glōrĭa, -ae f.

(substantif)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

Il semble que lat. gloria ne soit pas passé par la voie phonétique en français, italien, espagnol et portugais.

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

7.2.1. Lat. gloria emprunté en italien

Lat. gloria est à l’origine d’it. gloria, terme savant, selon le [DEI, s.u.], le [DELI, s.u.] et le [GDLI, s.u.]. Le fait qu’il s’agisse d’un emprunt au latin est illustré par le traitement phonétique du groupe consonantique à l’initiale gl- qui notamment donne en toscan [gj] comme effet d’une palatalisation : lat. glarea(m) > toscan (et it.) ghiaia « gravier », lat. glacies > toscan (et it.) ghiaccio « glace », etc. (Rohlfs 1966 : § 184). La forme grolia « gloire » du napolitain, calabrais et sicilien est à considérer comme un terme savant, avec métathèse l…r > r…l. Dans un poème de Giacomo da Lentini, poète sicilien qui vécut dans la première moitié du XIIIe s., on rencontre la forme ghiora, où l’on observe le traitement phonétique caractéristique du sicilien (et du toscan) du groupe consonantique gl- > [gj]. Dans le [TLIO] on rencontre des graphies différentes, qui résultent de phénomènes phonétiques différents : assimilation consonantique, soit l…r > r…r, dans grorïa, groria, soit l…r > l…l, dans glolia, palatalisation du groupe consonantique [lj] de grolia qui devient [ʎ] dans groglia, hiatus de la séquence vocalique en finale de mot, dans glorïa, glorïe, glorï’, diphtongaison de la première voyelle dans gluoria. La distribution de ces différentes formes dans les textes dépend parfois de leurs provenances régionales : par exemple, la forme gluoria se trouve dans des textes vénitiens, la forme groglia seulement deux fois dans un texte toscan, etc.

Le mot gloria est attesté à partir du XIIe siècle, selon le [GRADIT, s.u.] et le [DELI, s.u.], avec la signification « condition de béatitude qui dérive de la contemplation de Dieu dans le Paradis ». Le passage se trouve dans le Ritmo cassinese, un texte de provenance ecclésiastique, écrit comme éloge à Dieu, où le poète s’adresse aux béates en leur disant « vous qui êtes assis dans une telle gloire ». Cette valeur sémantique se trouve aussi dans l’ouvrage de Dante :

  • E cominciò: Per esser giusto e pio / son io qui essaltato a quella gloria / che non si lascia vincere a disio. (Par., XIX 13-15)
    « Et il commença : Parce que juste et pieux je fus / je me trouve ici exalté à cette gloire / que ne peut vaincre aucun désir ».
  • Appresso ciò non molti dì passati, sì come piacque al glorioso sire lo quale non negòe la morte a sé, colui che era stato genitore di tanta maraviglia quanta si vedea ch’era questa nobilissima Beatrice, di questa vita uscendo, a la gloria etternale se ne gio veracemente. (Vita Nuova, 22)
    « Peu de jours s’étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s’est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait été le père d’une telle merveille qu’était cette très noble Béatrice quitta la vie pour la gloire éternelle ».

Le nom gloria apparaît aussi comme synonyme du Paradis et de l’omnipuissance de Dieu, comme le montrent les deux passages suivants tirés de la Comédie de Dante :

  • La gente poverella crebbe / dietro a costui, la cui mirabil vita / meglio in gloria del ciel si canterebbe. (Par. XI 94-96)
    « Lorsque la gente pauvre s’accrut / derrière lui dont la vie admirable / mieux se chanterait à la gloire du ciel ».
  • La gloria di colui che tutto move / per l’universo penetra e risplende /in una parte più e meno altrove. (Par. I 1)
    « La gloire de celui qui meut toutes choses / dans l’univers pénètre et resplendit / plus en un lieu et moins ailleurs ».

À côté de ces valeurs, qui sont empruntées au latin chrétien, le nom it. gloria offre aussi la valeur sémantique suivante : « honneur et reconnaissance que l’on acquiert grâce à des mérites extraordinaires, à des actions importants, etc. » :

  • Così ha tolto l’uno a l’altro Guido / la gloria della lingua e forse è nato / chi l’uno e l’altro caccerà dal nido. (Purg. XI 97-99)
    « Ainsi fut enlevée à l’un par l’autre Guido / la gloire de la langue ; et peut-être est né / qui l’un et l’autre chassera du nid. »

Ce terme peut avoir aussi une valeur péjorative et dépréciative : c’est surtout en combinaison avec l’adjectif vana « vide » (qui est en premier terme dans le composé vanagloria « vanité excessive, sans aucun appui dans la réalité ») que le nom gloria désigne la vanité des honneurs mondains :

  • Oh vana gloria dell’umane posse ! / com poco verde in su la cima dura, / se non è giunta da l’etati grosse. (Purg. XI 91-93)
    « O vaine gloire du pouvoir humain ! Combien peu le vert à sa cime dure, / si ne survient un âge plus grossier ! ».

Par métonymie, gloria désigne aussi la personne dont les mérites ou les actions sont glorieuses, ainsi que les mérites ou les actions mêmes :

  • O gloria de’ Latin – disse – per cui mostrò ciò che potea la lingua nostra / o pregio etterno del luogo ond’io fui. (Purg. VII 16-18)
    « O gloire des Latins, dit-il, par qui fut montré de notre langue le pouvoir, / honneur éternel de ce lieu dont je fus ».
  • quiv’era storiata l’alta gloria / del roman principato il cui valore / mosse Gregorio alla sua gran vittoria. (Purg. X 73-75)
    « Là était historiée la haute gloire / du prince romain dont la valeur / porte Grégoire à sa grande victoire ».

La valeur laudative du nom se manifeste aussi dans les locutions acquistare / guadagnare gloria « acquérir / gagner de la gloire », dare / rendere gloria a qualcuno « donner / attribuer de la gloire à quelqu’un » ; par contre la valeur péjorative se trouve dans les locutions avere / fare / prendere gloria « avoir / faire / prendre de la gloire » et dans les tournures avec le verbe à la forme réfléchie farsi / darsi gloria « se donner, s’attribuer de la gloire ».

Comme substantif masculin et invariable (en italien ancien, il était aussi féminin), gloria désigne le chant ou la prière de glorification de Dieu ou des Saints, qui commence par « Gloria patri », mais aussi la partie de la liturgie qui commence par « Gloria in excelsis Deo ». Plusieurs locutions se sont formées à partir de cette valeur : aspettare a gloria / in gloria « attendre avec impatience et désir », suonare a gloria « sonner très fort pour des fêtes importantes » ; le proverbe tutti i salmi finiscono in gloria « toutes les prières se terminent par des gloria » se réfère à la possibilité de bien terminer quelque chose qui aurait pu ne pas bien se terminer.

Au XIIIe s. remonte aussi la première attestation du verbe gloriare / gloriarsi, qui est considéré traditionnellement comme un emprunt à lat. gloriāri. Le verbe existe en italien ancien sous la forme active gloriare et la forme réfléchie gloriarsi. Dans le premier cas, il se trouve dans des constructions transitives, avec la signification « louer, célébrer » :

  • Ma perché questo regno ha fatto civi / per la verace fede, a gloriarla, / di lei parlare è ben ch’a lui arrivi. (Par. XXIV 43-45)
    « Mais puisque ce royaume, par la vraie / foi, a fait des citoyens pour la glorifier, / il est bon que d’elle il puisse parler ».

Dans le deuxième cas, il se trouve dans des constructions réfléchies, avec la signification « se vanter, s’enorgueillir » :

  • O poca nostra nobiltà di sangue, / se gloriar di te la gente fai / qua giù dove l’affetto nostro langue, / mirabil cosa non mi sarà mai. (Par. XVI 1-4)
    « O chétive noblesse du sang ! / que tu rendes les gens glorieux / ici-bas où notre cœur est faible / ne peut être pour moi chose étonnante. »

La forme réfléchie est encore vivante en italien moderne, alors que la forme active est ancienne et littéraire.

Encore plus ancien que gloriare est le verbe glorificare, qui est lui aussi un emprunt au latin glorificāre et dont la première attestation remonte au XIIe s. La valeur sémantique principale de ce verbe est « célébrer, faire honneur » ; c’est seulement dans la forme réfléchie glorificarsi qu’il acquiert la valeur péjorative de ‘se vanter, se louer’.

7.2.2. Lat. gloria et gloriola empruntés en français

Lat. gloria fut également emprunté en ancien-français : on le trouve sous la forme anc.-fr. glorie au XIe s. vers 1050 (cf. TLFi) et sous la forme francisée gloire en 1080 (Le Robert). La polysémie du latin gloria se retrouve dans fr. gloire. Si le sens de « vanité » ne subsiste plus qu’à travers quelques expressions (fr. une vaine gloire), les sens de « gloire », « titre de gloire, grand mérite » et « personne célèbre » ont toujours été très usuels à toutes les époques du français. À partir de ces significations, le mot a même dénoté, à l’époque classique, l’honneur, notamment dans la lexie verbales fr. se faire gloire de.

Les emplois chrétiens perdurent également et, aux idées de magnificence et d’éclat, se rattachent les significations d’« auréole enveloppant le corps ou la tête du Christ » (fr. le Christ en gloire), « représentation picturale avec des anges et des saints ».

Par référence à l’idée d’excellence, fr. gloire se dit d’un café mélangé d’eau-de-vie, considéré comme très bon.

Fr. gloire a donné le dérivé diminutif (formé avec le suffixe productif fr. -ette diminutif) fr. gloriette « petite pièce d’un palais, pavillon » (à l’écart et bien visible), qui a été emprunté par l’it. glorietta et par l’esp. glorieta avec la même signification.

On retrouve aussi en français le substantif fr. gloriole, emprunt au latin gloriola, diminutif de gloria, au sens péjoratif de « vanité dérisoire, vantardise ».

7.2.3. Emprunts faits par l’espagnol

Certains termes de la « famille » de lat. gloria furent empruntés par l’espagnol par la voie savante : le verbe esp. gloriar, gloriarse (emprunté au verbe lat. gloriari), l’adjectif esp. glorioso (emprunté à l’adjectif lat. gloriosus).

Le substantif esp. glorieta est emprunté au diminutif français gloriette avec le même sens que ce dernier (pour fr. gloriette : cf. ci-dessus § 7.2.2.).


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