follis, -is (m.)

(substantif)


7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Lat. fŏllis a des descendants par la voie phonétique dans les diverses langues romanes et dans plusieurs dialectes :

- it. folle [‘fɔlle],
- fr. fol / fou [fu] (féminin folle [fɔl]),
- esp. fuelle [‘fweʎe],
- roum. foale,
- port. folle

et, dans le domaine italo-roman :

- le sicilien et le sarde foḍḍe [‘fɔɖɖe], où la consonne géminée [ll] passe régulièrement à [ɖɖ],
- le vénitien fola et le frioulan fole, où la consonne géminée [ll] donne, de manière attendue, la consonne simple [l].

L’ancien-français atteste encore la forme offrant la consonne latérale : dans la Chanson de Roland on peut lire :

  • Laissun les fols, as sages nus tenuns!
    «laissons les fous, tenons-nous-en aux sages!»

et Rabelais écrit : Un fol enseigne bien un sage.

Selon la Phonétique historique du français de Gaston Zink (1986, 137), le processus de vélarisation [l] > [u] date du XIèmesiècle. De ce fait, la forme fol (avec la latérale non encore vélarisée) rencontrée dans certains textes des siècles suivants s’explique soit par la réintroduction de la consonne [l] pour des raisons morphologiques d’analogie paradigmatique (fol vs folle), soit comme une forme issue d’autres parlers gallo-romans par la voie phonétique, soit peut-être encore par une graphie conservatrice.

Au XVIIème siècle, la forme de masculin fol (encore employée comme archaïsme ou par plaisanterie) est considérée comme vieillie. On la trouve encore aujourd’hui devant une voyelle (un fol espoir) ou un [h] aspiré (par un fol hasard) ou encore dans des locutions figées ou proverbes comme bien fol est qui s’y fie.

En italien, l’adjectif folle [‘fɔlle] présente une évolution phonétique régulière : la voyelle accentuée brève -ŏ- du latin donne en italien [ɔ], la syllabe étant fermée ; la consonne géminée [ll] se maintient, là où, en français, elle subit un processus de vélarisation, qui donne lieu à la forme moderne masculine fou.

Le passage de lat. follis à esp. fuelle répond aux règles phonétiques habituelles: chute de la marque casuelle, palatalisation de la géminée, ouverture de la voyelle palatale finale, diphtongaison du /o/ bref initial sous l’accent. C’est un cas de maintien du /f/ initial devant diphtongue.

7.1.2. Sémantique

Selon le REW , follis, s.u., les trois valeurs sémantiques de lat. fŏllis (à savoir, selon ce dictionnaire, (1) «peau», «écorce», «revêtement» ; (2) «soufflet» ; (3) «enveloppe de l’âme», d’où follis uacuus «enveloppe vide», «fou») sont continuées dans les diverses langues romanes de la manière suivante :

  • 1. Le sens (1) est continué dans :

- roum. foale « ventre, estomac », forme attestée aussi dans l’allemand parlé en Transylvanie,

- sicil. foḍḍe [‘fɔɖɖe] « écorce du raisin » (ce mot n’est pas attesté, toutefois, dans le Vocabolario siciliano, édité par G. Piccitto et G. Tropea en 1985),

- sard. fòḍḍi / fòḍḍe, qui se trouve dans les expressions fòḍḍi dess’àžina « écorce du raisin » et fòḍḍe de bertula « poche de la besace », ainsi que comme mot isolé au sens de « cocon, chrysalide »,

- fol « enveloppe » dans le dialecte de l’Engadine, - port. folle « sac en cuir »,

- esp. fuelle : voir ci-dessous.

  • 2. Le sens (2) « soufflet » se trouve dans :

- roum. foale,

- sard. fòḍḍe (Logudoro), fòḍḍi (Campidano), d’où le dérivé foḍḍéri « celui qui fabrique le soufflet », à comparer avec esp. fuellero ‘id.’, selon le Dizionario Etimologico Sardo de Wagner (1960-1964), s.u. fòḍḍe.

La même valeur se trouve aussi dans des dialectes italiens : le vénitien fola, le frioulan fole, mais aussi dans esp. fuelle (voir ci-dessous), port. folle.

  • 3. Le sens (3) « fou » se trouve dans it. folle, fr. fou, prov. fol.

Comme on le voit, c’est la valeur métaphorique (3) qui s’est maintenue dans la plupart des langues romanes, à l’exclusion des dialectes qui, eux, ont gardé les valeurs concrètes du mot latin.

  • En français

Selon le DHLF , s.u., fr. fou / folle a gardé jusqu’au XVèmesiècle le sens de «soufflet» ; mais le sens dominant est celui de «personne atteinte de troubles mentaux».

Dans le dictionnaire de Du Cange, s.u. 3, le mot est accompagné par la glose suivante :

  • Vox vetus Gallica, quam etiam usurpamus, pro stulto, vel fatuo ; Fol enim dicimus : Cambro Britanni et Armorici, Ffôl .
    «Ancien mot de Gaule, que nous avons également emprunté au sens de ‘sot’ ou ‘stupide’ ; nous disons en effet fol : les Bretons et les Armoricains disent ffôl

Il pourrait s’agir d’un emprunt au latin parlé ou plutôt à la langue romane parlée en Gaule, au gallo-roman, selon Jean Diacre Hymmonide (IXèmesiècle), dans la Vie de Saint Grégoire (livre 4, chapitre 96) :

  • At ille more Gallico sanctum senem increpitans Follem […]
    «Mais lui, à la manière de la Gaule, traitant le saint vieillard de fou …».

Dans la troisième de ses lettres, l’abbé Guillelmus Metensis (1050-1090) estime que le terme appartient à la langue de la campagne :

  • Prætereo minas tuas, prætereo quod in ipsa festivitate B. Remigii Follem me verbo rustico appellasti.
    «Je laisse de côté tes menaces ; je laisse de côté le fait que tu m’as appelé fou avec un mot rustique, pendant la fête du bienheureux Rémige». (voir aussi le Lexique de Niermeyer 1976, s.u. ).

Au XXèmesiècle, le mot a disparu de la terminologie médicale, remplacé dans cette signification par fr. dément, malade mental ou psychotique. Les lexies maison de fous / hôpital de fous existent encore, mais leur sens a changé : elles renvoient, par exagération, à un lieu où les personnes agissent hors des normes reçues et où règne le désordre, et non plus, au sens strict, au lieu où étaient enfermés les malades mentaux.

Ce changement de sens montre que fr. fou fut associé à l’idée de «hors normes», «extrême», présente dans les textes depuis le XIIèmesiècle, où l’on trouve l’expression fole pöur « peur folle » (DHLF , s.u.). Avec cette valeur, fr. fou peut dénoter aussi quelqu’un dont le comportement est jugé extravagant et contraire à la raison, sans qu’il ait nécessairement un sens péjoratif.

À partir de l’idée de «hors normes», fr. fou est employé aussi pour référer à une personne faisant preuve d’une gaieté exubérante, comme dans l’expression faire le fou ou le proverbe plus on est de fous, plus on rit. Aussi bien avec l’idée d’«extrême», «extraordinaire», qu’avec celle de «hors normes, hors de contrôle», l’adjectif fr. fou peut qualifier des substantifs qui ne dénotent pas des êtres humains : un monde fou, un temps fou, mais aussi une roue folle ou l’aiguille folle d’une boussole.

L’idée d’«extrême» est également perceptible dans l’emploi, apparu au XVIIèmesiècle, où fou est synonyme de plein: fou de joie, fou de colère, fou d’amour signifient en effet «plein de joie, de colère, d’amour». Fou de peut aussi avoir le sens de «qui a une passion pour» : il est fou de musique correspond à peu près à il a une passion pour la musique.

Lorsqu’il détermine le substantif fr. femme, l’adjectif folle renvoie à une prostituée dans l’expression femme folle de son corps. Au XXèmesiècle, le féminin de l’adjectif substantivé une folle dénote un homosexuel qui a des attitudes très efféminées. Cette valeur sémantique s’est répandue grâce au succès de la pièce de Jean Poiret et du film La cage aux folles (1978).

Un emploi particulier figure dans les expressions fou du roi ou fou de cour, qui sont des lexies dénotant le bouffon qui s’attachait à la personne d’un personnage important et en parodiait le comportement. Selon le DHLF , ce sens se rattache à des pratiques anciennes, comme la Fête des fous, une fête du Moyen Age où l’on parodiait les offices religieux.

Comme substantif, fr. fou a remplacé, dans le jeu d’échec, le terme (employé jusqu’au XVème siècle) alfin / aufin, emprunté à l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alfil et qui se retrouve encore dans l’italien alfiere. Cette dénomination est peut-être due à la position de la pièce, auprès du roi et de la reine, et à ses déplacements «irréguliers».

Enfin, fr. fou est le nom d’un oiseau, appelé ainsi parce qu’il se ferait approcher trop imprudemment par les hommes ou bien à cause de son comportement imprévisible quand il est seul ou en groupe.

  • En italien

En italien aussi, it. folle est l’antonyme de it. sage et il a la valeur sémantique de «fou». Cependant, les emplois de fr. fou sont plus nombreux que ceux de it. folle. It. folle a comme synonymes les adjectifs it. matto « fou » et pazzo « fou », qui n’ont pas de correspondants en français et sont plus fréquents dans la langue standard et familière que it. folle, ce dernier apparaissant de plus en plus comme un mot littéraire relevant de la langue écrite.

Il est attesté, par exemple, dans l’Enfer de Dante pour caractériser le personnage de Dante, qui a posé une question hardie :

  • Dante, Inf. XIX 88-89 :
    Io non so s’i’ mi fui qui troppo folle, / ch’i’ pur rispuosi lui a questo metro
    « Je ne sais si je fus ici trop insensé / car à mon tour je répondis en cette manière ».

L’adjectif s’applique aussi à celui qui est fou à cause d’un amour ou d’une passion, d’où le sens « passionné, en délire » (dit de celui qui éprouve l’amour ou la passion), ainsi que « qui fait perdre le contrôle de soi-même » (dit de la passion ou de l’amour) :

  • Dante, Par. VIII, 1-3 :
    Solea creder lo mondo in suo periclo / che la bella Ciprigna lo folle amore / raggiasse, volta nel terzo epiciclo
    « Jadis le monde, en son péril, croyait / que la belle Cypris, dans le troisième épicycle / irradiait le fol amour ».

Au Moyen Age, it. folle référait aussi aux infidèles, qui ne suivaient pas la doctrine chrétienne, sens perdu en italien contemporain. L’adjectif peut aussi caractériser un sentiment, une pensée, un discours, une action qui ne sont pas raisonnables et qui peuvent être aussi contraires à Dieu, à la religion, à la morale, comme dans le cas bien connu du folle volo d’Ulysse dans l’Enfer de Dante :

  • Dante, Inf. XXVI, 124-126 :
    e volta nostra poppa nel mattino, / de’ remi facemmo ali al folle volo, sempre acquistando dal lato mancino
    «ayant alors tourné notre poupe au matin, / des rames fîmes des ailes pour le vol insensé, / toujours gagnant du côté gauche».

En italien ancien, folle garde les valeurs sémantiques latines de «soufflet» et de «sac», «bourse», qui ont disparu en italien moderne.

Dans les textes du XXèmesiècle, it. folle apparaît dans les expressions essere / girare / lavorare in folle « tourner à vide » pour l’absence de transmission entre deux parties du moteur des véhicules.

  • En espagnol

Lat. follis donne en espagnol le substantif esp. fuelle attesté pour la première fois en 922 (Autoridades) avec les sens principaux (selon le DRAE) : «soufflet, outre, froissure d’un vêtement, bâche, poche à soufflet (en maroquinerie), nuages annonciateurs de vent, capacité respiratoire, personne qui médit et critique sournoisement, sac de farine».

Lat. follis a aussi pour descendant en espagnol le verbe follar, qui a d’abord signifié «attiser le feu à l’aide d’un soufflet (fuelle)» (selon la RAE; attesté en 1732). A partir de 1822 (selon la RAE), esp. follar est employé métaphoriquement au sens de «avoir des gaz» (soltar una ventosidad sin hacer ruido). En 1905 (selon la RAE), apparaît le sens actuel dans la langue très familière courante: « pratiquer l’acte sexuel ». Le verbe esp. follar est un verbe dénominatif dérivé du substantif fuelle.

L’espagnol offre également plusieurs substantifs dérivés du verbe esp. follar:

- esp. follado « chausses bouffantes » (1613), qui représente le participe parfait passif substantivé de follar.

- esp. follosas « des chausses ». Selon le DRAE, le suffixe esp.-oso (-osa) est issu du suffixe latin –ōsus. Comme le suffixe latin dont il est issu, il forme des adjectifs dérivés de substantifs et dénote l’abondance de la notion signifiée par la base : esp. boscoso «qui abonde en bois, en forêt». Il apparaît également dans certains adjectifs dérivés de substantifs ou de verbes et il a un sens actif : esp. dudoso «qui fait douter». Il forme également des adjectifs à partir d’adjectifs pour atténuer ou intensifier le sens de la base : esp. verdoso «verdoyant» ou «verdâtre».

- esp. follón, qui comporte le suffixe esp. –ón, -ona, qui forme des substantifs et des adjectifs avec une valeur augmentative, intensive. Le DRAE distingue deux entrées et donc deux termes homonymes:

esp. follón-1 ( qu’il fait venir à la fois de lat. follis et du substantif esp. fuelle) avec pour sens principaux : comme adjectif : «mou, faible, paresseux et négligent ; vain, arrogant, couard et vil», comme substantif : «pétard qui explose sans bruit, affaire pénible, pet silencieux» ;

esp. follón-2 (qu’il fait venir du verbe esp. follar) avec pour sens principaux : «brouhaha, tumulte ; désordre, trouble, affaire compliquée ; branche gourmande d’un arbre».

Le verbe dénominatif du latin tardif follicare « haleter avec bruit » (comme un soufflet) (Végèce, Hier.), bâti sur follis «soufflet» à l’aide du suffixe verbal -(i)care, a donné le verbe esp. holgar, qui a pour sens principaux (selon le DRAE) : «être oisif ; prendre du repos, se délasser ; se réjouir ; ne pas être utilisé (pour une chose) ; être de trop, être inutile ; cesser, être allongé ; se divertir, s’amuser».

En espagnol médiéval avec la graphie esp. folgar, il avait aussi le sens d’«avoir des relations sexuelles» (sens aujourd’hui disparu):

  • Sánchez de Vercial, Clemente, Libro de los exemplos por A. B. C., c. 1400:
    Dizen que un ombre partio de su cassa para yr camino, e comendo su mugier a su suegra; e la mugier amava a otro mas que a su marido. E la madre dixo al amigo commo el marido de su fija era ydo, e un dia convidolo. E ellos estando comiendo, vino el marido e llamo a la puerta. E la mugier llevantosse apriessa e ascondio al amigo e despues fuesse a la puerta abrir al marido. E de que entro mando que le aparejassen el lecho que venia cansado e queria folgar. La mugier non sabia que se fazer
    .
    « On dit qu’un homme quitta sa maison et confia sa femme à sa belle-mère ; la femme aimait un autre que son mari. La mère prévint l’ami que son beau-fils était sorti et l’invita. Alors qu’ils mangeaient, le mari revint et frappa à la porte. La femme se leva aussitôt et cacha l’ami, puis elle alla ouvrir la porte à son mari, lequel sitôt entré demanda qu’on prépare le lit, car il était las et voulait baiser. La femme ne savait que faire. »

De ce verbe sont dérivés les adjectifs esp. holgazán «paresseux», holgado «lâche, ample» et le substantif esp. huelga «grève».

En revanche, contrairement au français et à l’italien, l’espagnol n’offre pas de dérivé au sens de «fou». C’est esp. loco qui est employé dans ce sens et ce terme, selon le DRAE, proviendrait peut-être de l’arabe hispanique *láwqa, lui-même dérivé de l’arabe classique lawqā’, féminin. de alwaq, qui signifie «stupide».

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

Le substantif lat. follis ne semble pas avoir donné des emprunts savants dans les langues romanes contemporaines.

Mais, selon le dictionnaire étymologique de la langue espagnole de Corominas 1954, s.u., le terme fol serait attesté en vieil-espagnol et serait un emprunt gallo-roman, qui proviendrait peut-être de la langue des troubadours. Le substantif dérivé esp. folía «folie, imprudence» serait attesté dans les textes anciens et deviendrait dans des textes du XVIème siècle la désignation de certains types de danses et de chants.

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