grossus, -a, -um

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité: évolution des emplois

L’adjectif grossus, -a, -um n’apparaît pour la première fois que chez Columelle, tandis que le substantif désignant une figue non mûre est attesté chez Caton dès les débuts de la Latinité.

Par la suite, le terme se retrouve dans les textes chrétiens, comme synonyme de crassus, dans le sens de « consistant », « épais », « large ».

Malgré la fréquence d’emploi très faible de grossus dans les textes, il devait être utilisé couramment dans la langue parlée, comme en témoignent les occurrences de l’adjectif dans son sens étymologique chez les auteurs chrétiens ainsi que sa descendance dans différentes langues romanes.

6.2. Étymologie et origine

L’étymologie de l’adjectif grossus est peu claire dans les dictionnaires étymologiques en usage. Dans le dictionnaire de M. de Vaan p. 273, aucune étymologie n’est retenue : le lien de grossus avec gallois bras « thick » est rejeté (parce que Schrijver 1995 p. 55 donne pour étymologie à ce dernier terme : *brs-t/so-).

A) Selon EM (s.v. grossus p. 283), il s’agit d’un « mot expressif, populaire ». De même le dictionnaire d’EM (s.v. crassus p. 147) estime-t-il que crassus, mieux attesté que grossus dans les textes latins, est sans étymologie, qu’il doit être rapproché de grossus, et que c’est un « adjectif expressif à vocalisme a et à s géminé ».

B) En synchronie, grossus et crassus de même que bassus, terme glosé dans un glossaire par « crassus, non altus » (EM s.v. bassus, adjectif qui a donné fr. bas), devaient être intégrés dans le groupement des adjectifs de défaut physique, dont ils présentent trois propriétés formelles essentielles : ils contiennent deux syllabes, offrent un vocalisme o/a et une consonne géminée (ici une sifflante)1). Pour le sens, ils ont pour point commun de dénoter des comportements2) d’appréciation cognitive, qui sont réalisés dans les trois dimensions spatiales. Pour ce groupe latin des adjectifs de défauts physiques, voir §6.1.

On peut songer de surcroît à une formation particulière pour des raisons de signifié et de signifiant. Puisque grossus entretient des relations de confusion synchronique dans la conscience des sujets parlants avec crassus « épais, gros » (EM p. 283 affirme que les deux adjectifs sont synonymes) et que d’autre part on estime (EM p. 283) que les deux adjectifs grossus et crassus ont subi un croisement qui a donné l’adjectif *grassus (non attesté dans les textes latins de l’Antiquité, mais passé dans certaines langues romanes par la voie phonétique dans la langue parlée : fr. gras), on pourrait songer à une origine icônique et onomatopéique à la fois pour grossus et pour crassus. Ce terme d’icônique rejoint d’une certaine manière, en l’actualisant, les termes de formation expressive, mot expressif employés par le dictionnaire d’EM.

C) R. Garnier3) propose de faire de grossus un ancien participe passé passif d’un verbe *grondeō « broyer à gros grains » (< *ghrondh-éy-e/o-), sur le modèle de sponsus, participe de spondeō :

« Dans le type sponsus, il est probable que le -n- est rétabli orthographiquement d’après spondeō. On peut supposer une distribution ancienne *spondĭtus / rĕ-sponsus comme on a pŏsĭtus / rĕ-postus (< *rĕ-pŏsĭtus). Le postulat d’un ancien préverbe se trouve confirmé par le traitement de l’initiale, qui est désaspirée. On peut ainsi poser un ancien *in-grondeō (< proto-lat. *eŋ-γronδei¬ō < it. com. *χronθ-ey-ō). Le type *in-grond-ĭtus ‘concassé, grossier’ (< it. com. *χronθ-i-to-) serait donc ainsi passé à *in-gronsus, d’où l’on aurait extrait le simple *gronsus /gróssŭ/ ‘gros, grossier’. La racine *ghrendh- ‘broyer, moudre’ fournit un présent radical thématique *ghréndh-e/o- reflété par le v.-angl. grindan ‘moudre’, ainsi qu’un adjectif oxyton *ghrondh-ó- ‘broyé, concassé’. Ce dernier fournit au germanique une désignation du gravier : il s’agit du terme *grand-a- n. ‘gravier, sable, fond de mer’ qui se prolonge dans le v.-angl. Grendel (< *grand-ilaz), le monstre aquatique célèbre du Beowulf, et dont le nom signifie en propre quelque chose comme ‘le sablonneux’.»


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1) Pour les caractéristiques formelles des lexèmes inclus dans ce groupement des adjectifs de défaut physique, développé par le latin à partir d’un petit noyau de termes hérités et de la confluence de plusieurs types anciens, voir M. FRUYT 1986, p. 155-189 et en particulier p. 182-189.
2) Terme que nous employons ici au sens de Bernard POTTIER.
3) Cf. GARNIER, 2010, p. 436–437.