grossus, -a, -um

(adjectif)



4.2. Exposé détaillé

Au-delà du parallélisme avec le français gros, le latin grossus pose un problème sémantique, car à cette forme adjectivale sont attachés des sens très différents.

A. « Non mûr, vert »

Grossus se dit d’un fruit encore vert, qui n’a pas atteint sa pleine maturité :

  • Col. 12, 44, 8 (à propos de la façon de conserver des raisins en pot) :
    Tempus autem, quo includi debent, id fere quod adhuc siccitatibus et sereno caelo grossa uariaque sunt acina.
    « Le moment où il faut les enfermer est à peu près celui où les grains, par l’effet d’un temps sec et serein, sont encore verts et en véraison. » (traduction J. André, 1988, CUF)
  • Col. 12, 47, 3 :
    Sed cauendum est, ne quae in melle custodire uolueris immatura mala condantur, quoniam grossa si lecta sunt, ita indurescunt, ut usui non sint.
    « Mais il faut éviter de prendre des coings verts pour les conserver dans le miel, car, s’ils sont cueillis avant maturité, ils durcissent au point d’être inutilisables. » (traduction J. André, 1988, CUF)

Ce sont les deux seules occurrences connues de ce sens et il est curieux de constater qu’elles se trouvent dans le même livre de Columelle, à quelques paragraphes de distance. Cet emploi n’est cependant pas totalement isolé dans le lexique latin, puisqu’il existe un substantif grossus désignant les figues non mûres, attesté durant toute la latinité :

  • Cat. Agr. 94 :
    Fici ut grossos teneant, facito omnia quo modo oleae.
    « Pour que les figuiers conservent les fruits non mûrs, procédez en tout comme pour les oliviers.» (traduction J.-F. Thomas)
  • Pline l’Ancien HN 13, 58 (à propos du figuier de Chypre) :
    Fructus quaternos fundit, totiens et germinat, sed grossus eius non maturescit nisi incisura emisso lacte.
    « Il porte quatre récoltes chaque année et pousse autant de fois des bourgeons, mais ses figues ne mûrissent que si on les incise pour en faire couler le lait. » (traduction A. Ernout, 1956, CUF)
  • Ambr. Mil. Expo. Euang. sec. Luc, 5, à propos de la formule du Cantique des Cantiques 2, 13 ficus producit grossos suos :
    […] uel quia, ut legisti, ficus dederunt grossos suos, quod inmaturus et inutilis et caducus in synagoga fructus ante praecessit, uel quia inmatura uita nostra in corpore, matura in resurrectione.

    « […] soit parce que, comme tu l’as lu, les figuiers ont donné leurs figues, c’est-à-dire le fruit immature, inutile, voué à tomber dans la synagogue s’en est allé d’abord, soit parce que notre vie n’a pas son plein développement dans notre corps, mais le trouve dans la résurrection. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Macr. Sat. 3, 20, 5 :
    Grossi appellantur fici quae non marturescunt. Hos Graeci dicunt ὀλύνθους.
    « On nomme grossi les figues qui ne mûrissent pas, olynthoi chez les Grecs. » (traduction J.-F. Thomas)

B. Sens liés à l’idée de consistance

Des sens très différents du précédent sont attachés à la forme d’adjectif grossus. Il exprime alors la consistance, entendue de deux manières.

B. 1. « Gros, épais »

Le mot a alors des applications assez différentes, pour des réalités physiques :

  • l’air :
    Tert. Anim. 54, 4, à propos des enfers :
    Hos Plato uelut gremium terrae describit in Phaedone, quo omnes labes mundialium sordium confluendo et ibi desidendo […] quasi caeno immunditiarum rerum grossiorem […] aerem stipent.
    « Platon les représente comme le centre de la terre où toutes les taches des ordures du monde, en affluant et en s’établissant […] chargent l’air plus épais comme d’un bourbier d’immondices […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • un vêtement :
    Hier. Ep. 22, 34 :
    Apud hos affectata sunt omnia : laxae manicae, caligae follicantes, uestis grossior […]
    « Chez ces gens-là, tout est affecté : manches larges, chaussures mal ajustées, vêtements trop grossiers […] » (traduction J. Labourt, 1954, CUF)
  • les doigts :
    Hier. Ep. 82, 3 :
    Qui in scorpionibus caedit et lumbis patris habere se putat digitos grossiores, cito regnum mansueti Dauid dissipat.
    « […] qui frappe avec des scorpions et se flatte que ses doigts sont plus gros que les reins de son père, dissipe sans tarder le royaume de David. » (traduction J. Labourt, 1954, CUF),

mais l’adjectif se dit aussi du travail de l’esprit :

  • Aug. Psalm. 113, 1, 4 :
    […] et tamen, dilectissimi, propheta iste quem commemoraui, etiam grossa corda limauit, et ad intelligenda de praeteritis rebus gestis futura incunctanter extendit.
    « […] et cependant, mes très chers, ce prophète dont je viens de parler, a affiné même des esprits épais et les a infailliblement amenés à comprendre le futur à partir du passé. » (traduction J.-F. Thomas).

Dans tous ces emplois, le terme a une connotation dépréciative nette et sa fréquence faible en fait un terme marqué, employé dans la polémique.

B. 2. « Large »

L’adjectif prend une connotation plus positive quand il s’applique à la largeur de vue d’une analyse :

  • Aug. Duab. 15, 70, 18 :
    […] sed malui grossius quam scrupulosius definire.
    « […] mais j’ai préféré donner une définition un peu large plutôt que trop étroite ; » (traduction J.-F. Thomas).

C. Homonymie ou polysémie ?

Les ouvrages lexicographiques ne donnent pas la même représentation du sémantisme.

L’OLD n’envisage que l’emploi pour le fruit et en particulier la figue non parvenue à maturité, ce qui se comprend, puisque l’OLD n’est pas un dictionnaire du latin tardif.

Le Grand Gaffiot établit une homonymie entre l’emploi pour la figue qui n’est pas arrivée à maturité et le sens de « gros », pour lequel il indique des références à Cassiodore, alors qu’il remonte à Tertullien.

Le DELL établit une distinction analogue, mais il mentionne les textes de Columelle, compris avec le sens de « gros », bien que « non mûr » soit nettement préférable d’après le contexte (cf. supra).

Peut-on établir un lien entre les deux significations ?

Sans doute une figue non mûre doit-elle être assez grosse pour que l’on ait la possibilité d’en enlever du lait (cf. Pline l’Ancien HN 13, 58 cité supra), mais ce raisonnement n’est pas très convaincant, puisque dans le texte en question il s’agit d’un type particulier d’arbre et la grosseur de ces figues n’est pas un trait référentiel suffisamment prégnant pour qu’il devienne prédominant dans l’évolution sémantique vers « gros ».

Il est bien plus probable que l’évolution doive être inversée. Grossus signifie étymologiquement « gros, grossier » (cf. notice étymologique §6.2) et, comme la chair dure et compacte caractérise les figues non mûres de manière systématique cette fois, le passage se fait plus facilement de « épais, gros » à « non mûr »1). Le sens premier attesté dans les occurrences les plus anciennes du lexème n’est pas forcément le sens étymologique. D’où une difficulté dans la présentation lexicologique. Une perspective historique oriente vers la polysémie (« épais, gros » ⇒ « non mûr »), mais les locuteurs de l’époque de Tertullien, lorsque cet auteur qualifie l’air de grassiorem (Anim. 54, 4 cité supra), établissaient-ils un rapport avec la grosseur de la figue ? L’on peut en douter, et dans ce cas prévaut l’homonymie.


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1) Filiation présentée par le ThLL, IV-2, col. 2336-337, s. v. grossus.