inclutus, -a, -um

(adjectif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Inclutus est d’abord un terme de la langue noble de l’épopée et de la tragédie : il est attesté chez Ennius et Naevius, mais Plaute en présente seulement 4 occurrences et il n’y en a aucune chez Térence. Il est absent de la poésie élégiaque, tout comme il l’est de l’œuvre de Lucain : en effet, tout se passe comme si le drame se jouait avec des personnes qui n’ont pas derrière elles l’arrière-plan d’une tradition glorieuse. L’emploi de l’adjectif s’étend hors du style élevé pour des jeux de genres parodiques ou pour des œuvres plus ‘réalistes’ (récits historiques, descriptions géographiques). La notoriété bien établie qu’exprime l’adjectif est un facteur de solennité ou de dramatisation dans le récit ; elle est aussi l’un des critères utilisés par la démarche encyclopédique afin d’apprécier l’importance des faits.

6.2. Etymologie et origine

In-clŭtus est un vieil adjectif hérité, qui renvoie au vocabulaire épique indo-européen. L’apophonie a hésité entre inclitus et inclutus 1). Pour le préfixe in-, on mettra en parallèle gr. ἔγκλυτος. En latin, l’adjectif -clutus est à mettre en rapport avec le verbe d’état clueō, -ēre « être appelé de telle ou telle façon ; s’entendre appeler de telle ou telle façon ; avoir telle réputation ; être illustre », limité au latin archaïque, et attesté principalement chez Plaute. Ce verbe cluēre est une création latine, tirée probablement du participe clutus. Le sens passif de ce verbe d’état est net.

Lat.-clutus, qui a de bons répondants, notamment gr. κλυτός, remonte à un adjectif verbal hérité * lu-t ó -. À la base se trouve la racine bien connue * lew- « entendre/être entendu » (les racines n’ayant pas nécessairement une orientation de diathèse fixe) ; le développement vers « se faire entendre », c’est-à-dire « faire parler de soi », « atteindre la célébrité » est acquis dès l’indo-européen, comme l’atteste la fameuse formule gr. κλέος ἄφθιτον/sk. śrávas- ák ita- « gloire qui ne se flétrit pas »2). On se reportera aux pages classiques de Schmitt 19673). Les formes issues de * lew- expriment un concept fondamental de la mentalité indo-européenne. En latin, si la notion a subsisté, le signifiant a été renouvelé par l’apparition de glōria, qui a effacé le radical clu-. Inclutus est ainsi le vestige d’un vocabulaire de la gloire antérieur au succès de glōria, d’origine inconnue.

Un vers de Plaute associe cluēre et glōria :

Pl. Capt. 689 : facito ergo ut Acherunti clueas gloria .

« Tâche de jouir dans l’Achéron de la [même] gloire. »

On peut observer dans cette expression redondante la « passation de pouvoir », pour ainsi dire, entre le vieux radical clu- et le nouveau signifiant incarné par glōria .

Les gloses donnent un substantif cluor (2, 510, 5) ainsi qu’un comparatif cluior (5, 627, 10 ; 5, 596, 10), dont le positif pourrait être *cluuis.

La racine * lew- apparaît fréquemment dans l’onomastique aristocratique indo-européenne. En grec, ce sont les Περι-κλῆς «très illustre», Μεγα-κλῆς «à la grande renommée», en sanskrit, les Suśrávas- (av. Haosravah-) « à la bonne renommée », P thu ś r á vas-, Uruśrávas- (gr. Ἐτεοκλῆς) « à la large renommée»4). La forme *kluto- apparaît notoirement dans l’onomastique germanique ancienne, sous la forme ©hlod- : Chlod-wig « illustre par ses victoires », Chlod-hilde « célèbre par ses combats », Chlot-harius (Clotaire/Lothaire/Luther) « dont l’armée est illustre »5)), Chlodo-mir, Chlodo-bert « illustre et brillant »6)).

Dans l’onomastique latine, on a Cluentius, dérivé du participe cluens, -ntis « célèbre », et probablement Cluilius, dérivé d’un *cluilis disparu, mais relayé par nōbilis. Le nom féminin Cloelia, de même que celui des Cloelii, famille d’Albe, résulte peut-être du traitement dialectal d’un *Cluilia. West (2007) ajoute Cluuius, qui peut être le gentilice dérivé de *cluuis 7)).

Cluēre ne s’emploie normalement qu’en contexte laudatif :

Pl. Bacch. 925 : Atridae duo fratres cluent fecisse facinus maxumum.

« les deux frères fils d’Atrée ont la réputation d’avoir accompli un très grand exploit. »

L’affaiblissement du sens de cluēre a été tel qu’il n’est parfois guère plus qu’un verbe d’existence :

Pl. Amph. 645 : ut meus uictor uir belli clueat.

« que mon mari soit proclamé vainqueur de la guerre », « qu’on parle de lui comme du vainqueur », c’est-à-dire « qu’il soit vainqueur ».

Pl. Rud. 284 : ego huius fani sacerdos clueo.

« on m’appelle prêtre de ce temple », « je suis le prêtre de ce temple ».


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1) La forme inclitus présente la fermeture attendue de la voyelle intérieure. Dans inclutus , le [u] a sans doute été maintenu pour rappeler celui de - clutus . Cf. Quint. 1, 4, 7 et note 1 ci-dessus.
2) La traduction habituelle, « gloire impérissable », doit être corrigée, comme l’a montré SCHMITT 1968 n. 389 p. 61 : il s’agit d’une gloire qui ne se fane pas, ne s’altère pas avec le temps, et non « immortelle ».
3) Ch. II : Der « Ruhm » als Zentralbegriff Indogermanischer Heldendichtung, p. 61-102.
4) Cf. WEST (2007, 10. Mortality and Fame lew
5) 5
6) 6
7) 7