gĕrō, -is, -ĕre

(verbe)



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4.1. Résumé

A. « Prendre avec soi »

A. 1. « Déplacer vers »

  • Pl. Bacc. 712 : Si id capso, geritote amicis uostris aurum cordibus.
    « Si je le prends, vous pourrez porter l’or à pleines corbeilles à vos amies. » (traduction A. Ernout, 1957, CUF)
  • Cat. Agr. 151, 4 : Si non habebis unde inriges, gerito inditoque leniter.
    « Si vous n’avez pas la possibilité d’irriguer, apportez de l’eau et arrosez doucement. » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)
  • Liv. 28, 19, 13 : […] pugnantibus tela ministrant, saxa in muros munientibus gerunt.
    « […] ils passent les munitions aux combattants, ils apportent des pierres sur les remparts à ceux qui travaillent à les réparer. » (traduction P. Jal, 1995, CUF)
  • Aug. Un. ecc. 18, 47 : […] si aduersus paleam nostram talia documenta gereretis […]
    « […] si vous apportiez contre ce qui est notre paille de pareils textes […] » (traduction J.-F. Thomas)

A. 2. « Porter, avoir avec soi, avoir en soi »

En l’absence d’un complément de destination, prédominent les idées de mouvement et donc de continuité. D’où le sens d’« avoir avec soi ». Gerere, c’est ainsi :

avoir des choses prégnantes :

  • Pl. Pseud. 1175-1176 :
    […] Quamuis pernix hic est homo,
    ubi suram aspicias, scias posse eum gerere crassas compedes.

    « C’est un fameux jarret. Rien qu’à regarder ses mollets, on voit qu’il est de force à porter de bonnes entraves. » (traduction A. Ernout, 1962, CUF)

et arma gerere ne signifie pas « porter des armes quelque part », mais « avoir sur soi son équipement militaire » :

  • Cic. Tusc. 2, 37 : Arma enim membra militis esse dicunt ; quae quidem ita geruntur apte, ut, si usus fuerit, abiectis oneribus expeditis armis ut membris pugnare possint.
    « Les armes, disent-ils, sont les membres du soldat, et de fait, ils les portent si ingénieusement disposées que, en cas de besoin, ils n’ont qu’à jeter bas leurs fardeaux pour que leurs armes soient prêtes pour le combat, tout comme si c’était leurs membres. » (traduction J. Humbert, 2002, CUF)

Gerere, c’est encore :

- présenter tel ou tel phénomène naturel, avoir tel ou tel physique :

  • Pl. Men. 756-757 :
    Nam pernicitas deserit ; consitus sum
    senectute ; onustum gero corpus
    […]
    « L’agilité m’abandonne, la vieillesse m’accable, j’ai un corps pesant […] » (traduction J.-F. Thomas)

- avoir un nom :

  • Virg. En. 2, 88-90 :
    Dum stabat regno incolumis regumque uigebat
    conciliis, et nos aliquod nomenque decusque
    gessimus
    […]
    « Tant qu’il restait debout, assuré dans son règne, et se faisait entendre aux conseils des rois, nous eûmes nous aussi quelque nom et quelque honneur. » (traduction J. Perret, 1999, CUF)

- avoir un état d’esprit, avoir l’idée de :

  • Sall. B. J. 43, 5 : […] quod aduorsum diuitias inuictum animum gerebat.
    « […] parce qu’il faisait preuve d’un esprit invincible face aux richesses. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Hier. Ep. 63, 3 : Super nefaria heresi quod multam patientiam geris et putas Ecclesiae uisceribus incumbantes tuae posse corrigi lenitate, multis sanctis displicet.
    « A propos de cette néfaste hérésie, la longue patience dont tu témoignes à son égard, dans la pensée que ceux qui reposent sur le cœur de l’Église pourraient être corrigés par ta mansuétude, cette patience déplaît à beaucoup de fidèles. » (traduction J. Labourt, 2002, CUF)

- être porteur de, représenter :

  • Virg. En. 7, 454-455 :
    Respice ad haec : adsum dirarum ab sede sororum,
    bella manu letumque gero.

    « Regarde là ; je viens du séjour des sinistres sœurs : les guerres, la mort, c’est mon métier. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)

- faire preuve de, avoir un tel comportement :

  • Pl. Poen. 304 : Meretricem pudorem gerere magis decet quam purpuram.
    « Une courtisane doit porter sur elle la pudeur plutôt que la pourpre. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)
  • Pline l’Ancien, HN 8, 68 : Odium aduersus equos gerunt naturale.
    « Les chameaux font preuve d’une aversion naturelle contre les chevaux.  » (traduction J.-F. Thomas)

A.3 « Se comporter »

  • Cic. Leg. agr. 1, 26 : Sic me in hoc magistratu geram, patres conscripti, ut possim tribunum plebis rei publicae iratum coercere, mihi iratum contemnere.
    « Dans cette magistrature, Pères conscrits, je me conduirai de telle manière que je pourrai tenir en respect un tribun de la plèbe, s’il s’en prend à l’Etat, et le mépriser s’il s’en prend à moi. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Hor. Od. 3, 6, 5 : Dis te minorem quod geris, imperas.
    « C’est parce que tu as une conduite soumise aux dieux que tu tiens ton empire. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Lact. Inst. 5, 15, 6 : […] quasi minorem se gesserit […]
    « […] si l’on a eu une situation inférieure […] » (traduction J.-F. Thomas)

B. « Supporter »

  • Cic. Phil. 6, 17 : […] qui, partis honoribus, eosdem in foro gessi labores quos petendis.
    « […] moi qui, après avoir obtenu les honneurs, ai connu au forum les mêmes épreuves que pour les obtenir. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Tert. Pat. 8, 1 : Ipsam animam ipsumque corpus in saeculo isto expositum omnibus ad iniuriam gerimus […]
    « Notre âme et notre corps sont eux-mêmes en ce monde exposés de tous côtés à la violence et nous supportons avec patience cette violence […] » (traduction J.-Cl. Fredouille, 1984, Sources Chrétiennes)

C. « Conduire une action »

L’idée de continuité inhérente aux sens précédents explique encore le sens de « conduire le déroulement de quelque chose ». Il se différencie de facere « faire exister, faire » : 

  • Cic. Quinct. 13 : qua in re ita diligens erat, quasi ii, qui magna fide societate gererent, arbitrium pro socio condemnari solerent.
    « et en cela il dépensait une telle activité qu’on eût dit que ce sont ceux qui gèrent une association dans une grande honnêteté que l’arbitre condamne d’ordinaire dans les actions pour fraude envers un associé. » (traduction H. de la Ville de Mirmont, 2002, CUF)
  • Macr. Sat. 1, 10, 5 : […] quo die Saturnalia gerentur […]
    « […] le jour où seront célébrées les Saturnales […] » (traduction J.-F. Thomas)

C. 1. Etude de quelques syntagmes

- gerere bellum

  • Enn. Scaen. 81 : Multos annos longinque ab domo bellum gerentes.
    « Conduisant la guerre de longues années loin de chez eux. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Caes. B. G. 3, 9, 6 : […] Romanos neque ullam facultatem habere nauium neque eorum locorum ubi bellum gesturi essent uada, portus, insulas nouisse.

« […] que les Romains manquaient de vaisseaux, que dans les pays où ils devaient mener la guerre, ils n’avaient pas connaissance de rades, de ports, d’îles. » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere negotium

  • Cic. Caec. 57 : […] ut appellentur procuratores qui negoti nostri aliquid gerant […]
    « […] pour que soient appelés procurateurs tous ceux qui s’occupent pour nous de quelque affaire […] » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere magistraturam, honores

  • Pline le Jeune 7, 27, 2 : […] iturum enim Romam honoresque gesturum atque etiam cum summo imperio in eandem prouinciam reuersurum […]
    « […] il retournerait à Rome, remplirait les charges et il reviendrait avec un très grand pouvoir dans la même province. » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere personam

  • Cic. Off. 1, 115 : Ipsi autem gerere quam personam uelimus, a nostra uoluntate proficiscitur.
    « Quant au personnage que nous voulons jouer, cela dépend de notre volonté. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)

gerere uitam

  • Varr. L.L. 5, 141 : […] quod opus est ad uitam gerendam […]
    « […] ce qui est nécessaire pour mener son existence […] (traduction J.-F. Thomas),

et le verbe finit par signifier « être », en relation avec esse :

  • Claud. Pros. 3, 416-418 :
    O decus, o requies, o grata superbia matris,
    qua gessi florente deam, qua sospite numquam
    inferior Iunone fui
    […]
    « O toi, mon honneur, mon repos, ô toi cher orgueil de ta mère, tu étais en fleur et j’étais déesse, tu étais suave et je n’étais jamais inférieure à Junon […] » (traduction J.-L. Charlet, 1991, CUF)

C. 2. Trois lexies particulières

Parfois le complément à l’accusatif a un sens plus large et le syntagme devient une lexie, car les deux éléments tendent à fusionner pour la syntaxe et le sens.

- gerere rem « mener à son terme quelque chose »

Le contexte donne l’application référentielle précise de la continuité et sont concernés les domaines économique, politique et militaire :

  • Pl. Pers. 503 : Ego ualeo recte, et rem gero, et facio lucrum.
    « Moi, je me porte bien, je gère mes affaires et je fais des bénéfices. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Verr. II, 3, 193 : […] in iis locis quibus es, uersaris, rem geris, prouinciam administras.
    « […] dans les lieux où tu es, où tu te trouves, tu exerces tes fonctions, tu administres la province. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Phil. 8, 17 : Quousque enim dices pacem uelle te ? Res geritur, conductae uineae sunt pugnatur accerrime. Qui intercurrerent, misimus tres principes ciuitatis. Hos contempsit, reiecit, repudiauit Antonius.
    « Jusques à quand diras-tu que tu veux la paix ? L’on mène la bataille, on a avancé les mantelets, on se bat avec beaucoup d’ardeur. Pour s’interposer, nous avons envoyé trois des premiers citoyens. Ils ont été méprisés, repoussés, rejetés par Antoine. » (traduction J.-F. Thomas)

- res gesta « chose réalisée et avérée ; acte incontestable ; exploit »

  • Cic. Inu. 1, 27 : Fabula est in qua nec uerae nec ueri similes res continentur. Historia est gesta res, ab aetatis nostrae memoria remota […]
    « Le récit légendaire est une narration qui contient des éléments qui ne sont ni vrais ni vraisemblables. L’histoire raconte un événement qui a eu lieu à une époque éloignée de notre mémoire. » (traduction G. Achard, 2002, CUF).

Le syntagme s’applique très largement à des exploits et ce, dès l’époque préclassique :

  • Enn. Var. 2 : columnam quae res tuas gestas loquatur.
    « une colonne pour dire tes exploits. » (traduction J.-F. Thomas)

Deux raisons expliquent cette spécialisation dans le positif. L’accomplissement (morphème *-to-) d’une action conduite à son terme (valeur centrale de gerere) permet de juger de son résultat et la gloire repose en principe sur des exploits qui sont reconnus comme réalisés, sans quoi c’est de la vanité.

- gerere morem alicui « régler son comportement sur quelqu’un », c’est-à-dire « faire les caprices de quelqu’un »

  • Sen. Clem. 1, 7, 4 : Humili loco positis exercere manum, litigare, in rixam procurrere ac morem irae suae gerere liberius est.
    « Les gens d’humble condition ont plus de liberté pour user de violence, entrer en querelle, s’engager dans une lutte, obéir à leur colère. » (traduction F.-R. Chaumartin, 2005, CUF)

D. « Réaliser »

Le verbe présente quelques emplois, surtout dans la langue poétique, où il exprime le fait de réaliser ce qui auparavant n’existait pas :

  • Prop. 3, 18, 11-14 :
    Quid genus aut uirtus aut optima profuit illi
    mater, et amplexum Caesaris essse focos ?
    Aut modo tam pleno fluitantia uela theatro,
    et per maternas omnia gesta manus ?

    « A quoi lui ont servi sa race, sa valeur ou la meilleure des mères ou d’avoir embrassé le foyer de César, ou ces voiles flottant sur son théâtre naguère si plein et tout ce qui fut fait de la main maternelle ? » (traduction S. Viarre, 2005, CUF)
  • Cypr. Ep. 51, 2, 1, à propos de la conversion d’un pêcheur  : […] quid illic ubi res ipsa et praesens laetitia sub oculis omnium gerebatur […]
    « […] quelle n’a pas dû être la joie là même où l’heureux événement se produisit aux yeux de tous […] » (traduction J.-F. Thomas)


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