glōrĭa, -ae f.

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Le nombre des sens par rapport aux acceptions est l’indice d’une polysémie très ouverte sur de nombreux champs notionnels, même si la valeur de « gloire » prédomine. Il est assez délicat de déterminer si le sens premier du mot est « vanité » ou « gloire ». Le verbe dérivé gloriari est un bon argument en faveur de « vanité ». L’on pense aussi à gloriosus, qui, dans ses occurrences les plus anciennes, exprime cette idée (Pl. Curc. 471 ; Mil. 87)1), avant de prendre aussi, à partir de Cicéron, les sens de « glorieux, illustre » (Cic. Sest. 134 : familiam gladiatoriam […] nobilem, gloriosam) et « ambitieux » (Cic. Flacc. 80 : ..gloriosus fuisti, uoluisti magnum agri modum censeri.. « tu as été ambitieux, tu as voulu être porté sur le rôle du cens pour une grande étendue de terres »)2).

L’unité sémantique de gloria paraît résider dans l’idée de brillant, à travers les sèmes de /prestige/ ou d’/éclat/ /s’imposant à l’attention de tous/. Il n’est pas indifférent que la notoriété s’exprime aussi par des adjectifs exprimant la mise en lumière tels clarus ou illustris. Gloria entretient, pour plusieurs de ses valeurs, des relations sémantico-logiques avec decus, decor et ornamentum.

6.2. Étymologie et origine

Lat. gloria, qui est d’origine obscure, a donné lieu à diverses hypothèses étymologiques. On l’a, en particulier, rattaché aux deux « racines » i.-e. suivantes :

6.2.1. La racine i.-e. //*ḱlew-// « entendre » (R. Garnier)

Ce terme obscur peut se rattacher à la racine i.-e. *ḱlew-« entendre », qui fournissait un neutre médio-passif *ḱléw-e/os- « gloire, renom, réputation » (cf. gr. *κλέ(F)ος et véd. śráv-as-).

En toute rigueur, le produit d’un tel neutre eût été italique commun *klow-e/os-> lat. *clūs, *clūr-is n. « gloire », de même qu’on a rūs, rūr-is n. « campagne » (< it. com. *rów-e/os- < i.-e. *h1réw-e/os- « espace libre ») ainsi que crūs, crūr-is n. « jambe » (< it. com. *krówă-s- « partie charnue (de la jambe), mollet » < i.-e. *kréwh2-s- « chair »). Pour expliquer le o long (et non u long) de gloria, on pourrait supposer un traitement dialectal de la diphtongue *ow, qui aurait donné lat. *clōs, *clōr-is n. « gloire, renom, réputation ».

Le composé privatif inglōrius « sans gloire » (pour la formation, cf. ci-dessus § 5.3.) présenterait une sonorisation régulière de la consonne *-k- dans le groupe *-kl- après nasale, selon le type angulus m. « angle » < it. com. *aŋk-ló- « anguleux », qu’il faut rapprocher de l’adjectif de très faible fréquence ancus « dont le bras est tordu » (< i.-e. *h2enk-ó-) et de l’adjectif uncus « recourbé » (< i.-e. *h2onk-ó-).

6.2.2. La racine *gel- (J.-F. Thomas)

Les sens et les emplois de gloria dans les textes latins (cf. § 4 et 5) paraissent renforcer l’hypothèse d’un rattachement de gloria à la racine *gel- (gr. γελᾶν « rire », γέλωϛ « éclat de rire » et encore γλῆνος « objet brillant »). Cette hypothèse fut proposée par A. J. Van Windekens3). Selon lui, la racine *gel- présente une forme *glo- (gr. γέλωϛ, à côté de laquelle il existerait une forme *glō- avec o long, sur laquelle gloria aurait été créé avec les deux suffixes *-r(o)- d’adjectif et -ia d’abstrait. L’ambivalence du brillant et de la valorisation expliquerait que le mot ait pu dénoter la vanité, puis la gloire. Sur ces questions, il n’y a, cependant, pas de certitude.


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1) La valeur dépréciative est un effet secondaire de la valeur globale du dérivé et ne peut être attribuée au suffixe -osus : voir A. ERNOUT, Les adjectifs latins en -osus et –ulentus, Paris, Klincksieck, 1949, p. 77-82 et, sur un plan plus général, G. SERBAT, « Turibulum, esquisse d’une théorie sur le signifié des suffixes de dérivation », in Mélanges R. Schilling, Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 524-536 (= Opera disiecta, L. NADJO (éd.), Louvain – Paris, Peeters, 2001, p. 465-478).
2) Parmi les dérivés (pour leur formation, cf. ci-dessus § 5.3.), de fréquence beaucoup plus restreinte, certains expriment la gloire et l’action de glorifier : gloriola (Cic., Epist. 5, 12, 9 = CUF t. 2 n° 112 : … ut nosmet ipsi uiui gloriola nostra perfruamur) et gloriatio (Cic., Fin. 3, 28 : Ex quo efficitur gloriatione, ut ita dicam, dignam esse beatam uitam … « Il en résulte qu’une vie heureuse, si je puis dire, est digne de glorification … »), qui sont deux créations de Cicéron. Les autres termes expriment la vanité : gloriabundus (Gell., 5, 5, 4 : … rex ( = Antiochus) contemplatione … tanti exercitus gloriabundus Hannibalem aspici « … le roi, gonflé de vanité devant une armée si nombreuse, regarda Hannibal. »), gloriator (Apul. Flor. 17 : magis sum tantae amicitiae cupitor quam gloriator « une si grande amitié, je la désire vraiment plus que je ne m’en vante. »).
3) A. J. VAN WINDEKENS (1956, 301-304).