glōrĭa, -ae f.

(substantif)



4. Description des emplois et de leur évolution

4.0. Plan

A. « Vanité »

B. « Gloire, notoriété prestigieuse »

C. « Titre de gloire, grand mérite »

D. « Belle apparence »

E. « Personne à l’évidence remarquable »

F. « Parure brillante »

G. « Gloire, splendeur divine » (chez les auteurs chrétiens)

4.1. Exposé détaillé

Dès Plaute, glōria présente quatre valeurs : « vanité », « gloire », « titre de gloire » et « belle apparence ».

A. « Vanité »

Emploi rare (27 sur 1427 occurrences de Plaute à Pline le Jeune), mais bien illustré chez Plaute :

  • Pl. Mil. 21-23 :
    Periuriorem hoc hominem siquis uiderit /
    aut gloriarum pleniorem quam illic est, /
    me sibi habeto, egomet ei me mancupio dabo.

    « Si l’on a vu plus grand menteur, ou plus vantard que cet homme-ci, je consens à devenir son esclave, je me remettrai à lui en pleine propriété. » (traduction P. Grimal, Gallimard1) ).

Sémème : /image de soi donnée avec complaisance/ /masquant la vérité sur les mérites/ /traduisant un sentiment de supériorité dont le sujet se pénètre/ /pour s’imposer à l’attention de tous/.

C’est sans doute la valeur première2). Il est significatif qu’elle présente les seules occurrences du pluriel gloriae, exprimant ainsi la concrétisation d’une tendance psychologique exprimée par uanitas3).

B. « Belle apparence »

Un unique exemple chez Plaute :

  • Pl. Aul. 541-542 :
    Pro re nitorem et gloriam pro copia /
    qui habent meminerunt sese unde oriundi sient.

    « Être élégant selon sa fortune, paraître selon ses ressources, c’est se souvenir d’où l’on sort. »

Sémème : /image valorisante/ /que le sujet donne de lui-même/ /par une conduite exempte de toute duplicité/ /pour acquérir un prestige/ /s’imposant à l’attention de tous/.

Dès ses premières occurrences, gloria présente un phénomène d’antonymie interne, puisqu’il dénote soit la vanité, c’est-à-dire l’image valorisante de soi qui repose sur un jeu illusoire des apparences, soit la belle apparence, à savoir l’image valorisante de soi qui repose alors sur une conduite raisonnable et non trompeuse. La différence d’archisémème lie les deux valeurs dans une polysémie lâche de sens4).

C. « Gloire »

Cette valeur, de loin la plus fréquente, présente une corrélation étroite entre le caractère remarquable des actions, l’extension de la notoriété dans le temps comme dans l’espace et le prestige attaché au sujet.

  • Caton Orig. 4, 7a, 18 :
    Leonidas Laco, qui simile apud Thermopylas fecit, propter eius uirtutes omnis Graecia gloriam atque gratiam praecipuam claritudinis inclitissimae decorauere monumentis.
    « Le Lacédémonien Léonidas, qui agit de la même façon aux Thermopyles, toute la Grèce rehaussa la gloire et la popularité extraordinaires que lui avaient values ses mérites par des monuments extrêmement célèbres. » (traduction M. Chassignet).

Le sémème « gloire » est ainsi constitué :

Sémème : /notoriété/ /qui se diffuse largement parmi les hommes/ /due à une ou des action(s) réussie(s) ou qualité(s) jugée(s) remarquable(s)/ /consistant en prestige reconnu et intense/ /s’imposant à l’attention de tous/.

L’idée d’une image qui s’impose à l’attention de tous fait le lien avec le sémème « vanité », mais la différence radicale entre les deux valeurs amène à établir une polysémie lâche de sens5).

Le dernier sème /s’imposant à l’attention de tous/ rend compte de certains faits : dare gloriam signifie « procurer une occasion de gloire », mais jamais « donner la gloire, célébrer la gloire » ; le syntagme *celebrare gloriam n’est pas attesté ; et, surtout, gloria est un complément à l’ablatif d’esse dans une structure « ess + ablatif » exprimant une propriété inhérente du sujet, tandis qu’il n’est jamais employé au sein de la structure « esse in + ablatif », utilisée en général pour désigner l’état où se trouve mis le sujet par l’action d’un phénomène extérieur.

Gloria se dit de la gloire recherchée et acquise dans différents domaines : les victoires militaires, l’action politique, l’éloquence et les arts. Il ne dénote jamais la réputation. Il ne se dit pas non plus de la gloire des dieux, notion qui n’existe pas à Rome.

Il s’applique aussi aux formes critiquables de gloire, car la notoriété prestigieuse peut faire l’objet de jugements dépréciatifs d’ordre moral ou être dénaturée parce qu’elle sert l’ambition personnelle. Le mot en retire des connotations négatives, d’où le recours à des syntagmes comme uera gloria (Cic., Off. 2, 43 ; Liv. 25, 39, 16 ; Ov., Her. 17, 245 ; Quint., Inst. 10, 1, 94) ou d’autres termes pour désigner la vraie gloire6).

D. « Titre de gloire, grand mérite »

Le sens de « titre de gloire » s’élargit à « grand mérite » quand le contexte n’exprime pas l’idée de gloire, par exemple dans ces vers de Térence :

  • Ter. Ad. 813-814 :
    Conserua, quaere, parce, fac quam plurimum
    illis relinquas ; gloriam tu istam optine.

    « Conserve, amasse, épargne, arrange-toi pour lui laisser le plus possible : fais-toi de cela un grand mérite. »

D’où un sémème : /action réussie ou qualité/ /jugée remarquable/ /susceptible de procurer/ /une notoriété qui se diffuse largement parmi les hommes/ /consistant en un prestige reconnu et intense/.

La symétrie avec « gloire » fait que la différence porte sur le premier sème, selon les applications référentielles en contexte, mais l’organisation du sémème n’est pas radicalement différente en raison de la relation logique cause – conséquence. Le lien se faisant de l’abstrait au concret, il s’établit une pluralité d’acceptions par épaississement7).

E. « Personne à l’évidence remarquable »

À partir des poètes élégiaques, gloria peut être apposé à un nom de personne et mis en relation syntaxique ou logique avec un nom désignant un groupe. Il signifie moins « célèbre » que « reconnu pour ses qualités dans le groupe ». Properce fait ainsi l’éloge de Cynthie, qui, par sa beauté, pourrait séduire même Jupiter :

  • Prop. 2, 3, 29-30 :
    Gloria Romanis una es tu nata puellis, /
    romana accumbes prima puella Ioui.

    « Tu es née pour être l’unique gloire des jeunes femmes romaines, tu seras la première Romaine à partager la couche de Jupiter. » (traduction S. Viarre, 2005, CUF)

C’est parce qu’elle est exceptionnelle (una) en méritant de partager la couche de Jupiter que Cynthie devient une gloria pour toutes les puellae. De ce lien logique fort marqué par et dans la cohérence du distique, il résulte que, pour Cynthie, être une gloria, c’est être reconnue par les jeunes filles comme la plus belle.

D’où un sémème /personne jugée remarquable/ /ayant un prestige reconnu et intense/ /s’imposant à l’attention de tous/.

Le sémème ne comprend plus de sème de notoriété, si bien que, par rapport à « gloire », il forme une polysémie lâche de sens8). Cette idée de personne éclatante est déjà exprimée dès Cicéron par decus et ornamentum, si bien que ces termes sont vraisemblablement à l’origine de cette valeur dans gloria.

F. « Parure brillante »

Gloria en vient, d’ailleurs, à dénoter l’éclat d’une personne, d’un animal, d’un objet. Cet emploi, au demeurant fort limité, est attesté pour l’essentiel chez Stace. Dans les vers suivants, le poète décrit un serpent :

  • Stat. Th. 5, 508-511 :
    Liuida fax oculis, tumidi stat in ore ueneni /
    spuma uirens, ter lingua uibrat, terna agmina adunci /
    dentis et auratae crudelis gloria fronti /
    prominet […].

    « Ses yeux ont une couleur livide, un venin gonflé d’écume verdâtre remplit sa gueule, une langue à trois fourches vibre, trois rangées de dents crochues et l’éclat cruel de son front doré pointent en avant. »

Sémème : /éclat / /s’imposant à l’attention de tous/.

Cette valeur se rattache à la précédente, car la parure brillante et la personne qualifiée de gloria ont pour point commun de s’imposer à l’attention des autres, tandis que la notion de notoriété dans les deux cas n’est pas présente. La différence d’archisémème et le double mouvement d’effacement et d’adjonction de sèmes établissent une polysémie lâche de sens entre « personne remarquable » et « parure brillante »9).

G. Emplois liés à la religion chrétienne

Chez les auteurs chrétiens, gloria désigne l’honneur et le bonheur, tant terrestres qu’éternels, que Dieu donne aux fidèles en récompense de leurs mérites, mais aussi l’éclat de l’Être divin. Ces applications, qui se centrent autour des concepts de béatitude et de rayonnement, peuvent se synthétiser par un sémème « gloire divine » :

Sémème : /éclat de la béatitude/ /qui s’attache à la grandeur divine/

Ce sémème est lié à la fois à « gloire » et à « éclat » dans une polysémie lâche de sens.

Plusieurs facteurs expliquent, en effet, cette utilisation du terme. D’une part, dans la Vulgate, gloria correspond à gr. δόξα « renom », mais aussi à l’époque hellénistique « éclat, majesté, splendeur royale », ce terme grec traduisant l’hébreu kabod lorsqu’il dénote la puissance et la splendeur de Dieu, qui se manifeste, entre autres, à travers les théophanies. Si gloria a été choisi, c’est parce qu’il exprime l’idée de brillant, ce qui est corroboré par le fait que les autres termes retenus pour traduire le même mot grec expriment aussi l’éclat et le prestige éclatant : claritas dans les traductions d’Afrique de la Vetus Latina, maiestas dans les autres. D’autre part, la gloire divine est souvent décrite comme un prestige largement reconnu, par exemple par P.-M. Hombert :

  • « […] l’Occident chrétien a créé un nouveau concept de gloire, une catégorie qui renvoie moins à la notion biblique de kabod, qu’à différentes valeurs de la romanitas. La gloire chrétienne est la gloire acquise aux yeux de Dieu, la gloria placendi Deo, qu’illustrent en particulier les vierges et les martyrs. La gloria Dei devient surtout l’honneur de Dieu ou sa victoire sur ses ennemis, et la gloria Christi, la renommée universelle du Christ ou sa victoire sur Satan10). »


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1) P. GRIMAL, Plaute : théâtre complet, Paris, Gallimard, 1991.
2) Voir /infra.
3) Voir uanitas.
6) Voir laus.
10) P.-M. HOMBERT, Gloriae gratiae : se glorifier en Dieu, principe et fin de la théologie augustinienne de la grâce, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1996, p. 26.