flōs, flōris (m.)

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Flōs développe, à partir de son sens premier « fleur », une très riche polysémie sur la base de relations métonymiques et surtout métaphoriques qui sont restées productives durant toute la latinité.

A. « Fleur, floraison »

L’emploi du singulier ou du pluriel correspond, de manière attendue, à la distinction entre l’unicité et la pluralité :

  • Cic. Verr. II, 4, 107 (à propos du bois d’Henna en Sicile) : […] quam circa sunt laetissimi flores omni tempore anni […]
    « […] (Henna), autour de laquelle se trouvent les fleurs les plus riantes tout au long de l’année […] » (traduction J.-F. Thomas)

Mais le singulier peut également prendre une valeur collective pour tout type de fleurs :

  • Ov. Fast. 4, 432 :
    et mecum plenos flore referte sinus !
    « […] et venez ramasser avec moi des brassées pleines de fleurs! » (traduction J.-F. Thomas)

ou toutes les fleurs d’une même espèce :

  • Virg. Géorg. 4, 271-272 :
    Est etiam flos in pratis, cui nomen amello
    fecere agricolae, facilis quaerentibus herba.
    « Il est aussi dans les prés une fleur que les cultivateurs ont nommée amelle, plante facile à trouver. » (traduction E. de Saint-Denis, 1998, CUF)

Dans ce cas, le pluriel pour une espèce donnée correspond à un effet de masse :

  • Virg. En. 1, 691-694 (à propos d’Ascagne) :
    At Venus Ascanio placidam per membra quietem
    inrigat, et fotum gremio dea tollit in altos
    Idaliae lucos, ubi mollis amaracus illum
    floribus et dulci aspirans complectitur umbra.
    « Vénus cependant fait couler un paisible sommeil dans les membres d’Ascagne, elle le prend dans ses bras et, déesse, l’enlève dans les hautes forêts d’Idalie où la souple marjolaine l’enveloppe de ses fleurs et de la douceur parfumée de son ombre. » (traduction J. Perret, 1999, CUF)

Lorsque le contexte exprime une évolution temporelle, flōs prend l’acception de « nouvel état de la fleur, floraison » :

  • Col. 2, 11 (à propos du blé) : […] diebus quibus post florem ad maturitatem uenit.
    « […] les jours où après la floraison le blé vient à maturité. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Plin. H.Nat. 18, 135 (à propos du lupin) : Ad hanc alendam post tertium florem uertere debet, in sabulo post secundum.
    « Pour nourrir cette terre, il faut retourner le lupin après sa troisième floraison, dans un terrain sablonneux, après la seconde. » (traduction J.-F. Thomas)

B. « Odeur fine et agréable »

Par une métonymie de l’objet à l’effet qu’il produit et par un transfert métaphorique du monde des plantes vers d’autres réalités, flōs renvoie à l’odeur agréable d’une substance :

  • Pl. Curc. 96 :
    Flos ueteris uini meis naribus obiectust.
    « Un bouquet de vin vieux a frappé mes narines. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)

C. « Substance fine qui se développe en surface »

La fleur étant l’aboutissement d’un processus naturel, cette propriété constitue la base d’un développement métaphorique où le substantif accompagné d’un complément déterminatif forme une lexie dénotant diverses substances produites à la surface de la matière, comme la fleur du sel et la fleur de cuivre :

  • Cat. Agr. 88, 2 (à propos de la saumure) : […] usque adeo in sole habeto, donec concreuerit. Inde flos salis fiet []
    « […] qu’on la laisse au soleil jusqu’à cristallisation. Cela donnera la fleur de sel […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Plin. H.Nat. 34, 107 (à propos de la fleur de cuivre) : Fit aere fuso et in alias fornaces tralato ;ibi flatu crebriore excutiuntur uelut milii squamae quas uocant florem.
    « On l’obtient à partir du cuivre déjà fondu que l’on porte dans d’autres fourneaux ; là, sous l’action d’un courant d’air plus actif, se détachent des écailles semblables à la balle du millet ; c’est ce qu’on appelle la fleur de cuivre. » (traduction H. Le Bonniec, 1953, CUF)

Il existe aussi la fleur de vin :

  • Col. 12, 30, 1 : [] si uinum florere incipiet, saepius curare oportebit :ne flos eius pessum eat, et saporem uitiet.
    « […] si le vin commence à se couvrir de fleur, il faudra le soigner plus souvent, de peur que la fleur ne gagne et ne gâte le goût. » (traduction J. André, 1988, CUF),

et l’on notera qu’une même expression flos uini peut s’appliquer à deux référents et donc avec deux sens différents, appartenant à des axiologies opposées : la fleur de vin, qui est un défaut, et le bouquet du vin, qui est une qualité (Pl. Curc. 96, cité en § 4. 2. B.). Cet écart est l’indice d’une forte polysémie.

La spécialisation contextuelle fait que la lexie peut s’abréger et être réduite au seul substantif flōs dans certaines conditions d’énonciation où la référence demeure claire :

  • Cat. Agr. 11, 2 : … cola qui florem demant […]
    « […] tamis pour enlever la fleur du vin […] » (traduction J.-F. Thomas)

D. « Épanouissement »

L’ouverture de la fleur en fait l’image du plus bel épanouissement : aussi, par transfert métaphorique, le mot flōs peut-il en venir à dénoter la meilleure partie d’un ensemble parce qu’elle est porteuse de la pleine vitalité.

D.1. La fleur de l’âge et emplois équivalents

Le plus souvent, le terme flōs s’applique à la partie de la vie humaine où la vitalité atteint son plein développement :

  • Ter. Eun. 318-319 :
    […] CH. Anni ? Sedecim.
    PA. Flos ipsus. […]
    « Chréréa : - L’âge ? Seize ans. Parménon : - La fleur même ! » (traduction J.-F. Thomas)

Il peut prendre une acception plus concrète pour les manifestations de cette jeunesse :

  • Virg. En. 8, 160 (à propos d’Énée) :
    Tum mihi prima genas uestibat flore iuuentas.
    « La prime jeunesse, alors, revêtait mon teint de ses fleurs. » (traduction J. Perret, 1978, CUF).

De là s’explique une opposition avec la maladie ou la mort :

  • Liv. 28, 35, 7 : […] quod plenius nitidiusque ex morbo uelut renouatus flos iuuentae []
    « […] au sortir de la maladie, la fleur de la jeunesse en quelque sorte épanouie une seconde fois […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Ov. M. 7, 215-216 :
    Nunc opus est sucis, per quos renouata senectus
    in florem redeat primosque recolligat annos.
    « Maintenant il me faut des sucs qui fassent rajeunir la vieillesse, la ramènent à la fleur de l’âge et la conduisent à retrouver ses jeunes années. » (traduction J.-F. Thomas)

Mais la vieillesse peut aussi être vécue comme un aboutissement, qualifié alors de flos :

  • Sen. Ep. 26, 2 : Animus mihi facit controuersiam de senectute ; hunc ait esse florem suum.
    « L’âme débat avec moi sur la question de la vieillesse : elle dit qu’elle est sa fleur. » (traduction J.-F. Thomas).

L’opposition habituelle entre la vieillesse ou la mort et la plénitude de la vie se retrouve chez les auteurs tardifs :

  • Prud. Perist. 3, 108-110 :
    Ingemit anxia nobilitas,
    flore quod occidis in tenero,
    proxima dotibus et thalamis.
    « Ta famille gémit, angoissée de te voir mourir à la fleur de l’âge, si près du moment d’être dotée et épousée. » (traduction J.-F. Thomas)

Chez les auteurs chrétiens, le substantif flōs s’applique à la plénitude de certains défauts, comme la vanité :

  • Aug. Serm. 171, 38 : Ergo, fratres, gaudete in Domino, non in saeculo ; id est, gaudete in ueritate, non in iniquitate ; gaudete in spe aeternitatis, non in flore uanitatis.
    « Donc, mes frères, réjouissez-vous dans le Seigneur, non dans le siècle, c’est-à-dire dans la vérité, non dans l’injustice ; réjouissez-vous dans l’espoir de l’éternité, non dans l’épanouissement de la vanité. » (traduction J.-F. Thomas)

Ce dernier emploi tend vers la quantification, car la flos uanitatis a, par rapport à la spes aeternitatis, une ampleur qui pourrait vaincre cette dernière.

D.2. L’élite

Le terme flōs se dit aussi de ceux qui illustrent le plus haut niveau de plénitude dans leurs activités, par opposition à la perspective du déclin :

  • Pl. Cas. 18-19 :
    Ea tempestate flos poetarum fuit,
    qui nunc abierunt hinc in communem locum.
    « À cette époque-là vivait la fleur de nos poètes, qui maintenant s’en sont allés dans le commun séjour. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Flacc. 61 : Aspiciant hunc florem legatorum laudatorumque Flacci ex uera atque integra Graecia.
    « Qu’ils jettent les yeux sur cette élite de délégués qui viennent faire l’apologie de Flaccus, ces délégués de la Grèce véritable et authentique. » (traduction A. Boulanger, 1959, CUF)
  • Catul. 63, 64 :
    Ego gymnasei flos fui, ego eram decus olei.
    « J’ai été la fleur du gymnase, j’ai été la gloire des athlètes frottés. » (traduction G. Lafaye, 1996, CUF).

Selon le même processus que précédemment (voir D.1., fin), flōs tend ici vers lenstatut d’intensifieur1).

D.3. « Flōs » appliqué à des objets

Sont aussi concernés des phénomènes physiques comme la force de la flamme arrivant à sa pleine puissance ou bien l’éclat de la pourpre :

  • Lucr. 1, 897-900 :
    […] fit […] ut altis
    arboribus uicina cacumina summa terantur
    inter se, ualidis facere id cogentibus austris,
    donec flammai fulserunt flore coorto.
    « […] il arrive dans les hautes montagnes que les cimes voisines des grands arbres s’entrechoquent sous la contrainte des autans impétueux, jusqu’à ce que la fleur de la flamme s’épanouisse et les embrase. » (traduction A. Ernout, 1941, CUF)
  • Plin. H.Nat. 9, 125 (à propos du murex) : Simili modo et murices, sed purpurae florem illum tinguendis expetitum uestibus in mediis habent faucibus.
    « Les murex font de même, mais les pourpres ont, au milieu du gosier, la fleur fameuse, recherchée pour la teinture des étoffes. » (traduction E. de Saint-Denis, 1955, CUF)

D.4. Les fleurs de la rhétorique

Les fleurs de la rhétorique ne sont pas seulement les ornements conçus de manière esthétique : elles donnent aussi à l’argumentation sa pleine vitalité :

  • Sen. Contr. 9 pr. 1 : […] argumentationes, quia molestae sunt et minimum habent floris, relinquit.
    « […] il laisse de côté les preuves, parce qu’elles sont ennuyeuses et qu’elles sont trop peu d’ornement.» (traduction J.-F. Thomas)

Encore faut-il que cet épanouissement de la pensée et de la forme n’aille pas trop loin :

  • Quint. I. O. 12, 10, 13 : […] non aliter ab ipsis inimicis male audire quam nimiis floribus et ingenii affluentia petunt.
    « […] il ne peut être critiqué par ses adversaires que pour l’abus des fleurs de la rhétorique et la luxuriance du talent. » (traduction J.-F. Thomas)

Chez les auteurs chrétiens, flōs s’applique également aux énoncés et aux réalisations linguistiques, mais l’emploi en est un peu différent dans la mesure où l’idée d’ornement l’emporte sur celle de vitalité et où l’ornementation est considérée, de manière dépréciative, comme une illusion détournant du fond :

  • Hier. Ep. 107, 9 : Mementote uos parentes uirginis, et magis eam exemplis docere posse, quam uoce ; cito flores pereunt.
    « Souvenez-vous que vous êtes les parents d’une vierge, et qu’elle peut apprendre plus par les exemples que par la parole. Les fleurs meurent vite. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Hier. Ep. 65, 19 : [] tota pulchritudine posita magis in sensuum nomine quam in flore uerborum []
    « […] toute la beauté réside plus dans les sentiments que dans la fleur des mots […] » (traduction J.-F. Thomas)

E. Sémantique et allégorie chez les auteurs chrétiens

L’enrichissement des emplois par transferts successifs se poursuit chez les auteurs chrétiens, mais il prend une forme plus spécifique. Jusqu’alors, le lexème flōs présentait chaque fois un nouveau sens, dont la spécificité par rapport aux autres reposait sur une base référentielle. Or, assez souvent les auteurs chrétiens utilisent flōs au sens de « fleur » dans un contexte illustrant la croissance des fleurs dans un cadre naturel (sur le sol ou à l’extrémité d’un rameau) ; mais la fleur ainsi décrite est porteuse d’une idée associée selon le phénomène de l’allégorie. La fleur peut ainsi représenter, par exemple, le Christ :

  • Tert. Adu. Marc. 3, 404, 22 (à propos de l’incarnation du Christ) : Si enim plenitudo in illo spiritu constitit, agnosco uirgam de radice Iesse : flos eius meus erit Christus, in quo requieuit secundum Esaiam spiritus sapientiae et intellectus.
    « Si en effet la splendeur de l’esprit s’est établie en lui, je reconnais là le rameau issu de la racine de Jessé : sa fleur sera mon Christ en qui repose, selon Isaïe, l’esprit de sagesse. » (traduction R. Braun, 1994, Sources Chrétiennes)

ou la spiritualité des Saintes Écritures :

  • Hier. Ep. 108, 28 : Flores uisi sunt in terra, tempus sectionis aduenit et credo uidere bona domini in terra uiuentium.
    « On a vu des fleurs sur le sol ; l’époque de la taille est arrivée ; je crois déjà voir les joies du Seigneur dans la terre des vivants. » (traduction J. Labourt, 1955, CUF),

ou encore la gloire des combattants du Christ :

  • Cypr. Ep. 10, 5 : In caelestibus castris et pax et acies habent flores suos quibus miles Christi ob gloriam coronetur.
    « Dans le camp de Dieu, la paix et la lutte ont chacune leurs fleurs et le soldat du Christ peut s’en faire des couronnes de gloire. » (traduction J.-F. Thomas).

Conclusions

Flōs est d’abord un terme concret qui dénote une réalité bien précise, évidente même. Son originalité tient à l’ampleur de son développement sémantique, qui se fait par des métonymies (« floraison », « odeur fine et agréable »), mais surtout par des métaphores, lesquelles restent dans le domaine concret (« fleur du sel, fleur du vin »), ou s’étendent vers des domaines plus abstraits (« fleur de l’âge », « élite », « ornement »). L’extension sémantique se fait sur la base des idées d’épanouissement et de plénitude, qui sont liées à la croissance même de la fleur. Ce plein développement se traduit dans certains cas par une croissance qui remonte jusqu’à un plan horizontal (la fleur de sel, la fleur de vin) : cela peut constituer un ancrage sémantique pour le sens de l’expression à fleur de peau, que l’élément fleur provienne de lat. flōrem ou qu’il y ait eu une confusion homonymique en français avec un autre lexème.

Les auteurs chrétiens font de la fleur la source d’allégories, par exemple pour renvoyer à la vie spirituelle et c’est dans le même domaine linguistique que la fleur se charge de connotations négatives liées à sa fragilité. La prégnance concrète donne deux axiologies différentes, comme les deux volets des vies terrestre et spirituelle.


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1) De façon plus générale, la catégorie des intensifieurs intègre des substantifs par un processus de grammaticalisation (cf. KÖNIG 2010, 23).