gĕrō, -is, -ĕre

(verbe)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité: évolution des emplois

Le verbe gerere appartient au vocabulaire fondamental du latin dès les premiers textes (Ennius, Plaute) avec le sens général de « prendre en charge, porter ». La fréquence des emplois dans des lexies verbales ou synthèmes (gerere rem, gerere bellum, gerere mores), dont certains ont donné naissance à des verbes composés (belligerare, Plaute + ; morigerari), prouve une présence ancienne dans le vocabulaire de base du latin.

6.2. Etymologie et origine

Le verbe gerere1) « porter, prendre en charge » n’a pas reçu d’étymologie satisfaisante (DELL) et il est absent du LIV.

La seule explication plausible en fait une forme suffixée de la racine *H2eg- “mener” (WH, s. v. ; cf. Schrijver 1991, 24). Mais l’orientation de *H2eg- “pousser devant soi” est inversée par rapport à gerere “soulever”, expliqué comme équivalent de sustinere par Varron (L. VI, 77).

Dans une communication présentée au XIIIème Colloque international de Linguistique Latine (Bruxelles, avril 2005), A. Christol propose de voir dans lat. *ges- un suffixe *‑es- en distribution complémentaire avec *‑em- (*gem- “saisir, prendre en main, porter une charge »), qu’on a dans gr. γέντο “il prit” (aor. homérique) ou γέμω “être chargé (navire)”, γόμος “charge(ment)”.

En italique, cette racine est attestée en ombrien : gomia- / kumia- “gravida” (Untermann 2000, 310).

Dans le cadre de la théorie benvenistienne de la racine, on est amené à poser une racine à suffixes multiples, *Hg-es- ou *Hg-em-, qui n’a guère d’affinités sémantiques avec *H2eg- “mener”.

La racine non suffixée pourrait être présente dans le verbe grec ἐπείγω “presser, hâter” (sans étymologie, DELG), soit par réfection d’un présent à redoublement (Hi-Hg- > *ῑγω), soit par dérivation secondaire à partir d’un parfait *ἔοιγα (thématisé en éolien : ἐποίγω), sur le modèle πέποιθα ⇒ πείθω .

L’indo-iranien a un terme yam- “tenir (fermement), brandir” qui occupe le même domaine sémantique, mais i.-ir. y- ne correspond pas normalement à lat. g-.

En fait, une telle équivalence existe pour i.-ir. yama- “jumeau” et lat. geminus. S’il ne s’agit pas d’une pure coïncidence, on a le choix entre les deux explications qui ont été proposées (voir les références dans le dictionnaire étymologique de Walde-Hofmann) :

(a) normalisation dans ‘un micro-système’. Lat. geminus serait issu du croisement entre *ieminus attendu et *gem-, qui pouvait s’appliquer à une femme enceinte, comme le prouve l’ombrien *gomia “gravida”.

(b) sk. y- = lat. g- (< *H1g-). I.-e. *g s’est palatalisé en [ĝ̯] (i.-ir. [ǰ], sk. j). On ne peut exclure que *h1, d’articulation palatale, ait accéléré la palatalisation de [ĝ̯] à [y].

Avec (b), sk. yam- pourrait être apparenté à gr. γέμω (i.-e. *Hgem-). Le latin *ges- représenterait un autre thème aspectuel, formé avec *-es- (« résultatif » selon Dunkel), en face de *‑em- (duratif).

La normalisation morphologique a joué : le présent gerere est formé sur la racine du perfectum et pourrait remplacer *gemere (cf. premere, pressi, de sens proche), éliminé par l’homonymie avec gemere “gémir”.

L’inverse s’est produit en grec : l’aoriste γέντο a la nasale du présent γέμω et la base *ges- n’y est pas (ou plus ?) représentée.


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1) Ce paragraphe étymologique est le résumé de l’article : CHRISTOL A., paru en 2008 dans les actes partiels du XIIIe Colloque international de Linguistique Latine (Bruxelles, avril 2005).