gĕrō, -is, -ĕre

(verbe)



4.2. Exposé détaillé

Gerere présente une très grande variété de valeurs dont témoigne la diversité sémantique et syntaxique de ses compléments. Il en résulte une assez forte polysémie.

A. « Prendre avec soi »

Selon qu’est exprimée ou non la destination du procès, le sens recouvre deux valeurs distinctes.

A. 1. « Déplacer vers »

La construction indiquant la destination existe, mais elle n’est pas très fréquente :

  • Pl. Bacc. 712 : Si id capso, geritote amicis uostris aurum cordibus.
    « Si je le prends, vous pourrez porter l’or à pleines corbeilles à vos amies. » (traduction A. Ernout, 1957, CUF)
  • Liv. 28, 19, 13 : […] pugnantibus tela ministrant, saxa in muros munientibus gerunt.
    « […] ils passent les munitions aux combattants, ils apportent des pierres sur les remparts à ceux qui travaillent à les réparer. » (traduction P. Jal, 1995, CUF)
  • Sen. Oed. 59-61 :
    […] portat hunc aeger parens
    supremum ad ignem, mater hunc amens gerit
    properatque ut alium repetat in eumdem rogum.

    « Un père malade amène son fils au feu suprême, une mère, en démence, porte l’un des siens et se hâte d’aller en chercher un autre pour le même bûcher. » (traduction F.-R. Chaumartin, 1999, CUF)
  • Aug. Un. ecc. 18, 47 : […] si aduersus paleam nostram talia documenta gereretis […]
    « […] si vous apportiez contre ce qui est notre paille de pareils textes […] » (traduction J.-F. Thomas)

Parfois la destination est implicite ou se déduit du contexte étroit :

  • Cat. Agr. 151, 4 : Si non habebis unde inriges, gerito inditoque leniter.
    « Si vous n’avez pas la possibilité d’irriguer, apportez de l’eau et arrosez doucement. » (traduction R. Goujard, 1975, CUF)
  • Liv. 1, 10, 5 : […] spolia ducis hostium caesi suspensa fabricato ad id apte ferculo gerens in Capitolium escendit.
    « Portant les dépouilles du chef ennemi suspendues à un brancard fabriqué à cet effet, il monta au Capitole. » (traduction G. Baillet, 1961, CUF)
  • Avien. Arat. 885-887 :
    Ille autem, dextram protendere uisus ad Aram
    caelicolum, istae persoluit munera uitae
    agrestemque manu praedam gerit
    […]
    « Le Centaure semble tendre la main droite vers l’autel des dieux célestes ; pour s’acquitter de l’offrande qui convient à sa vie de juste, il tient au poing une proie rustique. » (traduction J. Soubiran, 1981, CUF)

A. 2. « Porter, avoir avec soi, avoir en soi »

Beaucoup plus souvent n’est pas exprimée ou même n’est pas présente en contexte la destination du déplacement, si bien que prédominent les idées de mouvement et donc de continuité. D’où le sens d’« avoir avec soi ». Le complément d’objet à l’acc. désigne de manière fort régulière des objets dont la présence est durable, des entités ou des propriétés qui caractérisent une manière d’être ou fondent une identité. Gerere, c’est ainsi :

avoir des choses prégnantes :

  • Pl. Pseud. 1175-1176 :
    […] Quamuis pernix hic est homo,
    ubi suram aspicias, scias posse eum gerere crassas compedes.

    « C’est un fameux jarret. Rien qu’à regarder ses mollets, on voit qu’il est de force à porter de bonnes entraves. » (traduction A. Ernout, 1962, CUF)

et arma gerere ne signifie pas « porter des armes quelque part », mais « avoir sur soi son équipement militaire » :

  • Cic. Tusc. 2, 37 : Arma enim membra militis esse dicunt ; quae quidem ita geruntur apte, ut, si usus fuerit, abiectis oneribus expeditis armis ut membris pugnare possint.
    « Les armes, disent-ils, sont les membres du soldat, et de fait, ils les portent si ingénieusement disposées que, en cas de besoin, ils n’ont qu’à jeter bas leurs fardeaux pour que leurs armes soient prêtes pour le combat, tout comme si c’était leurs membres. » (traduction J. Humbert, 2002, CUF)
  • Prud. Perist. 1, 34-36 :
    Caesaris uexilla linquunt, eligunt signum crucis,
    proque uentosis draconum, quos gerebant, palliis,
    praeferunt insigne lignum, quod draconem subdidit.

    « Ils quittent les drapeaux de César, ils choisissent l’enseigne de la Croix ; à la place des dragons d’étoffe gonflés par le vent qu’ils portaient naguère, ils arborent le bras glorieux qui a soumis le Dragon. » (traduction, M. Lavarenne, 2003, CUF).

Gerere, c’est encore :

- présenter tel ou tel phénomène naturel, avoir tel ou tel physique :

  • Pl. Men. 756-757 :
    Nam pernicitas deserit ; consitus sum
    senectute ; onustum gero corpus
    […]
    « L’agilité m’abandonne, la vieillesse m’accable, j’ai un corps pesant […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Enn. Sat. 10-11 : Testes sunt
    lati campi quos gerit Africa terra politos.

    « En sont témoins les vastes plaines égales que porte la terre d’Afrique. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Varr. L.L. 5, 101 : cerui, quod magna cornua gerunt, gerui, G in C mutauit ut in multis cerui.
    « cerui (les cerfs), du fait que ces animaux portent (gerunt) de vastes cornes, représentent gerui : G s’est transformé en C comme dans beaucoup de cas. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cels. 2, 7, 16 : Eidem si lac ex mammis profluit, imbecillum est quod intus gerit.
    « Si du lait s’écoule des seins, ce qu’elle porte en elle est débile. » (traduction G. Serbat, 1995, CUF)
  • Liv. 42, 62, 11 : Ita tum mos erat, in aduersis rebus uoltum secundae fortunae gerere, moderari anims in secundis. \\ « Tant on avait alors coutume d’afficher dans la mauvaise fortune le visage de la prospérité et de faire preuve, dans la bonne, de modération. » (traduction P. Jal, 1971, CUF)

- avoir un nom :

  • Virg. En. 2, 88-90 :
    Dum stabat regno incolumis regumque uigebat
    conciliis, et nos aliquod nomenque decusque
    gessimus
    […]
    « Tant qu’il restait debout, assuré dans son règne, et se faisait entendre aux conseils des rois, nous eûmes nous aussi quelque nom et quelque honneur. » (traduction J. Perret, 1999, CUF)

- avoir un état d’esprit, avoir l’idée de :

  • Sall. B. J. 43, 5 : […] quod aduorsum diuitias inuictum animum gerebat.
    « […] parce qu’il faisait preuve d’un esprit invincible face aux richesses. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Hier. Ep. 63, 3 : Super nefaria heresi quod multam patientiam geris et putas Ecclesiae uisceribus incumbantes tuae posse corrigi lenitate, multis sanctis displicet.
    « A propos de cette néfaste hérésie, la longue patience dont tu témoignes à son égard, dans la pensée que ceux qui reposent sur le cœur de l’Église pourraient être corrigés par ta mansuétude, cette patience déplaît à beaucoup de fidèles. » (traduction J. Labourt, 2002, CUF)

- être porteur de, représenter :

  • Virg. En. 7, 454-455 :
    Respice ad haec : adsum dirarum ab sede sororum,
    bella manu letumque gero.

    « Regarde là ; je viens du séjour des sinistres sœurs : les guerres, la mort, c’est mon métier. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)
  • Curt. 4, 14, 25 : In dextris uestris iam libertatem, opem, spem futuri temporis geritis.
    « Vous avez désormais entre vos mains la liberté, la puissance, l’espoir en l’avenir. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Aug. Civ. 1, 9 : […] in his rebus, quibus licite boni atque innocenter utuntur, sed cupidius, quam oportebat eos, qui in hoc mundo peregrinantur et spem supernae patriae prae se gerunt.
    « […] ces biens dont les justes usent légitimement, certes, et honnêtement, mais plus avidement qu’il ne faudrait pour des chrétiens faisant leur pèlerinage en ce monde et arborant l’espérance de la céleste patrie. » (traduction G. Bardy, 1959, Desclée de Brouwer)
  • Aus. Cup. cruc. 3, 4 :
    Orgia ducebant heroides et sua quaeque, ut quodam occiderant, leti argumenta gerebant.
    « Les héroïnes célébraient leurs rites et chacune de la mort qu’elle eut dans la fable arborait le symbole. » (traduction B. Combeaud, 2010, M. Mollat)

- faire preuve de, avoir un tel comportement :

  • Pl. Poen. 304 : Meretricem pudorem gerere magis decet quam purpuram.
    « Une courtisane doit porter sur elle la pudeur plutôt que la pourpre. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)
  • Pline l’Ancien, HN 8, 68 : Odium aduersus equos gerunt naturale.
    « Les chameaux font preuve d’une aversion naturelle contre les chevaux.  » (traduction J.-F. Thomas)

A.3 « Se comporter »

Le complément à l’accusatif désigne dans les emplois précédents ce que la personne désignée par le sujet grammatical donne à voir de façon prégnante. Le pronom réfléchi au même cas donne le sens de « se comporter ». La nature du comportement est alors indiquée par :

- un adverbe :

  • Cic. Leg. agr. 1, 26 : Sic me in hoc magistratu geram, patres conscripti, ut possim tribunum plebis rei publicae iratum coercere, mihi iratum contemnere.
    « Dans cette magistrature, Pères conscrits, je me conduirai de telle manière que je pourrai tenir en respect un tribun de la plèbe, s’il s’en prend à l’Etat, et le mépriser s’il s’en prend à moi. » (traduction J.-F. Thomas)

- un adjectif :

  • Hor. Od. 3, 6, 5 : Dis te minorem quod geris, imperas.
    « C’est parce que tu as une conduite soumise aux dieux que tu tiens ton empire. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Lact. Inst. 5, 15, 6 : […] quasi minorem se gesserit […]
    « […] si l’on a eu une situation inférieure […] » (traduction J.-F. Thomas)

- un complément prépositionnel :

Liv. 32, 2, 6 : […] immixtos quosdam […] pro colonis se gerere.
« […] des hommes s’étaient mêlés à eux et se comportaient comme des colons. » (traduction J.-F. Thomas)

B. « Supporter »

De « porter dans la durée quelque chose » à « supporter une situation », le passage se fait aisément, comme le montre le jeu de mots de :

  • Pl. Asin. 276-277 :
    LE. Etiam de tergo ducentas plagas praegnatis dabo.
    LI. Largitur peculium : omnem in tergo thensaurum gerit.
    « Léonide. Et même, je donnerai, de mon propre dos, deux cent raclées prêtes à faire des petits. —- Liban. Le voilà qui distribue son pécule. Tout ce qu’il a, il le porte sur son dos. » (traduction J.-F. Thomas),

mais cet emploi reste limité :

  • Cic. Phil. 6, 17 : […] qui, partis honoribus, eosdem in foro gessi labores quos petendis.
    « […] moi qui, après avoir obtenu les honneurs, ai connu au forum les mêmes épreuves que pour les obtenir. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Luc. 3, 349-350 : \\ Nec pauet hic populus pro libertate subire,
    obsessum Poeno gessit quae Marte Saguntum
    .
    « Et notre peuple ne craint pas de souffrir pour la liberté ce qu’a supporté Sagonte assiégée par les Carthaginois. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Tert. Pat. 8, 1 : Ipsam animam ipsumque corpus in saeculo isto expositum omnibus ad iniuriam gerimus […]
    « Notre âme et notre corps sont eux-mêmes en ce monde exposés de tous côtés à la violence et nous supportons avec patience cette violence […] » (traduction J.-Cl. Fredouille, 1984, Sources Chrétiennes)
  • Drac. Laud. 3, 586-587 :
    Non puto diluuium tantos punisse reatus
    quantos ipse gero culparum pondere pressus.

    « Je ne crois pas que le déluge ait châtié des fautes aussi nombreuses que celles dont je supporte le fardeau, écrasé que je suis sous le poids de mes méfaits. » (traduction Cl. Moussy, 1998, CUF)

C. « Conduire une action »

Assez souvent, gerere est construit avec des compléments d’objet exprimant non plus une chose attachée à une personne dans la durée ou une propriété naturelle, mais une conduite qui a nécessairement un début et une fin. L’on retrouve alors l’idée de continuité, d’où le sens de « conduire une action », et régulièrement l’accent est mis sur des indications de temps ou l’explicitation des cadres d’action. Il ne s’agit pas en effet de faire exister (facere), mais de conduire le déroulement de quelque chose :

  • Cic. Quinct. 13 : qua in re ita diligens erat, quasi ii, qui magna fide societate gererent, arbitrium pro socio condemnari solerent.
    « et en cela il dépensait une telle activité qu’on eût dit que ce sont ceux qui gèrent une association dans une grande honnêteté que l’arbitre condamne d’ordinaire dans les actions pour fraude envers un associé. » (traduction H. de la Ville de Mirmont, 2002, CUF)
  • Cic. Leg. 3, 45 : Praeter enim quam quod comitia illa essent armis gesta seruilibus, praetendebat neque tributa capitis comitia rata esse posse neque ulla priuilegii.
    « Outre que les comices s’étaient tenus avec intervention armée des esclaves, il soutenait que des comices tributes ne pouvaient être valables dans une affaire capitale, ni aucuns d’ailleurs dans une affaire de ‘privilège’. » (traduction G. de Plinval, 1959, CUF)
  • Macr. Sat. 1, 10, 5 : […] quo die Saturnalia gerentur […]
    « […] le jour où seront célébrées les Saturnales […] » (traduction J.-F. Thomas)

C. 1. Etude de quelques syntagmes

Le complément à l’accusatif réfère à des domaines variés très précis :

- gerere bellum

Une traduction par « faire la guerre » est trop imprécise, car les contextes mettent l’accent sur la durée dans le fait de « mener la guerre » :

  • Enn. Scaen. 81 : Multos annos longinque ab domo bellum gerentes.
    « Conduisant la guerre de longues années loin de chez eux. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Caes. B. G. 3, 9, 6 : […] Romanos neque ullam facultatem habere nauium neque eorum locorum ubi bellum gesturi essent uada, portus, insulas nouisse.
    « […] que les Romains manquaient de vaisseaux, que dans les pays où ils devaient mener la guerre, ils n’avaient pas connaissance de rades, de ports, d’îles. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Luc. 8, 386-387 :
    Ensis habet uires, et gens quaecumque uirorum
    bella gerit gladiis
    […]
    « C’est l’épée qui contient la force ; c’est avec des glaives que tout peuple mène ses guerres […] » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere negotium

  • Cic. Caec. 57 : […] ut appellentur procuratores qui negoti nostri aliquid gerant […]
    « […] pour que soient appelés procurateurs tous ceux qui s’occupent pour nous de quelque affaire […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sen. Ben. 4, 27, 5 : […] qui negotiorum gestorum damnato patrimonii sui curam mandauerit […]
    « […] celui qui aura confié le soin de son patrimoine à un homme condamné pour la gestion de ses affaires […] » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere magistraturam, honores

  • Pl. Epid. 25 : […] Iam tu autem nobis praeturam geris ?
    « […] Te voilà donc chez nous exerçant déjà la préture ? » (traduction J.-F. Thomas)
  • Pline le Jeune 7, 27, 2 : […] iturum enim Romam honoresque gesturum atque etiam cum summo imperio in eandem prouinciam reuersurum […]
    « […] il retournerait à Rome, remplirait les charges et il reviendrait avec un très grand pouvoir dans la même province. » (traduction J.-F. Thomas)

- gerere personam

  • Cic. Off. 1, 115 : Ipsi autem gerere quam personam uelimus, a nostra uoluntate proficiscitur.
    « Quant au personnage que nous voulons jouer, cela dépend de notre volonté. » (traduction M. Testard, 1965, CUF)
  • Sen. Troad. 715-717 :
    gere captiuum, positoque genu,
    si tua nondum funera sentis,
    matris fletus imitare tuae.

    « agis en captif et, le genou à terre, - si tu n’as pas encore conscience de la mort qui t’attend, - imite les pleurs de ta mère. » (traduction F. -R. Chaumartin, 2000, CUF)

gerere uitam

  • Varr. L.L. 5, 141 : […] quod opus est ad uitam gerendam […]
    « […] ce qui est nécessaire pour mener son existence […] (traduction J.-F. Thomas),

et le verbe en finit par signifier « être », en relation avec esse :

  • Claud. Pros. 3, 416-418 :
    O decus, o requies, o grata superbia matris,
    qua gessi florente deam, qua sospite numquam
    inferior Iunone fui
    […]
    « O toi, mon honneur, mon repos, ô toi cher orgueil de ta mère, tu étais en fleur et j’étais déesse, tu étais suave et je n’étais jamais inférieure à Junon […] » (traduction J.-L. Charlet, 1991, CUF)

C. 2. Trois lexies particulières

Parfois le complément à l’acc. a un sens plus large et le syntagme devient une lexie car les deux éléments tendent à fusionner pour la syntaxe et le sens.

- gerere rem

Le sens très large de res fait qu’il constitue avec gerere une lexie portant l’idée de continuité et c’est le contexte qui donne l’application référentielle précise, dans les domaines économique, politique et militaire :

  • Pl. Pers. 503 : Ego ualeo recte, et rem gero, et facio lucrum.
    « Moi, je me porte bien, je gère mes affaires et je fais des bénéfices. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Verr. II, 3, 193 : […] in iis locis quibus es, uersaris, rem geris, prouinciam administras.
    « […] dans les lieux où tu es, où tu te trouves, tu exerces tes fonctions, tu administres la province. » (traduction J.-F. Thomas)

et s’il s’agit bien d’un combat, celui-ci est détaillé dans la longueur de ses étapes contradictoires, en sorte que res geritur signifie moins « engager » que « mener la bataille » :

  • Cic. Phil. 8, 17 : Quousque enim dices pacem uelle te ? Res geritur, conductae uineae sunt pugnatur accerrime. Qui intercurrerent, misimus tres principes ciuitatis. Hos contempsit, reiecit, repudiauit Antonius.
    « Jusques à quand diras-tu que tu veux la paix ? L’on mène la bataille, on a avancé les mantelets, on se bat avec beaucoup d’ardeur. Pour s’interposer, nous avons envoyé trois des premiers citoyens. Ils ont été méprisés, repoussés, rejetés par Antoine. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Amm. 26, 6, 3 : […] placere sibi Procopio clauos summae rei gerendae committi
    « […] qu’il préférait  voir confié à Procope le gouvernail du pouvoir suprême. » (traduction M.-A. André, 1984, CUF).

- res gesta

La forme en *-to- exprime l’accomplissement et donc res gestae se dit de l’aboutissement d’une entreprise conduite dans la durée :

  • Caes. B. G. 2, 35, 1 : His rebus gestis omni Gallia pacata tanta huius belli ad barbaros opinio perlata est ut […]
    « Toute la Gaule ayant été pacifiée par les actions menées, la renommée qui en parvint aux barbares fut telle que […] » (traduction J.-F. Thomas)

Il en résulte une véracité qui l’oppose à la fiction :

  • Cic. Inu. 1, 27 : Fabula est in qua nec uerae nec ueri similes res continentur. Historia est gesta res, ab aetatis nostrae memoria remota […]
    « Le récit légendaire est une narration qui contient des éléments qui ne sont ni vrais ni vraisemblables. L’histoire raconte un événement qui a eu lieu à une époque éloignée de notre mémoire. » (traduction G. Achard, 2002, CUF).

Le syntagme s’applique très largement à des exploits et ce dès l’époque préclassique :

  • Enn. Var. 2 : columnam quae res tuas gestas loquatur.
    « une colonne pour dire tes exploits. » (traduction J.-F. Thomas)

Deux raisons expliquent cette spécialisation dans le positif. L’accomplissement (morphème –to) d’une action conduite à son terme (valeur centrale de gerere) permet de juger de son résultat et la gloire repose en principe sur des exploits qui sont reconnus comme réalisés, sans quoi c’est de la vanité.

- gerere morem alicui

L’équivalent français habituellement retenu faire plaisir à ne rend pas compte du fonctionnement sémantique de la lexie. Son origine se trouve probablement dans des phrases comme :

  • Pl. Cap. 404 : beneque uero gessisse morem in tantis aerumnis tamen.
    « […] et que malgré mon malheur, tu n’as cessé d’être déférent pour ton maître.» (traduction A. Ernout, 1962, CUF).

Pas plus que gerere ne signifie « faire exister, réaliser, concrétiser », mos ne signifie « volonté, caprice », mais à partir des valeurs habituelles du substantif « manière d’être, comportement » et du verbe  « avoir en continuité », le syntagme signifie « régler son comportement sur autrui (datif) »1), d’où effectivement « faire les caprices de » :

  • Sen. Clem. 1, 7, 4 : Humili loco positis exercere manum, litigare, in rixam procurrere ac morem irae suae gerere liberius est.
    « Les gens d’humble condition ont plus de liberté pour user de violence, entrer en querelle, s’engager dans une lutte, obéir à leur colère. » (traduction F.-R. Chaumartin, 2005, CUF)
  • Apul. M. 2, 16, 7 : Sed ut mihi morem plenius gesseris, in effusum laxa crinem et capillo fluente undanter ede complexus amabiles.
    « Cependant, si tu veux faire plus pleinement plaisir, laisse tomber ta chevelure et qu’elle flotte en liberté sur tes étreintes amoureuses. » (traduction J.-F. Thomas)  

D. « Réaliser »

Bien des emplois de gerere se ramènent à l’idée de conduire une action, procès où prédomine la continuité. Cependant, le verbe présente quelques emplois, surtout dans la langue poétique, où il exprime le fait de réaliser ce qui auparavant n’existait pas :

  • Prop. 3, 18, 11-14 :
    Quid genus aut uirtus aut optima profuit illi
    mater, et amplexum Caesaris essse focos ?
    Aut modo tam pleno fluitantia uela theatro,
    et per maternas omnia gesta manus ?

    « A quoi lui ont servi sa race, sa valeur ou la meilleure des mères ou d’avoir embrassé le foyer de César, ou ces voiles flottant sur son théâtre naguère si plein et tout ce qui fut fait de la main maternelle ? » (traduction S. Viarre, 2005, CUF)
  • Sen. Phoen. 451-454 :
    […] Error inuitos adhuc
    fecit nocentes, omne Fortunae fuit
    peccantis in nos crimen : hoc primum nefas
    inter scientes geritur
    […]
    « Jusqu’ici, c’est une erreur qui nous a rendu coupables malgré nous ; dans les fautes que nous avons commises la responsabilité incombe tout entière à la Fortune : ce forfait impie est le premier qui se commet en pleine conscience. » (traduction F.-R. Chaumartin, 2000, CUF).

mais l’emploi s’étend en prose avec une certaine expressivité, pour la réalisation d’un miracle :

  • Cypr. Ep. 51, 2, 1, à propos de la conversion d’un pêcheur  : […] quid illic ubi res ipsa et praesens laetitia sub oculis omnium gerebatur […]
    « […] quelle n’a pas dû être la joie là même où l’heureux événement se produisit aux yeux de tous […] » (traduction J.-F. Thomas)

E. Conclusion

Si tous les sens comportent le sème d’action, la plupart d’entre eux présentent un sème plus précis de continuité dans la conduite d’une action. Cette donnée sémantique rejoint l’analyse comparatiste d’A. Christol  (2008, 197) : « Pour la racine *ges le champ sémantique est celui de la charge qu’on prend en main et qu’on porte, de la responsabilité qu’on assume. Le sens ‘prendre en mains’ suggère un rapprochement avec gr. γέντο et peut-être avec sk. yam ; la notion de charge oriente vers gr. γέμω ‘être chargé’ » (pour ces termes grecs, voir § 6.2.).


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1) Voir l’importante note de P. Flobert à Varron, L.L. 6, 1 (1985, CUF).