flāuus, a, um

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Flāuus n’est pas clairement analysable en latin, mais il s’inscrit dans un groupement synchronique d’adjectifs de couleur bâtis à l’aide du suffixe latin -uus : furuus, fuluus, giluus, heluus (cf. EM) remontant à i.-e. *-wo- (voir §6.2)

Flauus peut être rapproché également de flōrus (flōridus) et flōs, sans certitude (cf. §5.3, §5.4 et §6.2).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Sans proposer d’étymologie pour flāuus, Aulu-Gelle en donne une description permettant de saisir la couleur dénotée, selon lui, par cet adjectif :

  • Aulu-Gelle, N. A. 2, 26, 12 :
    Flauus’ contra uidetur e uiridi et rufo at albo concretus ; sic ‘flauentes comae’ et, quod mirari quodam uideo, frondes olearum a Vergilio ‘flauae’ dicuntur.
    « Flauus au contraire paraît formé de vert, de rouge et de blanc ; ainsi Virgile dit flauentes comae, « cheveux blonds », et, ce qui étonne certains, je le constate, il qualifie de flauae, blonds, les feuillages des oliviers. » (traduction R. Marache, 1967, CUF).

La première partie de ce passage faisant allusion à trois couleurs vert, rouge et blanc pour flauus a paru étrange à plusieurs commentateurs d’Aulu-Gelle. Nous proposons d’y voir une indication technique de peintre, qui signifie en fait : quand on veut fabriquer la couleur appelée flauus, il faut mélanger les matières colorantes avec lesquelles on fait le vert, le rouge et le blanc.

5.3. « Famille » synchronique du terme

L’adjectif de couleur flauus a servi de base de suffixation à plusieurs lexèmes :

- le verbe flāueō, -ēs, -ēre « être jaune » (formé avec le -ē- d’état sur la base de l’adjectif : flāu-us →flāu-ē-re) ; puis, sur le thème d’infectum de ce verbe d’état, est bâti (avec le suffixe « inchoatif » ou « transformatif » -scere) le verbe flāuēscō, -is, -ere « devenir jaune, jaunir », attesté dès Caton.

- l’adjectif flāuidus, -a, -um « jaune », très rare (attesté seulement chez Pline l’Ancien et Caelius Aurelianus) est formé sur l’adjectif flāuus avec le suffixe latin -idus. Dans le domaine de la couleur, ce suffixe est présent dans plusieurs adjectifs chromatiques bâtis sur d’autres adjectifs chromatiques pour marquer une couleur approximative de la couleur dénotée par la base : albus « blanc » → albidus « à peu près blanc, un peu blanc, blanchâtre ».

- le nom propre Flāuius est un anthroponyme, nom de famille (gentilice) des membres de la gens Flauia. Il fournit des adjectifs d’appartenance : Flāuius, -a, -um « de Flavius, d’un Flavius » ; Flāui-ālis, -e « du collège des prêtres institués en l’honneur de la gens Flauia » (avec le suffixe -ālis du vocabulaire religieux) ; Flāui-ānus, -a, -um « de Flavius » (avec la variante suffixale -ānus issue de *-no-).

L’adjectif de couleur flauus fournit aussi le premier élément du composé flāuĭ-cŏmāns, -ntis « qui a les cheveux blonds », attesté chez Prudence (Apoth. 495). Il s’agit d’un composé poétique correspondant métriquement à un choriambe en 4 syllabes : syllabe longue + syllabe brève + syllabe brève + syllabe longue, la frontière de composition se situant entre les deux syllabes brèves et le premier terme se terminant par ĭ, la voyelle « de composition » caractéristique de cette position morphologique.

Le second terme est associable au substantif cŏma, -ae F. « chevelure » et plus particulièrement à l’adjectif poétique cŏmāns (-antis) « chevelu, pourvu d’une chevelure ou d’une crinière », attesté chez Virgile, Ovide, Stace. Cet adjectif cŏmāns (-antis) fonctionne comme un adjectif possessif sur coma « chevelure », bien que le suffixe -ns (-ntis) ne fonctionne pas habituellement comme un suffixe de possession. A première vue, cŏmāns (-antis) pourrait être considéré comme le participe présent adjectivisé du verbe dénominatif cŏmāre « être chevelu » bâti sur cŏma « chevelure » (comme « qui réalise une coma »). Mais ce verbe a très peu d’occurrences et elles sont tardives.

S’il faut comprendre que flāuĭ-cŏmāns, -ntis a pour second terme l’adjectif virgilien cŏmāns, -ntis, le composé pourrait être considéré comme un composé déterminatif où le premier terme apporte des informations sémantiques sans changer la catégorie grammaticale (la catégorie grammaticale adjectivale du second terme est aussi celle du composé dans son ensemble).

Mais ce composé rappelle pour sa structure sémantique les composés possessifs (ou bahuvrīhi) (comme flauicomus, -a, -um de même sens chez Claudien, Laud. Herc. 97) : dans ce cas le second terme serait associable au substantif coma « chevelure » et le suffixe -ns (-ntis) aurait été ajouté en outre pour faire la « synthèse » du lexème.

De toute façon, il s’agit d’un lexème poétique et artificiel et sa structure de choriambe était probablement le critère essentiel justifiant sa formation.

Un rapprochement synchronique, sinon diachronique (cf. §6.2), avec flōs, -ōris, m. « fleur » et flōrus, -a, -um « fleuri, éclatant », employé à propos de la blondeur des cheveux dans la poésie ancienne, est vraisemblable.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

À l’intérieur du champ lexical des couleurs, flauus n’occupe pas une position générique d’orthonyme pour la couleur jaune : en effet, il ne permet pas de décliner un paradigme de nuances comme l’autorise fr. jaune avec la série jaune citron, jaune d’or, jaune indien, ocre-jaune, etc. (M. Fruyt, 2006, 28). Pour cette zone chromatique du jaune, le latin a plusieurs dénominations.

De flauus sont sémantiquement proches florus, usité dans la poésie ancienne pour le blond des cheveux (Pacuv. Trag. 19 W ; Acc. 430 D), aureus pour la couleur de l’or et le blond des cheveux (Virg. En. 10, 16 ; Ov. R. A. 39).

Fuluus recouvre les nuances du jaune foncé proche du brun-rouge (le lion, Lucr. 5, 901 ; le loup, Virg. En. 1, 275) et du jaune foncé à reflets rouges (la flamme du feu, Virg. Aen. 7, 76 ; les cheveux, Virg. En. 10, 562). S’il rejoint flauus, il s’en distingue du fait qu’il s’emploie pour les registres plus foncés : il ne qualifie pas les blés, spécificité de flauus, et à la différence de ce dernier, il se dit du feu. Du pâle au foncé, s’établit une gradation entre fuluus « jaune foncé » et flauus « jaune clair », qui intègre les nuances du jaune pâle exprimé par cereus, sulfureus, buxeus, silaceus et murreus.

Le jaune pur se mêle d’autres teintes. En relation avec le substantif crocus, qui désigne le safran, croceus qualifie ce qui est rouge orangé, par exemple l’aurore (Virg. Géorg. 1, 447) et luteus exprime de même ce croisement entre le rouge et le jaune. L’interférence avec le rouge qui s’observe dans plusieurs termes (flauus, fuluus, cereus et luteus) tient à l’importance de cette couleur pour les Romains, symbole du pouvoir et de la force (V. Baran, 1983, 400). À l’inverse, luridus dénote un jaune terne et grisâtre (les vieilles dents jaunies comme le buis, Hor. Od. 4, 13, 10 ; des serviettes crasseuses, Stat. Silv. 4, 9, 25).

Les similitudes et les distinctions établies sur un plan sémantique ne sont que des tendances et il arrive qu’elles ne soient pas observées. Melleus rejoint flauus, usuel pour la couleur du miel, mais Pline l’Ancien les différencie (HN 37, 191, à propos d’une pierre) :

  • Pline HN 37,191 :
    Melichlorom est geminus, parte flauus, parte melleus.
    « La mélichlore est bicolore, en partie jaune, en partie couleur de miel. » (traduction E. de Saint-Denis, 1972, CUF)

peut-être par association avec le miel attique tirant sur le roux (J. André, 1949, 158). À l’inverse, la tendance à distinguer flauus « jaune clair » et fuluus « jaune sombre » s’estompe fréquemment lorsque les deux termes qualifient le sable, harena :

  • Ov. M. 14, 448 :
    In mare cum flaua prorumpit Thybris harena.
    « le Tibre se jette dans la mer avec son limon jaune. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Ov. M. 9, 36, à propos d’un combat de lutte :
    inque uicem fuluae tactu flauescit harenae.
    « à son tour il jaunit sous le sable fauve dont je le couvre. » (traduction G. Lafaye, 1960, CUF).


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