grossus, -a, -um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique et formation du mot en latin

Le thème synchronique gross- de l’adjectif grossus ne peut être analysé en unités plus petites. Mais grossus entre dans le groupement des adjectifs latins de défauts physiques, étudié par M. Fruyt pour le latin1), à la suite d’un article de F. de Saussure2).

Pour le sens, en effet, grossus est proche de crassus « épais, gras », avec lequel il a pu être confondu dans la conscience du sujet parlant (cf. § 1 et § 6), les deux adjectifs dénotant l’état remarquable et déviant par rapport à la normale d’une entité volumineuse dans les trois dimensions de l’espace. La connotation de grossus est souvent dépréciative et il a tendance à être employé dans des énoncés stigmatisants et critiques (cf. §4 et §5.4.).

Pour le signifiant, grossus et crassus présentent plusieurs des propriétés formelles de ce groupement d’adjectifs de défaut physique :

- 2 syllabes (caecus, mancus, luscus, raucus, siccus, uescus, spurcus, fuscus, etc.) ;

- une consonne géminée intérieure (cf. Maccus, flaccus, cloppus, broccus, siccus, *peccus, etc.) et ici, plus précisément, une sifflante géminée (grossus, crassus, bassus, lassus ; la géminée se simplifie derrière voyelle longue ou diphtongue : blaesus) ;

- un vocalisme en a / u /o (caecus, mancus, luscus, raucus, spurcus, fuscus, paucus, Maccus, flaccus, cloppus, broccus, blaesus, cascus, uncus, truncus, murcus, lurcus, parcus, plancus, Ancus) ;

- Les deux adjectifs grossus et crassus ont en outre en commun un groupe consonantique initial en consonne occlusive gutturale ou vélaire (l’un a une sonore /g/, l’autre une sourd /k/) suivie de la liquide /r/. Le groupe consonantique initial suivi d’une liquide se retrouve dans : broccus, blaesus, flaccus, cloppus, truncus, plancus, etc.

Ces adjectifs ont occupé une place importante dans la langue latine usuelle puisqu’un certain nombre d’entre eux ont des descendants dans les langues romanes : raucus « enroué » > it. roco, anc.-fr. rou, prov. rauc, por. rouco ; de même mancus, mendicus, flaccus, luscus, caecus, famelicus, spurcus, siccus, truncus, fuscus, cascus, broccus, Maccus3).

En latin, ils ont aussi servi de base de suffixation à des verbes dénominatifs4) en -āre : caecare « aveugler », claudicare « boiter », coruscare « s’agiter », infuscare « obscurcir », hiulcare « ouvrir la bouche, être béant », lubricare « glisser, être glissant », lurcare « bâfrer », eluscare « éborgner », mancare (> fr. manquer), manducare « bâfrer » (voir ce terme ; > fr. manger), peccare (> fr. pécher ; prov., cat., esp., por. pecar), siccare « assécher » (roum. seca, it. seccare, fr. sécher, prov., cat., esp., por. secar), spurcare « salir » (roum. spurca, it. sporcare), truncare « mutiler » (it. troncare, prov., cat., esp., por. troncar).

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins

Peu d’informations se trouvent dans les textes concernant ce lexème. On peut noter une réflexion tardive sur la consonne initiale :

Oribase (+VIe siècle) : semel per c scribitur. (cf. ThLL)

Elle laisse penser qu’Oribase et ses contemporains rapprochaient grossus de crassus, avec lequel grossus entretenait une relation parasynonymique et qu’ils avaient tendance à confondre les deux lexèmes et à n’y voir qu’un seul lexème.

5.3. « Famille » synchronique du terme

Le nom de la figue non mûre grossus, -i M. fournit un diminutif de valeur minorative grossulus, -i M. « petite figue » (suffixe diminutif -ulus) chez Columelle (Col. 5,10,10).

À part cette formation, on ne trouve que des dérivés tardifs de l’adjectif grossus :

- des noms abstraits de qualité signifiant « grosseur, épaisseur », formés à l’aide de trois suffixes différents :
gross-ĭtās, -ĭtāt-is F. ;
gross-ĭtĭēs, -ĭtĭei F. (le suffixe -ities est une variante morphologique de -itia);
gross-ĭtūdō, -ĭtūdin-is F. (Vulgate).

- un adverbe au comparatif : grossius « en gros », chez Augustin.

- un verbe pourvu du suffixe -scĕre inchoatif ou transformatif5) : grossescō, -is, -ere « grossir » (+VIIe - VIIIe s. apr. J.-C.). Ce suffixe verbal s’ajoute normalement derrière un thème verbal d’infectum en ē d’état (cf. albus adjectif « blanc » → alb-ē-re « être blanc » → albē-scere « devenir blanc, blanchir »). Mais dans ce cas, ce verbe d’état (*gross-ē-re « être gros ») n’étant pas attesté, il est possible qu’il s’agisse d’un verbe en -escere bâti directement sur l’adjectif grossus.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Dans la désignation de la figue (terme générique fīcus, -i F.), grossus désigne plus spécialement celle qui n’est pas arrivée à maturité, à la différence des figues petites (ficula, -ae F. avec le suffixe diminutif -ula), sauvages (caprificus, -i F.), sèches (carica, -ae F.).

Nombreux et fréquents sont les adjectifs signifiant « épais, gros, gras » (crassus, pinguis, densus), mais grossus se distingue par sa très faible fréquence dans les textes, sa connotation souvent dépréciative et son emploi dans des énoncés stigmatisants et critiques. Ces caractéristiques d’emploi sont liées à l’appartenance de grossus au groupement synchronique latin des adjectifs de défauts physiques (cf. §5.1.).


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1) M. FRUYT 1986, p. 155-189 et en particulier p. 182-189.
2) F. DE SAUSSURE 1912.
3) M. FRUYT 1986 p. 183.
4) M. FRUYT 1986 p. 183-184.
5) Sur ce suffixe : M. KELLER 1992.