laus, laudis f.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

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Dès Plaute et Térence, laus présente la plupart de ses valeurs : « éloge », « titre de louange », « estime », « gloire ». Cependant, si elles paraissent bien distinctes, l’interprète peut hésiter, par exemple, dans l’analyse d’une expression comme dignus laude, qui se comprend comme « digne d’éloge » ou « digne de gloire » sans que le contexte permette toujours de trancher1).

A. « Eloge, louange »

Le syntagme laudes gratesque agere (Pl. Mil. 411-412) appliqué à la louange d’un dieu appartient à la langue religieuse, et son ancienneté tend à faire penser que ce pluriel constitue l’emploi le plus ancien du mot ; mais celui-ci a un usage bien plus large et concerne aussi de multiples formes de l’éloge à l’armée, dans la vie politique, lors des funérailles et dans l’existence quotidienne.

Même si la laus peut être écrite (Cic. Att. 8, 2, 1 [CUF, t. 5 n° 333] ; Val.-Max., 4, 5, 1), bien des contextes mettent en évidence qu’il s’agit d’un énoncé oral, d’une parole vivante riche d’effets illocutoires et perlocutoires qui dépendent de la situation de communication : exprimer la reconnaissance, donner des encouragements, exalter un modèle pour guider la conduite des autres ou encore, à travers la personne que l’on valorise, affirmer sa prise de position dans le jeu politique.

Le mot a un emploi important dans la littérature chrétienne, s’appliquant à la louange de Dieu et à celle des Chrétiens témoins du Christ :

  • Cypr. Ep. 78, 2, 1 : []ut []secundum latitudinem eius (= pectus) nobis laudes de eo diceres, non quantum nos meremur audire, sed quantum tu potes dicere.
    « Ton cœur nous louait de son abondance, non comme nous méritons de l’entendre, mais comme tu sais le dire. »

Il paraît s’étendre à des manifestations non verbalisées de l’approbation, par exemple des applaudissements ; c’est ainsi que le mot est compris par Fr. Villeneuve dans ces vers d’Horace :

  • Hor. P. 281-282 :
    Successit uetus his comoedia, non sine multa
    laude []
    « Après eux [les auteurs tragiques] parut la comédie ancienne, non sans beaucoup d’applaudissements. »

Toutefois, le propos d’Horace reste général et il ne décrit pas spécifiquement l’ambiance d’un théâtre ; laus n’équivaut donc pas à plausus, mais désigne les éloges en tant que marques d’approbation.

Sémème : /jugement très favorable/ /qui valorise avec ampleur/ /une action réussie ou une qualité/.

B. « Titre de louange – mérite »

Parfois, laus est appliqué à l’action même qui est digne de louange, comme dans ce passage du De oratore, où Crassus, décrivant les qualités d’une élocution bien réglée, en fait un mérite (laus) devant susciter des éloges pour les orateurs (laudandus) :

  • Cic. De orat. 3, 53 : []ii sunt in eo genere laudandi laudis, quod ego aptum et congruens nomino.
    « Il méritera d’être loué pour ce genre de mérite, que j’appelle de justesse et de convenance. » (traduction Courbaud)

Le plus souvent, l’idée de louange n’est pas actualisée dans l’énoncé et le mot signifie seulement « mérite ». Il rejoint alors gloria du fait qu’il s’applique à des conduites remarquables dans les domaines politique et militaire, et les deux mots peuvent se trouver en écho synonymique :

  • Lucan. 4, 479-483 :
    […] nec gloria leti
    inferior, iuuenes, admoto occurrere fato.
    Omnibus incerto uenturae tempore uitae
    par animi laus est et quos speraueris annos
    perdere et extremae momentum abrumpere lucis.
    « […] pour la mort, ce n’est pas un titre de gloire (gloria ) amoindri, guerriers, que de courir au devant d’un destin qui menace. Chez tous, dans l’incertitude de l’avenir, l’âme a le même mérite (laus ), que l’on renonce aux années espérées ou que l’on accélère le moment de la dernière heure. »

Toutefois, par rapport à gloria, laus a un emploi élargi.

Il peut se dire, en effet, dans des domaines très divers, d’un mérite qui n’a rien de remarquable, comme l’adaptation du cothurne au pied :

  • Cic. Fin. 3, 46 : […] si cothurni laus illa esset, ad pedem apte conuenire […].
    « […] si, <disent-ils>, le mérite du cothurne consistait à s’adapter exactement à la mesure du pied […]. » (traduction J. Martha, 1930, CUF)

Il s’applique aussi à un ensemble de mérites, un talent ou une compétence :

  • Cic. De orat. 1, 8 : []cum aliis studiis []magis hanc dicendi rationem quam cum imperatoris laude aut cum boni senatoris prudentia comparandam.
    « […] l’on doit comparer l’éloquence plutôt avec d’autres études […] qu’avec le talent d’un général ou les lumières d’un sénateur […]. »

Dans le vocabulaire de l’analyse philosophique, il dénote la spécificité d’une notion, ce qui fait son enjeu moral :

  • Cic. Fin. 1, 54 : Quodsi ne ipsarum quidem uirtutum laus []reperire exitum potest, nisi derigatur ad uoluptatem [].
    « Si le mérite des uirtutes mêmes ne peut trouver son aboutissement qu’en étant dirigé vers le plaisir ? []. »

Enfin, il renvoie à la valeur de l’action en elle-même :

  • Sen. Ep. 95, 40 : […] non in facto laus est, sed in eo quemadmodum fiat.
    « […] le mérite ne consiste pas proprement dans l’action, mais dans la manière de l’accomplir. » (traduction H. Noblot, 1962, CUF)

D’où un sémème qui rende compte de ces applications référentielles variées :

Sémème : /action réussie ou qualité/ /pouvant être remarquable/ /susceptible d’être valorisée avec ampleur/ /par un jugement très favorable/.

Le pluriel laudes aurait d’abord désigné les « éloges », ce que laisse penser l’expression manifestement ancienne laudes gratesque agere (cf. § 3.0.1, Pl. //Mil//. 411-412, puis les « mérites », avant que ne se développe le singulier : la proximité des deux valeurs et l’adjonction d’un sème en font une pluralité d’acceptions par relation métonymique2) (laudes canere peut d’ailleurs se comprendre aux sens de « chanter les louanges » ou de « chanter les mérites »).

C. « Gloire »

Laus se rapproche de gloria dans le sens de « gloire », mais certains contextes lui sont spécifiques. Les syntagmes exprimant l’état dans lequel se trouve placée l’entité (la personne) dénotée par le sujet grammatical, du fait d’un phénomène extérieur, dans une construction du type esse in + abl., comportent laus et non gloria. C’est pourquoi l’on peut dégager pour laus un sème /(notoriété …) dont la collectivité entoure la personne concernée/, bien différent de celui de gloria /(notoriété …) s’imposant à l’attention de tous/3).

Si le fragment suivant de Labérius paraît établir des degrés dans l’intensité de la notoriété prestigieuse, cette distinction ne se trouve pas confirmée par les textes :

  • Labérius, Com. frg. ², IV, 84 (Ribbeck) : Laus nomine gloria alescit
    « la laus quand elle s’accroît prend le nom de gloria. »

En revanche, face à gloria, qui se dit aussi des formes dénaturées de la gloire et en retire une connotation dépréciative, laus peut désigner la gloire la plus pure, non corrompue par l’intérêt personnel et le souci d’un prestige individuel trop marqué :

  • Cic. Manil. 64 : Difficile est in Asia, Cilicia, Syria regnisque interiorum nationum ita uersari nostrum imperatorem ut nihil aliud nisi de hoste ac de laude cogitet :
    « Il est difficile qu’en Asie, en Cilicie, en Syrie et dans les royaumes de l’intérieur, un général de chez nous ne soit occupé que de l’ennemi et de la gloire. » (traduction A. Boulanger, 1929, CUF).

D’autre part, il arrive que, dans sa correspondance, Cicéron, qui utilise régulièrement gloria pour la notoriété prestigieuse des magistrats, utilise laus pour la sienne :

  • Cic. Att. 5, 14, 2 (CUF, t. 3 n° 203) : spero meos omnis seruire laudi meae .
    « J’espère que tous mes gens sont dévoués à ma gloire. » (traduction L.-A. Constans, 1950, CUF)

La laus a alors un caractère moins solennel que la gloria. Enfin, surtout en poésie, le pluriel peut correspondre à une gloire acquise par plusieurs hauts faits. À propos des jeux funèbres, Virgile écrit :

  • Virg. En. 5, 137-138 :
    intenti exspectant signum, exsultantiaque haurit
    corda pauor pulsans laudumque arrecta cupido .
    « Tous tendus, ils guettent le signal ; les cœurs bondissent, l’angoisse qui les fait battre, le désir passionné de la gloire les vident de leur sang. » (traduction J. Perret, 1971, CUF).

De fait, le récit détaillé de la compétition laisse comprendre qu’ils se battent pour remporter la victoire, mais aussi pour faire se distinguer leurs mérites variés.

Ces différences sont loin d’être systématiquement actualisées, ce qui dégage un vaste domaine d’équivalence sémantique permettant qu’un terme reprenne l’autre, comme dans ce passage du Commentariolum petitionis :

  • Q. Cic.Com. Pet. 2 : Nominis nouitatem dicendi gloria maxime subleuabis [].Quamobrem quoniam ab hac laude proficisceris et quicquid es ex hoc es, ita paratus ad dicendum uenito quasi [].
    « La nouveauté de ton nom, tu y remédieras principalement par ta gloire d’orateur [] Puisque donc cette gloire d’orateur est ton tremplin, que tout ce que tu es, tu le lui dois, présente-toi pour parler avec une préparation aussi parfaite que []. » (traduction L.-A. Constans, 1934, CUF, Correspondance t. 1)

D. « Estime »

Les contextes font porter l’information sur le jugement collectif favorable et surtout sur la valorisation affective qui différencie l’estime de la gloire et de la bonne réputation. Le mot s’emploie ainsi pour la notoriété que procure au magistrat l’affection de ceux qui lui doivent leur salut :

  • Q. Cic. Com. Pet. 38 : Praeterea magnam affert laudem et summam dignitatem, si ii tecum erunt qui a te defensi et qui per te seruati ac iudiciis liberati sunt.
    « C’est une source de grande estime et de très haute dignité que d’avoir avec toi ceux que tu as défendus et qui te doivent leur salut, leur acquittement. » (traduction L.-A. Constans, 1934, CUF, modifiée)

Sémème : /notoriété/ /due à une action réussie ou une qualité/ /reposant sur un jugement très favorable/ /qui valorise avec ampleur/ /et sur un sentiment de vive sympathie/.

L’on peut penser que cette valeur se rattache à celle d’« éloge » d’après des hésitations de traduction comme dans le passage suivant :

  • Cic. Balb. 63 : quid enim est cur non potius ad summam laudem huic (= Balbo) quam ad minimam fraudem Caesaris familiaritas ualere debeat ?
    « Pourquoi donc en effet l’intimité de César n’apporterait-elle pas à Balbus le plus grand éloge […] » ou « […] la plus grande considération plutôt que le moindre dommage ? »

« loge » et « estime » forment une pluralité d’acceptions par relation métonymique. En effet, si les archisémèmes diffèrent entre /jugement très favorable/ et /notoriété/ et si ce dernier est un élément nouveau, les sèmes d’« éloge » se trouvent tous dans le sémème « estime »4).

E. « Personne à l’évidence remarquable »

Chez les poètes depuis Properce, il existe quelques occurrences de laus appliqué à une personne, où le lexème équivaut rigoureusement à gloria. C’est le cas dans le passage suivant, extrait des Pontiques d’Ovide, où il est question de Fabius Maximus, qui avait essayé d’intervenir auprès d’Auguste pour défendre la cause du poète :

  • Ov. Pont. 4, 6, 9-10 : Certus eras pro me, Fabiae laus, Maxime, gentis,
    numen ad Augustum supplice uoce loqui. \\« Tu avais résolu, Maxime, honneur de la gens Fabia, de parler pour moi d’une voix suppliante à l’auguste divinité. » (traduction J. André, 1977, CUF)

Gloria a d’ailleurs dû exercer une influence dans l’apparition de cette valeur.

Sémème : /personne jugée remarquable/ /ayant un prestige reconnu et intense/ /s’imposant à l’attention de tous/.

Ce sémème se rattache au précédent ; la forte différence entre eux permet d’établir une polysémie lâche de sens5).

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1) On confrontera Cic. Verr. II, 3, 212 : alia sunt tua facta atque consilia summa laude digna « Tu as accompli d’autres actions, tu as pris d’autres décisions dignes d’éloges » (trad. H. de la Ville de Mirmont) et Cic. Rep. 3, 7 : Pluris uero haec tulit una ciuitas, si minus sapientis […], at certe summa laude dignos […] « Notre cité, à elle seule, a donné naissance à bon nombre d’hommes qui méritent, sinon l’appellation de sages, du moins la plus haute gloire. » (traduction Bréguet).
2) , 4) , 5) Voir DHELL, 4ème partie, J.-F. Thomas, « Polysémie ».
3) Voir DHELL, 1ère partie, J.-F. Thomas, gloria.. Sémème : /notoriété/ /qui se diffuse largement parmi les hommes/ /due à une ou des action(s) réussie(s) ou qualité(s)/ /jugée(s) remarquable(s)/ /consistant en un prestige reconnu et intense/ /dont la collectivité entoure la personne concernée/. Il existe un lien logique entre ce sens de « gloire » et celui d’« éloge », puisque les louanges traduisent la notoriété que le groupe social reconnaît à la personne concernée, mais le lien sémantique entre les deux sémèmes est assez ténu, avec un seul sème commun d’/action(s) réussie(s) ou qualité(s)/ /jugée(s) remarquable(s)/, si bien qu’« éloge » et « gloire » sont des sens dans une polysémie lâche((Voir DHELL, 4ème partie, J.-F. Thomas, « Polysémie ».