impudentia, -ae f.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

S’il est à l’origine du fr. impudence, le lat. impudentia mérite cependant une explicitation de son sens général à partir de ses applications référentielles, et cela permettra de préciser ses relations avec pudor. Cette analyse est d’autant plus nécessaire que certaines occurrences illustrent une autre valeur, celle d’« impudeur », qui n’est pas indiquée par le Grand Gaffiot et l’OLD.

A. « Impudence »

L’impudence désignée par impudentia est d’abord une volonté délibérée de s’affranchir des limites imposées par les situations et les convenances, comme le montrent ces quelques exemples. Une action n’a d’autre justification que le bon plaisir de la personne :

  • Pl. Ep. 710 :
    PE. Quor dare ausu’s ?
    EP. Quia mi libitum est.
    PE. Quae haec, malum, inpudentiast ?
    « PE. Pourquoi as-tu eu l’audace de le lui donner ?
    EP. Parce que cela m’a plu.
    PE. Qu’est-ce que cette insolence, canaille ? »

L’initiative témoigne de prétentions totalement irréalistes :

  • Pl. Men. 792-795 :
    Tua quidem ille causa potabit minus,
    si illic, siue alibi lubebit ? quae haec, malum, inpudentiast ?
    Vna opera prohibere ad cenam ne promittat postules
    neue quemquam accipiat alienum apud se …

    « Alors, à cause de toi, il ne boira pas, là ou ailleurs, s’il en a envie ? Fichtre, quelle impudence est-ce là ! Tu voudrais peut-être, du même coup, l’empêcher d’accepter une invitation ou de recevoir un étranger chez lui. »

Le sujet est prêt à tout afin de défendre ses droits :

  • Sall. J. 33, 2:
    Iugurtha … C. Baebium tribunum plebis magna mercede parat, cuius inpudentia contra ius et iniurias omnis munitus foret.
    « Jugurtha … achète avec une forte somme d’argent le tribun C. Baebius, dont il pensait que l’impudence le protégerait contre toute violence, légale ou illégale. »

Le rapprochement de ratio et d’impudentia donne une expression paradoxale qui illustre le pouvoir de l’impudence sur la raison :

  • Pline l’A. 2, 87 :
    occasionem inpudentiae ratio largitur : ausique diuinare solis ad terram spatia, eadem ad caelum agunt, quoniam sit medius sol, ut protinus mundi quoque ipsius mensura ueniat in digitos.
    « … la raison donne une occasion à l’impudence : après avoir osé deviner la distance de la terre au soleil, on reporte cette distance pour atteindre le ciel, sous prétexte que le soleil est au milieu, de sorte que la mesure du ciel même peut se calculer sur les doigts. »

et ce pouvoir domine les sentiments car il confine à la duritia :

  • Cic. Dom. 101 :
    An ego tantam aut animi duritiam habere aut oculorum impudentiam possim ut … possim intueri domum meam euersam … ab hoste communi, et ab eodem aedem exstructam et positam in oculis ciuitatis, ne umquam conquiescere possit fletus bonorum ?
    « Comment pourrais-je avoir une assez grande dureté de cœur et un regard assez indifférent au bien pour pouvoir observer ma maison renversée… par notre ennemi commun, et un sanctuaire dressé par lui-même et placé sous les yeux de la cité pour faire couler à jamais les larmes des honnêtes gens ? »

Le terme est d’ailleurs coordonné à audacia qui exprime une détermination ne reculant devant rien :

  • Cic. Verr. II, 5, 106 (à propos de la destruction de la flotte) :
    Fit clamor et admiratio populi tantam esse in homine impudentiam atque audaciam ut aut aliis causam calamitatis adtribueret quae omnis propter auaritiam ipsius accidisset, aut cum ipse praedonum socius putaretur, aliis proditionis crimen inferret.
    « Le peuple se récrie, il s’étonne de trouver chez cet homme assez de cynisme et d’audace pour attribuer à d’autres la responsabilité d’un malheur dû tout entier à son avidité ou pour aller, quand on le croyait fermement d’intelligence avec les corsaires, rejeter sur d’autres l’accusation de trahison. »
  • Apul. Apol. 60, 4 :
    Denique quamquam sunt insolita audacia et importuna impudentia praediti, tamen testimonio Crassi, cuius oboluisse faecem uidebant, - nec ipsi ausi sunt perlegere nec quicquam eo niti.
    « Enfin, malgré l’excès de leur audace et de leur intolérable effronterie, ils se sont rendu compte que le témoignage de Crassus sentait la lie, et eux-mêmes n’ont osé ni le lire en entier, ni en faire état. » (traduction P. Vallette, 1960, CUF).

Alors que l’audacia peut être une hardiesse positive1), l’impudentia, si rien ne la retient, aboutit toujours à des erreurs et des fautes, par exemple l’inconséquence du raisonnement :

  • Cic. Cluent. 57 :
    rem … iudicatam labefactare conari impudentiae (esse) …
    « … tenter d’ébranler un jugement rendu est de l’effronterie … »
  • Tert. Marc. 5, 1, 4 :
    fidem tuam obtundam, qui unde eam probes non habes, et impudentiam suffundam, qui uindicas et unde possis uindicare non recipis.
    « … combattre ta foi, à toi qui n’as pas de quoi la prouver, et pour faire rougir ton impudence, à toi qui revendiques, sans recevoir ce par quoi tu pourrais revendiquer. » (traduction R. Braun, 2004, Du Cerf)
  • Aug. Serm. 56 [68], 32 :
    Impudentia est ut a Deo petas diuitias, non est impudentia ut petas panem quotidianum.
    « C’est de l’impudence que de demander à Dieu des richesses, ce n’est pas de l’impudence que de lui demander le pain quotidien. »

De là un sémème « impudence » : /absence de retenue/ /si bien que le sujet agit mal/.

Dans la famille morpho-sémantique centrée autour de pudor, ce sens d’impudentia entretient une relation de synonymie avec impudicitia mais elle a une portée bien limitée car ce dernier n’a qu’une occurrence où il signifie « impudence » (Pl. Pers. 193). Quant au rapport avec pudor, il est illustré en :

  • Quint. 6, 4, 10 :
    Quare bonus altercator uitio iracundiae careat … ;… nec usquam plus loci recipit urbanitas. Hoc, dum ordo est et pudor : contra turbantis audendum et impudentiae fortiter resistendum.
    « C’est pourquoi le bon disputeur doit se garder du vice de la colère … et nulle part, il n’y a meilleure place pour l’urbanité. Cela vaut tant qu’il y a ordre et décence ; en revanche contre les trublions, il faut oser, et à l’impudence il faut résister avec courage. »

L’urbanitas s’oppose à la colère et la première s’impose quand règnent l’ordo et le pudor, alors que l’iracundia peut s’avérer nécessaire envers les hommes agités (turbantes) qui font preuve d’impudentia. L’impudentia, l’« effronterie », est alors l’inverse de la « retenue » et du « scrupule », pudor 2).

Le tableau confronte les deux valeurs : 3)

impudentia pudor
/absence de retenue/ /sentiment de retenue/
/si bien que le sujet agit mal/ /en des circonstances où le sujet risque de mal agir/

L’annulation du premier sème caractérise une antonymie de négation4), mais surtout l’on comparera la formulation de chaque second sème. Comme les exemples précédents l’ont montré l’impudence, impudentia, est une volonté calculée de s’affranchir des principes du bien et elle entraîne /que le sujet agisse mal/, tandis que le scrupule moral (pudor) se manifeste lors des déterminations de l’action, quand le sujet se trouve /dans des circonstances où il risque de mal agir/5). L’idée qu’ont en commun impudentia et pudor est celle d’une capacité à orienter l’action. Cela explique a posteriori que le sens d’« impudence » soit très rare pour impudicitia qui se dit surtout de l’impudeur comme manière d’être.

B. « Impudeur »

Impudentia a un autre emploi, quand l’effronterie génère des atteintes à la dignité de la femme. Il en est ainsi en :

  • Cic. Verr. II, 5, 82 :
    iste (Verres), tametsi east hominis impudentia quam nostis, ipse tamen cum uir esset Syracusis, uxorem eius parum poterat animo soluto ac libero … secum habere.
    « … Verrès, bien que l’effronterie de cet homme soit celle que vous connaissez, cependant, étant donné la présence du mari à Syracuse, ne pouvait guère en garder l’épouse avec lui, d’un esprit libre et dispos … »
  • Pline l’A 34, 12 (à propos d’une femme de l’aristocratie, Gégania, qui a acheté un esclave) :
    inpudentia libidinis receptus in torum …
    « … sous l’effet de l’impudeur de son désir, il fut reçu dans son lit…».

De là un sémème :
/absence de retenue/ /concernant la femme et l’homme dans leur vie intime/ /qui ne vivent pas conformément à leur dignité/ /et sont portés à agir contre elle/.

L’antonymie s’établit avec pudor « pudeur » ; car, si les axiologies sont évidemment opposées, le rapprochement se fait sur la base de l’incitation à agir que génèrent l’absence de retenue (impudentia) et la retenue (pudor) :

  • Cic. Cael. 50 (à propos de Clodia) :
    Aut enim pudor tuus defendet nihil a M. Caelio petulantius esse factum, aut impudentia et huic et ceteris magnam ad se defendendum facultatem dabit.
    « … car, ou bien ta pudeur te défendra contre toute entreprise trop poussée de la part de Caelius ou bien ton absence de pudeur lui donnera, ainsi qu’à nous autres, un bon moyen pour se défendre » (traduction J. Cousin, 1997, CUF).

Cependant, en particulier dans le latin technique des auteurs chrétiens, le sème /(absence de retenue) portant les hommes à agir contre leur dignité/ peut s’effacer et impudentia s’applique à l’impudeur comme manière d’être, si bien qu’il entre en relation d’antonymie avec pudicus et pudicitia :

  • Tert. Cult. 2, 12, 3 :
    Cur non mores meos habitus pronuntiat, ne spiritus per aures ab impudentia uulneretur ? Liceat uideri pudicam, certe impudicam si licet.
    « Pourquoi ma tenue n’annonce-t-elle pas mes mœurs pour parer aux impudences qui blessent l’âme par les oreilles ? Que la pudeur ait le droit de paraître, si l’impudeur, elle, a ce droit. » (traduction M. Turcan, 1971, Du Cerf)

et impudentia rejoint impudicitia pour la conduite contraire à la pudeur :

  • Aug. Civ. 14, 18 :
    et uerecundia naturali habent prouisum lupanaria ipsa secretum faciliusque potuit inpudicitia non habere uincla prohibitionis, quam inpudentia remouere latibula illius foeditatis.
    « … les lupanars eux-mêmes par une retenue naturelle conservent le secret et l’impudeur a eu moins de difficultés pour s’affranchir des contraintes légales que l’absence de pudeur à supprimer les repaires de cette honte. »

Les deux valeurs d’impudentia « impudence » et « impudeur » tiennent à ce que le substantif est le dérivé issu du participe adjectif autonome impudens qui signifie surtout « effronté »6), mais aussi « impudique »7). La prédominance de l’idée d’effronterie dans l’adjectif et le substantif fait que l’antonymie est plus fréquente avec pudor « scrupule, retenue ».


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1) Pl. Most. 409 ; Cic. Div. 2, 114 ; Stat. Th. 9, 537.
2) De même, si des avocats avaient refusé de défendre Verrès, c’eût été pour une raison bien précise : Cic. Verr. II, 2, 192 : … neque in alterius impudentia sui pudoris existimationem amitterent. « … ne pas perdre, à cause de l’impudence d’autrui, la réputation de leur propre retenue. » ; de même Verr. II, 1, 32.
3) Pour pudor, voir J.-F. THOMAS (2007, 337). Assez fréquemment pudor se trouve complément à l’ablatif ou sujet de verbes exprimant l’idée d’empêchement comme en : Hor. Ep. 2, 1, 258-259 : … nec meus audet / rem temptare pudor, quam uires ferre recusent.« Le scrupule m’interdit l’audace d’entreprendre ce que mes forces refuseraient d’assumer » ; de même Cic. Fin. 4, 2 ; Flacc. 10 ; Fam. 4, 13, 6 ; Att. 10, 15, 3 ; Liv. 3, 71, 8 ; Luc. 4, 34 ; Pline l’A. 35, 65 ; Quint. 12, 7, 6 ; Sen. Ep. 29, 10 ; Mart. 8, 70, 2.
4) Voir Cl. MOUSSY (2010, 146-147).
5) Voir J.-F. THOMAS (2007, 337).
6) Pl. Aul. 746 : cum istacin te oratione huc ad me adire ausum, inpudens ! « Tu as l’audace de venir me trouver ici avec un pareil discours, impudent ». Cic. Cluent. 67 : … ab homine ad excogitandum acutissimo, ad audendum impudentissimo …« … par un homme le plus intelligent pour imaginer, le plus impudent pour oser … ». Liv. 26, 22, 6 : … impudentem … imperatorem esse qui, cum alienis oculis ei omnia agenda sint, postulet sibi potius aliorum capita ac fortunas committi.
7) Pl. Mil. 1402 : Cur es ausus subigitare alienam uxorem, impudens ? « Pourquoi as-tu osé peloter la femme d’un autre, homme sans pudeur ? »