flōs, flōris (m.)

(substantif)



7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Lat. flōs, flōris (m.) a des descendants dans plusieurs langues romanes : it. fiore (m.), fr. fleur (f.), esp. flor (f.), port. flor (f.), cat. flor, prov. flor (f.), roum. floare (f.), sard. flore et frioul. flur. Le mot a changé de genre dans certaines langues, devenant féminin en français, espagnol, portugais, roumain et provençal ; il est resté masculin dans les autres langues. A part l’italien, les langues romanes conservent le groupe consonantique du latin fl- à l’initiale.

Le domaine italo-roman a connu des phénomènes de palatalisation de la latérale [l], qui ont abouti à des résultats différents. Dans la majeure partie du territoire italien, [l] passe à [j], comme dans tosc. (et italien standard) fiore, lombard fior. Dans certains dialectes du nord de l’Italie (Piémont, Ligurie) et du sud (Campanie, Lucanie, Abruzzes), on enregistre le passage de [fl]- à [ʃ], qui s’est fait, selon la Grammaire de Rohlfs (1966 : § 183), par l’intermédiaire d’un son [ç] qui se trouve encore – bien que tout à fait isolé – dans certains dialectes méridionaux.

Voici quelques exemples : [‘ʃorǝ] dans les dialectes de la Lucanie et des Pouilles, [‘ʃaurǝ] dans certains dialectes des Abruzzes, mais [‘χure] / [‘χuri] dans certaines régions de la Calabre et de la Sicile, respectivement. Le son [χ] est considéré comme le passage intermédiaire entre [fl]- et [j] dans certaines régions de la Calabre, de la Lucanie, des Pouilles : [‘jure] est la forme calabraise issue du latin flōrem.

Mais on trouve aussi des exemples de maintien du groupe [fl] à l’initiale dans le domaine italo-roman : en Calabre, dans les Abruzzes (où l’on trouve aussi le passage de [fl]- à [fr]- : [‘frɔrǝ] ‘fleure de farine’) et dans certains dialectes lombards des Alpes.

La forme française fleur est l’aboutissement (datant du XIIesiècle) de la forme plus ancienne flor (1080), où l’on reconnaît le -[ō]- originel du latin dans la graphie -o- de la voyelle accentuée (alors que les formes issues du latin -[ŏ]- sont transcrites à la même époque par -ue-, voir cuer, puet, etc.).

7.1.2. Sémantique

Le substantif italien fiore dénote la partie de la plante qui contient ses organes reproducteurs et qui est entourée par des pétales, qui sont dans la plupart des cas vivement colorés. Dans plusieurs mots composés dénotant des types de fleurs, on trouve comme premier membre le substantif fiore ou son allomorphe fior : fior di primavera « marguerite », fiordaliso « fleur de lys », fiore di San Marco « tournesol », etc. Par extension métonymique, it. fiore dénote toute fleur représentée, dessinée, peinte, etc. Le même processus est à la base du sens de fiore comme synonyme de fiorino pour renvoyer à la monnaie que l’on utilisait à Florence et qui avait un lys sur l’un des deux côtés de la pièce.

Par métaphore, fiore fut employé pour référer à la partie la plus fine et la plus pure de certaines substances : fior di latte (litt. « la fleur du lait ») désigne la crème fraîche, par exemple. Avec cette valeur, ce substantif dénote aussi la meilleure partie d’un groupe de personnes, d’une ville, surtout dans l’expression suivante, où le nom est répété : fior fiore « le meilleur ». L’emploi métaphorique se rencontre aussi quand le substantif fiore signifie « attente, promesse » par opposition à frutto « fruit », qui désigne le résultat et l’aboutissement. Dans cet emploi, it. fiore aussi bien que le français fleur désignent la jeunesse. Fr. en fleur signifie « dans la fraîcheur de la jeunesse », de la même façon que les expressions italiennes essere nel fiore (degli anni / dell’età) et françaises être dans la fleur (de l’âge, de la jeunesse). Avec la même valeur métaphorique, it. fiore et fr. fleur dénotent la jeunesse et la beauté physique : it. essere un fiore s’applique à tous ceux qui se distinguent par leur beauté et/ou leur jeunesse.

Par une autre extension métaphorique, it. fiore et fr. fleur se rattachent à l’idée d’une surface comme fr. à fleur d’eau, acception qui se retrouve aussi dans les verbes dérivés affleurer, effleurer. De la même façon, l’italien offre les locutions a fior d’acqua « à fleur d’eau », a fior di labbra « en ouvrant seulement un peu les lèvres », a fior di pelle « sur la surface de la peau », et le verbe affiorare « affleurer ».

Selon Battaglia, s.u, cette valeur sémantique se trouve déjà dans les textes des XIIIe-XIVe siècles dans la langue technique de la teinture : dans le traité de l’Arte della seta, une des corporations médiévales des arts et métiers de la ville de Florence, on peut lire « la ischiuma ch’egli ha di sopra, che si chiama il fiore » (« l’écume qui se trouve au dessous et qui s’appelle la fleur ») ; la même image est évoquée dans les Sermons de Giordano da Pisa (1260-1311).

Dans la langue technique de la chimie, it. fiore et fr. fleur dénotent la partie superficielle, plus précisément dans les locutions fiore di sale / fleur de sel, fiore di mare « fleur de mer » qui désignent les cristaux de sel qui se produisent à la surface de la mer par l’évaporation de l’eau de mer et qui ne sont pas raffinés. De la même façon, on trouve aussi en ancien-italien la locution fior del rame « fleur du cuivre » (Tommaseo-Bellini, s.u.), qui – comme le rappelle le médecin et humaniste siennois Pietro Andrea Mattioli – désigne les grains de cuivre qui se produisent au moment où le cuivre est coulé et rafraîchi par de l’eau froide.

Dans la langue de la vinification, enfin, it. fiore et son dérivé fioretta désignent une moisissure blanchâtre qui se produit à la surface du vin.

Les trois dernières combinaisons sémantico-syntaxiques sont déjà attestées en latin (voir le § 4.2.C ).

Dans le domaine de la littérature, le substantif it. fiore dénote un poème très bref et de caractère « populaire » dans lequel l’amant est symbolisé par une fleur, tandis que le diminutif it. fioretto désigne les ornements rhétoriques d’une œuvre ainsi qu’un florilège des plus beaux passages d’une histoire ou d’un conte.

Dans la langue de l’Eglise, le diminutif it. fioretto dénote les pénitences que les fidèles font par dévotion à la Vierge ou aux saints. Dans le domaine du sport, it. fioretto dénote l’escrime, mais il s’agit, à l’origine, de la dénomination de la protection mise à la pointe de l’épée, qui, par métonymie, a fini par désigner le sport dans son ensemble.

Le français et l’italien partagent aussi certaines expressions comme fr. dire quelque chose avec des fleurs, couvrir quelqu’un de fleurs, et it. dire qualcosa con i fiori et coprire qualcuno di fiori, pour indiquer un comportement gentil et tendre. En français, la même valeur sémantique se retrouve dans les expressions comme une fleur « doucement » et faire une fleur « accorder une faveur » (d’où le sens argotique de une fleur comme « cadeau intéressé »).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

L’italien et le français ont aussi emprunté des formes dérivées ou composées de lat. flōs. Ainsi, it. flora et fr. flore < lat. flōra ; les deux mots désignent l’ensemble des plantes, souvent en combinaison avec, respectivement, it. fauna et fr. faune (la flore et la faune d’une région, d’un pays). En italien, c’est le maintien du groupe consonantique à l’initiale qui permet d’affirmer qu’il s’agit d’un emprunt, alors qu’en français, c’est l’issue phonétique de la voyelle accentuée.

Le français et l’italien ont également emprunté au latin les formes fr. floral < lat. floralis, -e, fr. florifère < lat. florifer, -era, -erum, fr. florilège et it. florilegio < lat. florilegium, -i.

Comme premier terme de composés savants, flori- se trouve aussi bien en français (floriculture, floriculteur, etc.) qu’en italien (floricoltura, floricoltore, etc.).


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