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gĕrō, -is, -ĕre

(verbe)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique et formation du mot en latin

Le radical latin gĕs- subit le rhotacisme (-s- entre deux phonèmes sonores donne -r-). Le verbe gerere offre donc un allomorphe gĕr- pour le radical latin, présent par exemple dans le thème d’infectum. Le radical gĕs- est conservé pour le thème de perfectum (gĕs-s-ī), le supin (gĕs-tŭm) et le participe parfait passif (gĕs-tŭs).

Le verbe gerere n’est pas motivé en synchronie, son radical ger- ne pouvant être analysé en unités plus petites.

L’étymologie est incertaine, voir § 6.2.

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins

Gerere étant un verbe très usuel et de sens peu marqué (puisqu’il sert de verbe-support), il fut associé par les auteurs latins à un grand nombre d’autres termes dans le cadre de leurs interprétations synchroniques et des énoncés étymologiques qu’ils ont formulés.

R. Malby (1991, s.v. gero, p. 258) a ainsi relevé chez les auteurs latins des explications étymologiques faisant intervenir gerere à propos des termes suivants :

a) termes où les linguistes contemporains voient, effectivement, en diachronie le même radical latin ger- / ges- que dans gerere : armiger, gerulus, gerundi, gesticulatio, gesticulo, gestio, gestus, sortiger ;

b) termes qui reçoivent d’autres explications en diachronie : augur, augurium, cartibulum, Ceres, ceruus, genialis, Genius, germen, germinatio, Gracchus, graculus, gradus, granum.

5.3. « Famille » synchronique du terme

Les termes préverbés, suffixés ou composés bâtis sur gerere ou sur le radical ger- / ges- de gerere sont nombreux, ce qui est dû en partie (cf. § 5.2.) au sémantisme peu marqué du verbe et de son radical latin (cf. EM pour le détail).

A) Les préverbés

Gerere sert de base à de nombreux verbes préverbés : aggero (ad-), congero (com- / con-), degero (dē-), digero (dī- / dis-), egero (ē- / ex-), ingero (in-), intergero (tardif ; inter-), oggero (archaïque ; ob-), praegero (prae-), progero (prō-), regero (re-), suggero (sub-).

B) Composés verbaux

Un verbe composé offre un premier terme associable à un substantif (bellum, -i nt. « guerre ») avec °-ger- en second terme, suivi du morphème -ā- qui permet d’inclure le verbe dans la 1ère conjugaison : bellĭgĕrāre « faire la guerre », analysable en bellĭ-gĕr-ā-re. Ce composé verbal, d’un type rare en latin, est parallèle à la lexie verbale dénotant le même procès : bellum gerere1).

Le verbe mōrĭgĕrāre (variante déponente mōrĭ-gĕr-ā-rī) est attesté chez Plaute et Cicéron. Il signifie « être complaisant pour, essayer de plaire à » (+ datif). Il est analysable en mōrĭ-gĕr-ā-rī (-re). Le premier terme est associable au substantif mōs (mōris) M. « volonté, désir » et « coutume », dont le thème consonantique en …s- (…r-) est suivi du morphème ĭ caractéristique de la finale du premier terme des composés en latin (…ĭ-°). Le second terme contient le radical latin ger- suivi du morphème -ā- qui en fait un verbe de la 1ère conjugaison, classe morphologique la plus ouverte et productive. Le verbe mōrĭgĕrāre (-ri) dénote le même procès que la lexie verbale morem gerere (+ datif) (cf. § 3.0.1. pour l’occurrence chez Plaute, Am. 131), avec laquelle il convient de le mettre en parallèle. Selon certains auteurs2), la lexie morem gerere est considérée comme la source du composé morigerare.

Sur ce verbe mōrĭgĕrāre est bâti le nom de procès dénotant le même comportement : mōrĭgĕrātio (-tionis) F. « complaisance » (attesté chez Afranius).

C) Composition nominale

On rencontre de nombreux adjectifs poétiques en °-ger3), qui correspondent à des choriambes et entrent dans le type morphologique des composés « à second terme verbal régissant » : armi-ger « qui porte des armes », corni-ger « qui porte des cornes, qui a des cornes », saeti-ger « qui porte des soies », etc.

Les adjectifs relevant de ce groupement de composés en °-ger ont pu être thématisés en °-ger-us afin de les rendre conformes au type morphologique adjectival le plus productif et le plus usuel (bonus, -a,-um) : c’est le cas de mōrĭgĕrus « complaisant, docile » chez Plaute, Térence et Cicéron (analysable en mōrĭ-gĕr-us). Il est parallèle au verbe mōrĭgĕrāre (Plaute, Cicéron) « être complaisant pour, essayer de plaire à », au nom de procès mōrĭgĕrātio (-tionis) F. « complaisance » (Afranius). Les trois lexèmes dénotent le même comportement exprimé dans des catégories grammaticales différentes (adjectif, verbe, substantif) et ils sont donc en distribution complémentaire sur le plan morpho-syntaxique.

1) Cf. T. TAOUS, 2013. Voir aussi X. MIGNOT, Verbes dénominatifs p. 364, pour qui la lexie bellum gerere est la source du composé belligerare. De même P. FLOBERT (1978, p. 87) estime que « le composé reproduit une locution usuelle à c.o.d. » et que l’on peut parler de « déflexalisation », opération morphologique faisant l’économie de la désinence de l’objet, devenu premier terme de composé.
2) X. MIGNOT, Les verbes dénominatifs latins 1969, p. 365. De même P. FLOBERT (1978, p. 87) estime que « le composé reproduit une locution usuelle à c.o.d. » et que l’on peut parler de « déflexalisation ».
3) M. FRUYT 2005, p. 41-42 ; M. DIGUET thèse 2014, notamment pour les composés poétiques en °-ger et °-fer.