de la locution serait it. com. *law-ā f. « louange » (< *low-éh2), c’est à dire un nom du type toga f. « toge » (< *tog-éh2 « action de recouvrir »). Il faut signaler le cas tout semblable du verbe fraud-āre « tromper » qui reflète un composé verbal *frău-ĭ-d-ā-re « réaliser la tromperie » bâtie sur une locution *frauam darefraudem facere), laquelle inclurait alors un ancien nom d’action it. com. *θraw-ā f. « tromperie » (< *dhrow-éh2). La racine est celle de véd. DHRU- « tromper » et de lat. frūstră (< it. com. *θrow-es-tro-m < i.-e. *dhréw-e/os-) qui doit être l’accusatif adverbial d’un nom du type monstrum (< it. com. *mon-es-tro-m).



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1) J. DAUDE (1985, 970 sq).
2) L. DEROY (1957-1958).
3) J.-P. BRACHET (2002, 283-285).