flōs, flōris (m.)

(substantif)



6. Histoire du lexème

6. 1. Histoire au cours de la latinité. volution des emplois

La fleur, flōs, fait partie de ces métaphores du quotidien qui, à partir du sens de base concret et matériel, rayonnent en une vaste polysémie fonctionnant sur la base d’idées associées, essentiellement la finesse, l’épanouissement et la vitalité. Elle correspond ainsi à une représentation cyclique de la vie, ancrée dans l’évolution, non à une conception de l’éternité. En outre les connotations sont en général très positives et l’aspect négatif, s’il apparaît pour les excès des fleurs de la rhétorique, se développe chez les auteurs chrétiens où la fleur est plus ambivalente, entre les fleurs des saintes critures et l’épanouissement de la vanité. Des pièces de Plaute aux Sermons d’Augustin, des discours de Cicéron aux traités de Tertullien en passant par les différents genres de la poésie, le schème métaphorique de la fleur donne au substantif des sens largement lexicalisés.

6.2. Etymologie et origine

Lat. flōs est issu de la base *bhleh3- ; c’est en tout cas l’hypothèse communément admise (malgré des réserves émises par de Vaan , 225-227).

De cette base sont issues également les formes germaniques suivantes :

  • a) « fleur » : got. *bloma, acc. pl. blomans (Matth. VI, 28) = gr. τὰ κρίνα « lys », v.-h.-a. bluomo (m), v.-isl. blómi (m.) et blom (nt., collectif), all. Blume (f.) : EWAhd II, 208.
  • b) « bleu » : v.-h.-a. blao / blaw- « bleu » ; v.-isl. blár, blá, blatt « bleu sombre, livide » (couleur du plomb, d’une ecchymose, du deuil ; traduit līuidus) : EWAhd II, 161. On rapproche lat. flāuus et gall. blawr « gris, gris bleu » (Kluge, p. 90). Pour « bleu », le gallois a glas, qui signifie aussi « vert », en concurrence avec gwyrdd « vert » (emprunté à lat. uiridis).
  • c) « fleurir » : all. blühen, Blüte (f.) « fleur ». Comme glühen « être en feu, rougeoyer », de *ghlō-.

On pose, pour le germanique commun, *blōman- « fleur » et *blēwa-, adjectif de couleur (EWAhd II, 208 et 161). Il est possible que le nom de la feuille (all. Blatt, v.-isl. blað) appartienne à la même base.
 Irl. bláth (m.), m.-gall. blawd (m.) « flower, blossom, bloom » ; *blātu-, ancien thème en *-u selon Schrijver 1995, 179.

Flōs est probablement un ancien thème en *‑s au masculin, soit *bhleh3-os signifiant (selon de Vaan, 227) angl. « blossoming », fr. « qui est en fleur » (pour un arbre, une plante, etc.), d’où le sens angl. « flower », fr. « fleur ». Mais il pourrait également (selon Stüber 2002, 76) être formé à l’aide d’un suffixe de nom d’agent en *‑ōs à valeur collective.

Flōrus, -a, -um peut représenter un adjectif formé indépendamment de flōs sur la même base. Mais en synchronie, pour la communauté linguistique il a pu être rapproché de flōs.

Dans l’hypothèse où flōs, flōrus et flāuus sont dérivés de la même base, on a le choix entre deux explications pour flāuus:

  • a) Suffixe *‑wo-

Pour expliquer lat. flāuus ou v.-h.-a. blao, on pose habituellement un suffixe *‑wo- qui s’ajoute au degré ø (lat. flāuus) ou e (germ. *blē-wo) de la « racine ». Ce flottement, inattendu dans un mot thématique, conduit à poser un ancien thème en *u selon Schrijver (1991, 298).

  • b) *h3 > *Hw

Martinet (1954, 219-230) fait de *h3 (Aw, dans sa notation) la labio-vélaire correspondant à *h2; les deux traits distinctifs du phonème *h3 peuvent, devant voyelle, se réaliser en deux phonèmes distincts, soit H + w. On a :

– Devant consonne : allongement et arrondissement de *e, en grec et en latin (octō, ὀκτώ), soit : *bhlō‑ro‑ et *ghlō‑ro‑. On explique ainsi flōrus et χλωρός.

– Devant voyelle : allongement, coloration a et développement d’un glide labial en latin (octāuus), soit : *bhlāw‑o‑ et *ghlāw‑o‑; mais coloration labiale sans allongement et développement d’un glide labial en grec (ὄγδo(ϝ)oς), soit *ghlow-ā. On explique ainsi flāuus en face de flōrus et χλόη en face de χλωρός (voir Lamberterie, dans CEG 9, 175).

Cette hypothèse permet de faire l’économie de la loi phonétique traditionnellement invoquée pour expliquer que l’on ait ‑āu- plutôt que *‑ōu-. En effet, si le suffixe est *‑wo-, on attendrait (traitement antéconsonantique de *‑eh3) *flōuus et *χλώη, comme flōrus et χλωρός. Pour rendre compte de flāuus, on a donc supposé une loi phonétique *‑ōu- > ‑āu- (Meillet-Vendryes 1927, 107 ; Leumann-Hofmann 1977, 55 ; Sihler 1991, 300). L’hypothèse de Martinet fait l’économie d’une telle loi et flāuus, comme χλόη, a le timbre attendu.

Les formes germaniques pourraient venir de la racine *Hbhel- « croître, augmenter », telle que la reconstruit Dieu (2008, 264), avec un double traitement comparable, *blō‑ antéconsonatique et*blēw- antévocalique (blāo). La différence est que le germanique, s’il développe également un glide labial, allongerait la voyelle sans la colorer. On a de même *knēw- (v.-h.-a. knāu « knew ») en face de lat. gnōu-ī (*gneh3 ‑), s’il ne s’agit pas d’une réfection secondaire de *knōw-, comme le veut Bammesberger ( 1986, 61).

De la comparaison des formes grecques, latines et germaniques, il ressort que, dans la même zone chromatique qui va du jaune au bleu (couleur centrale), on rencontre deux bases indo-européennes *(H)bhel- et *ghel-, élargies par un même suffixe *-eh3-. La base i.-e. *ghel- semble avoir d’abord désigné la végétation verdoyante (χλόη, holus), puis la couleur verte (χλωρός, lit. zãlias, sk. hari, etc.).La base i.-e. *bhel- est associée aux fleurs et à une couleur mal définie, mais sans éclat.

Les formes germaniques et celtiques appartiennent à *bhel- et les formes grecques à *ghel-. Ces deux bases constituaient un microsystème lexical, dont l’unité était assurée par la sémantique (couleur “centrale” < végétation) et par la morphologie (même suffixe *-eh3) ; on s’attend donc à des interférences phonétiques et sémantiques, ce qui rend encore plus difficile la reconstruction des prototypes i.-e.

Le latin pourrait avoir confondu les deux bases. Lat. flō‑ / flāu‑ pourrait aussi venir de *ghleh3-. En effet, en latin, le traitement de *gh- initial est fluctuant et aboutit parfois à f- : on a f- dans lat. fundō (*gheu- « verser », sk. hu ‑, gr. χέω) et lat. fel « bile » (*ghel-, gr. χόλoς), mais h- dans lat.holus « légume » (**ghel- « jaune-vert ») ou lat. horior (**gher‑: osque her- « vouloir », gr. χαίρω, etc.).


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