fĕrē, fermē

(adverbes)



§ 6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Évolution des emplois

Fere et ferme sont employés à peu près également chez les auteurs archaïques, mais fere est ensuite plus fréquent, tandis que ferme se raréfie après l’époque cicéronienne. Selon Varron, fere a remplacéferme. Voir § 3.

6.2. Étymologie et origine

En diachronie, l’étymologie de fere et de ferme est généralement donnée comme incertaine. La plus souvent retenue et la plus vraisemblable rapproche ce couple d’adverbes de l’adjectif firmus, -a, -um, “ferme, solide, constant”1), mais ce rapprochement pose un certain nombre de problèmes.

6.2.1. Lien avec firmus

La relation supposée entre ferme et firmus et entre ferme et fere a donné lieu à deux hypothèses. Selon la première, en tant que produit phonétique de *fer(i)me (avec une syncope du -i- bref en syllabe ouverte posttonique), ferme est le superlatif de fere. Selon la seconde, ferme est l’adverbe en de *fermos, forme ancienne de l’adjectif firmus 2).

La seconde hypothèse paraît préférable ; car faire de ferme un superlatif n’est pas satisfaisant3). Il faut donc supposer que ferme est régulièrement formé sur *fermos, avant le passage de *fermos à firmus, passage qui n’est pas clair phonétiquement4). Une différence de vocalisme entre l’adjectif et l’adverbe serait alors apparue, comme dans le couple que forment bene et bonus. Mais, à la différence du couple bene / bonus, qui conserve sa relation sémantique, le couple ferme / firmus se serait séparé, au point que leur relation sémantique n’aurait plus été sentie5).

Sur firmus ont été refaits deux autres adverbes, firmiter, “fermement”, et firme, “avec fermeté”, “avec conviction”, “invariablement”, l’un et l’autre attestés depuis Plaute.

6.2.2. fere < ferme ?

Il est impossible de faire venir fere de ferme. Fere, adverbe en -e long, suppose un adjectif ferus, -a, -um, qui existe, mais dont le sens (“sauvage”) n’a aucun rapport avec celui de fere, ce qui n’empêche pas Priscien de faire le rapprochement, tout en remarquant l’écart sémantique (cf. ci-dessus). L’explication qu’il en donne est fantaisiste, mais le rapprochement entre fere et ferus n’est peut-être pas entièrement erroné.

Ceux qui, comme le L.E.W., l’O.L.D., et, avec prudence, le D.E.L.L.6), rattachent étymologiquement fere à firmus, issu d’une racine *dher-, ne disent pas comment il s’y rattache.

Il semble qu’on ne puisse éviter l’hypothèse d’un adjectif latin issu de cette racine, *feros (<*dher-e/o-), de sens “solide, assuré, dur”, qui aurait dû aboutir phonétiquement à *ferus, mais qui, en raison de son homophonie avec un autre adjectif, ferus,”sauvage”, (<*ghwer-e/o-), a disparu en se confondant avec ce dernier (et l’on peut noter que dans certains emplois, ferus signifie “dur, compact”, plutôt que “sauvage”7) ).

Fere serait l’adverbe régulièrement formé à partir de cet adjectif *ferus, “solide, assuré, dur”, adverbe qui aurait été conservé, tandis que ferus, “sauvage”, n’a pas d’adverbe qui lui corresponde. Une fois cet adjectif *ferus, “solide, assuré, dur”, confondu avec ferus, “sauvage”, l’adverbe fere n’était plus rattaché à aucune base de dérivation. Il serait alors devenu un adverbe modal, de même que l’adverbe ferme, adverbe dérivé de l’adjectif *fermos passé à firmus (dont *ferus, “solide, assuré, dur”, serait un quasi-synonyme), lui aussi désormais isolé, par suite du changement phonétique qui avait affecté firmus.

6.2.3. Question du sémantisme

Ces hypothèses sont-elles acceptables d’un point de vue sémantique ? Comment fere et ferme, “environ, à peu près, presque”, ou “ordinairement, généralement”, peuvent-ils être en relation sémantique avec firmus (et son doublet hypothétique *ferus), “ferme, solide, constant”8) ? Pourquoi et comment passe-t-on de “solidement” à “de façon approximative” (adverbe de constituant), ou à “en général”, “ordinairement” (adverbe d’énoncé) ?

6.2.3.1. Acceptions de firmus

Parmi les différentes acceptions de firmus, certaines se prêtent mieux que d’autres à un rapprochement avec le sens des adverbes fere et ferme, celles que l’O.L.D. enregistre sous les numéros 10 et 111 et dont on retiendra 10 a (firmus, “crédible”, “sûr”, “digne de confiance”, qui se dit d’espoirs, de promesses, de ressources, sur lesquelles on peut compter), 10 d (firmus, “crédible sous le rapport de la véracité”, qui se dit de déclarations, de rumeurs) et 11 a (firmus, “bien-fondé”, “qui emporte la conviction”, qui se dit d’arguments ou de preuves). Dans ces acceptions, firmus, “crédible” ou “qui emporte la conviction”, se rapporte à des énoncés (les promesses ou les rumeurs) ou à ce qui peut s’énoncer (les arguments ou les preuves). L’adjectif concerne alors la “fermeté” de l’affirmation, qui implique la “crédibilité” du discours, plus que sa véracité.

6.2.3.2. Evolution du sens des adverbes

L’adverbe ferme correspondant anciennement à cet adjectif firmus et l’adverbe fere, qui en est synonyme, ont pu, dans un contexte relatif à ce qui se dit ou ce qui peut se dire, devenir des adverbes modaux par lesquels le locuteur donne un discours comme ”(discours énoncé) de façon crédible”, “de façon convaincante”. Ensuite l’adverbe aura pu s’employer non plus à propos du discours, mais de son contenu, dont le locuteur affirme, non pas la véracité, ni l’exactitude, mais le caractère crédible. On peut rapprocher d’une telle évolution celle de l’adverbe sane, “de façon saine” (sens attesté), qui est aussi devenu un adverbe modal, sane, “vraiment”, par lequel un locuteur donne son discours comme ”(énoncé) de façon saine”, c’est-à-dire “véridique”.

Dans différents contextes en effet, fere et ferme peuvent se paraphraser par une incise, “on peut le croire”, ce qui ouvre deux possibilités, selon la portée de l’adverbe.

S’il porte sur l’énoncé et que cet énoncé est une maxime ou une constatation générale, fere ou ferme, “de façon crédible”, “on peut le croire”, supposent une crédibilité fondée sur des observations répétées et concordantes, donc impliquent “d’ordinaire”, “en général”. La phrase aestiua quartana fere breuis est peut se comprendre comme “La fièvre quarte, quand elle survient en été, ne dure pas longtemps, on peut le croire” (“on peut le croire, parce qu’on l’a souvent observé”), donc “en général, la fièvre quarte, quand elle survient en été, ne dure pas longtemps”).

Si l’adverbe ne porte que sur un constituant, qui apporte une information précise, éventuellement chiffrée, il marque une réserve du locuteur sur le renseignement qu’il fournit, sans le prendre vraiment à son compte, en le donnant comme “crédible”, non comme “véridique” ou “exact”, ce qui implique qu’il peut n’être qu’“approximatif”. L’expression capti octingenti ferme et triginta, peut se comprendre comme “il est crédible que l’on fit huit cent trente prisonniers” (“je n’affirme pas que huit cent trente est le nombre exact, mais c’est un nombre crédible”), donc “on fit environ huit cent trente prisonniers”). Dans ce dernier cas, on peut supposer que la valeur affirmative de fere et de ferme, “on peut le croire”, s’est affaiblie, faisant passer d’une ”(information) crédible” à une ”(information) approximative”, d’où le sens de “à peu près”, “environ”, dont “presque” n’est qu’une variante conditionnée par le contexte et la visée argumentative.

On peut penser que ces deux adverbes, dissociés ou privés de leur base adjectivale, ont d’abord restreint leur sens, en passant de “fermement”, “de façon convaincante” (à propos d’une affirmation) à “de façon crédible” (à propos d’un énoncé), pour devenir uniquement des adverbes modaux. Ils ont suivi deux processus différents, selon qu’ils étaient adverbes d’énoncé ou adverbes de constituant, pour en arriver à signifier “généralement”, “d’ordinaire”, dans la fonction d’adverbe d’énoncé, et “à peu près”, “environ” (avec une variante “presque”), dans celle d’adverbe de constituant.

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1) Pokorny, I.E.W., p. 253, s. v. 2. dher- “halten, festhalten, stützen” : “Lat. (…) mit einer Bed. “festhaltend, fest : fast” vielleicht fere “beinahe”, firme (*ferimed, Sup.) “ganz annäherungsweise, beinahe”, sowie firmus “stark, fest, dauerhaft” (mit dial. i)”.
2) ferme du Thesaurus Lateinische Laut- und Formenlehre , München, Beck, 1977, p. 45.
3) Surtout parce que ferme ne se distingue pas sémantiquement de fere, comme un superlatif de son positif (cf. article FERE-FERME de l’O.L.D., p. 685C) ; par ailleurs les superlatifs à suffixe -mus ou -imus sont tirés d’adverbes-prépositions (summus de sub) ou de formes (peut-être adverbiales) en -e long : supremus, extremus, etc.
4) Cf. L.E.W., I, p. 506, s. v. firmus, et D.E.L.L. , p. 237B, s. v. firmus
5) Sauf erreur, aucun grammairien ou lexicographe latin n’établit de relation entre ferme et firmus.
6) D.E.L.L., p. 226, s.v. fere : “Le rapprochement avec firmus, fretus n’est pas impossible, mais il est indémontrable. Ce qui suggère ce rapprochement, c’est all. fast ‘presque’ à côté de fest ‘solide’”.
7) Cf. D. Conso, ”Ferus et la “sauvagerie” des hommes. Étude sur les critères de la polysémie”, in Mélanges P. Lévêque, VIII, M.-M. Mactoux & E. Geny (éds.), Paris, Les Belles Lettres, 1994, p. 103-105.
8) Le L.E.W. et le D.E.L.L. rendent compte de ce rapprochement en mettant en parallèle la relation étymologique qui existe, en allemand, entre l’adjectif fest, “solide”, et l’adverbe fast, “presque”, sans préciser davantage.