improbus, a, um

(adjectif)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Improbus apparaît chez Plaute avec les deux valeurs de « mauvais, méchant, malhonnête » et « impudent, acharné ». Il est alors l’antonyme par négation de probus. L’emploi pour « déréglé, pervers » est attesté à partir de l’époque cicéronienne, par influence de probus qui signifie « pudique » dès Plaute (Amph. 768). L’idée centrale est celle de mauvais penchant inscrit dans la durée avec ses effets négatifs, comme la souffrance : le terme qualifie l’amour comme cruel (Virg. En. 4, 412) par influence du grec σχέτλι’ Ἔρως (« amour funeste » Apollonios de Rhodes 4, 445) ainsi que le travail pénible (labor improbus, Virg. G. 1, 145) où le syntagme calque le grec χαλεπὸς πόνος (Hésiode, Travaux 91). L’adjectif s’étend hors de l’expérience humaine, à des forces naturelles que rien ne peut contenir. Corrélativement, l’emploi au sens de « déplacé, inapproprié » reste limité. En somme, à partir de « méchant, mauvais, malhonnête », l’évolution se fait en développant l’idée d’une force négative agissante, néfaste et douloureuse. Cette nuance est encore présente chez les auteurs chrétiens :

  • Ambr. Noe. 28, 105 : Meruit improbum habere filium, qui improbus fuerat patri.
    « Il mérita d’avoir un fils mauvais, lui qui avait été mauvais pour son père. » (traduction J.-F. Thomas)

6.2. Etymologie et origine

Improbus est un composé formé de la négation in- (<*-) et de l’adjectif probus. Probus, comme superbus, fut à l’origine un composé, avant de devenir inanalysable en synchronie. Dans ces deux adjectifs, le premier élément est adverbial, le second est une forme de la racine *bhewH‑/*bhū‑ (*bhuH-) « croître, se développer, devenir ». Le second élément -bus est un dérivé thématique de la racine *bhuH-. Il faut poser une séquence *bhuH-o-, avec disparition de la laryngale1)puis consonification de u : *bhu‑o- > *bhw‑o- ; par la suite, w devant o s’est amuï. Le sk. á-bhva- (cf. plus loin) contient une formation comparable au second élément. Des formes de structure comparable se rencontrent dans d’autres langues, bien que ce ne soient pas de véritables correspondants mais plutôt des créations parallèles. Les formes grecques de structure comparable sont les adjectifs ὑπερφυής, ὑπερφίαλος (homérique et poétique) et les adverbes ὑπερφυῶς, ὑπέρφευ ; ὑπέρφευ et ὑπερφίαλος ont été étudiés par Ch. de Lamberterie (1994). L’adjectif ὑπερφίαλος est certainement le résultat de la dissimilation de *ὑπερφύ-αλος (la séquence /ü/-/ü/ a été dissimilée en /ü/-/i/) ; ὑπέρφευ, selon Lamberterie 1994, présente l’une des rares traces, en grec, du degré plein de la racine *bheu(H)-.

Toujours en grec, on ajoutera au tableau ἀφύη « fretin, petits poissons que le pêcheur rejette » et sk. ábhva- « ectoplasme, fantôme ». Ces deux noms, comparables sans être de véritables correspondants, sont composés de la négation *- et de la racine *bhuH-, et signifient littéralement « qui ne s’est pas développé, avorton », voire « non être ». Toutefois, dans ἀφύη/ábhva-,le second élément du composé, la racine *bhuH-, a son sens plein de « être, devenir », tandis que, dans le type superbus/probus, l’élément *bhuH- est celui des deux qui porte le moins d’information, il est en voie de suffixalisation, selon un processus extrêmement fréquent2). Lat. probus a des correspondants italiques : pélignien pros (nom. m. sg), ombr. prufe « probe », osque prúfatted « probauit », dénominatif qui suppose l’existence préalable de l’adjectif.

Les formes sanskrites proches sont prabhavá-, prabhú- « remarquable, qui se distingue ; puissant » (substantif dérivé prábhūti- « excellence, supériorité, puissance »). Le second élément de prabhavá- est une formation thématique, comme dans probus et superbus, mais avec degré plein de la racine ; prabhú- est une formation athématique, avec abrègement anormal du /ū/ du second élément. Cependant, le sens n’est pas tout à fait le même que celui de probus. Il s’agit de créations parallèles, non de correspondants au sens strict. Mais si les mots en tant que tels ne sont pas hérités, en revanche, le type l’est certainement, et l’association des composants *pro- et *super- avec *bhuH- aussi.

Bien que les preuves décisives manquent, probus, comme superbus, a dû s’appliquer aux arbres : probus « qui se développe droit », superbus « qui se développe au-dessus, plus haut que les autres ». Autant probus bénéficie de connotations positives, autant superbus en a de négatives.

Il y a eu probablement un usage phraséologique très ancien de ces composés en super-/ὑπερ-. Il n’est que d’évoquer Tarquin dit le Superbe, qui fait preuve d’ὕβρις, à l’instar du Xerxès des Perses, dont la démesure est dénoncée par l’ombre de Darius :

  • Eschl. Pers. 820 : ὡς οὐχ ὑπέρφευ θνητὸν ὄντα χρὴ φρονεῖν.
    « (que) quand on est mortel, on ne doit pas avoir de pensées au-dessus de sa condition (ὑπέρφευ). » (traduction J.-P. Brachet)

Ch. de Lamberterie note justement : « L’adjectif superbus fournit un répondant remarquable à l’adverbe grec [ὑπέρφευ] et confirme l’analyse de ce dernier, tant pour la forme que pour le sens : dans le passage des Perses où apparaît pour la première fois l’adverbe ὑπέρφευ, quel meilleur qualificatif donner à Xerxès que celui de superbus 3))? »



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1) 1
2) Est-il besoin de citer le suffixe d’adverbe roman fr. -ment , esp. it . ‑mente , issu de la réinterprétation du substantif latin mente dans des groupes à l’ablatif, ou le suffixe all. -weise , issu du substantif Weise selon des modalités semblables ? On peut encore ajouter germ. commun *-haidu- « forme, allure, manière d’être », qui a produit des substantifs indépendants (got. haidus « manière, sorte », v.sax. hēd « état, dignité », v.h.a. heit « forme, personne, manière, sorte »), mais a aussi donné un suffixe d’abstraits extrêmement productif (all. -heit , angl. ‑hood
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