fĕrē, fermē

(adverbes)



§ 4. Description des sens du lexème et évolutions sémantiques

4.1. Deux fonctions adverbiales

Fere et ferme remplissent deux fonctions adverbiales différentes, toutes deux attestées dès les premiers textes.

Dans la fonction d’adverbe de constituant, avec une portée limitée à un constituant de l’énoncé et deux orientations sémantiques différentes, fere et ferme expriment le plus souvent l’approximation (« environ », « à peu près »), et parfois indiquent qu’il s’en faut de peu qu’une limite ne soit atteinte, une réalisation pleinement achevée (« presque »).

Dans la fonction d’adverbe de phrase, fere et ferme portent sur un énoncé plus ou moins long et ont une valeur de généralisation : “généralement”, “d’ordinaire”, “presque toujours”, à propos de situations ou de phénomènes récurrents, “principalement”, “le plus souvent”, dans d’autres cas.

Avec une négation, ce sera “ne … pas toujours”, “ne … guère”. Fere ou ferme donne alors une prédication, non pas comme “vraie en tout temps et en tout lieu”, mais comme “le plus souvent vraie”, “vraie, avec des exceptions”. Ce sens généralisant est moins fréquent que le sens d’approximation, mais tout de même bien attesté.

Les deux sens sont anciens.

Il semble qu’un ordre des mots en partie différent corresponde à chacune des deux fonctions adverbiales, du moins en l’absence de négation1). Quand fere ou ferme est un adverbe de constituant, il suit généralement le mot (ou s’insère dans le groupe de mots) sur lequel il porte. Quand fere ou ferme est un adverbe d’énoncé, dans une subordonnée, il suit immédiatement le mot subordonnant et, dans une principale, placé au début ou au milieu de la phrase, il précède le verbe. Mais si la phrase est négative ou comporte un terme négatif, l’adverbe suit immédiatement la négation ou le terme négatif, que ce soit un adverbe de constituant (nemo fere “presque personne”, nihil fere “presque rien”, etc.) ou un adverbe d’énoncé :

  • Tér. Andr. 460 : Fidelem haud ferme mulieri inuenias uirum.
    « On ne trouve guère d’homme qui soit fidèle à une femme. »

4.2. Analyse sémantique

Dans l’étude sémantique, il y a lieu de distinguer l’adverbe de constituant et l’adverbe d’énoncé.

4.2.1. Adverbes de constituant

Pour rendre fere / ferme adverbe de constituant, le traducteur doit choisir entre “environ”, “à peu près”, et “presque”, sur des critères à la fois contextuels et relatifs à l’argumentation.

Le contexte peut être contraignant, comme dans les deux exemples suivants :

  • Tér. Andr. 284 : Iam ferme moriens me uocat.
    « Presque mourante déjà, elle m’appelle ».

Ce passage signifie qu’il s’en faut de peu que Chrysis n’ait atteint le terme de sa vie.

  • Liv. 36, 8, 1, Haec ferme Hannibalis oratio fuit.
    « Tels furent à peu près les propos que tint Hannibal. »

Dans l’exemple précédent, ferme, qui porte sur haec, ne peut exprimer que l’approximation.

Mais le contexte peut laisser le choix entre les deux interprétations. C’est alors la visée argumentative qui imposera “à peu près” ou “presque”. Dans :

  • Cic. Quinct. 15 : Ibi cum isto Naeuio familiariter uiuit. Annum fere una sunt.
    « Là, il (Quinctius) vit familièrement avec ce Naevius. Pendant près d’une année, ils sont ensemble. »

le contexte n’est pas contraignant : annum fere peut signifier “pendant un an environ” aussi bien que “pendant près d’un an”. Mais l’argumentation fait préférer « presque »2).

L’Oxford Latin Dictionary fait de ces deux variantes sémantiques deux sens distincts :

- le sens 1 (“approximately”, “about”, “roughly”, “more or less”, “practically”)

- et le sens 2 (“virtually”, “almost”, “nearly”, “pretty well”).

Dans la mesure où le contexte intervient dans le choix, il faut plutôt considérer ces deux orientations sémantiques, “à peu près” et “presque”, comme deux variantes et non pas comme deux sens. La première semble majoritaire et la seconde minoritaire, d’après les relevés de l’O.L.D. et du T.L.L.3).

4.2.2. Contextes d'emplois des adverbes de constituant

Fere / ferme, adverbes de constituant, de sens “à peu près” ou “presque”, apparaissent surtout dans certains contextes particuliers, que l’on peut classer selon qu’ils imposent, pour l’adverbe, une valeur d’approximation, ou la valeur d’une limite dont on s’approche sans l’atteindre, ou qu’ils laissent le choix entre ces deux interprétations.

Quand l’adverbe porte sur un pronom ou un adverbe démonstratif et quand il porte sur un numéral, le contexte impose de comprendre fere ou ferme comme “à peu près”, “environ”. L’exemple de Tite-Live cité ci-dessus :

  • Liv. 36, 8, 1 : Haec ferme Hannibalis oratio fuit.
    « Tels furent à peu près les propos que tint Hannibal. »

fournit un exemple de ferme portant sur un démonstratif. Une autre occurrence de Tite-Live fournit un exemple où ferme porte sur un numéral :

  • Liv. 10, 14, 21 : Tria milia et quadringenti caesi, capti octingenti ferme et triginta.
    « On massacra trois mille quatre cents Samnites, on fit environ huit cent trente prisonniers. »

Quand l’adverbe porte sur un lexème exprimant la totalité, la plénitude (ou l’absence totale) ou sur un lexème indiquant une limite ou une localisation précise, vers laquelle on tend sans l’atteindre, le contexte impose de comprendre l’adverbe comme “presque” :

  • Cic. Agr. 2, 50 : cum intellegebam totam hanc fere legem ad illius opes euertendas tamquam machinam comparari.
    « comprenant que cette loi n’est, presque toute entière, qu’une machine de guerre mise en oeuvre pour renverser sa puissance. »
  • Virg. En.5, 327-329 :
    Iamque fere spatio extremo (…) sub ipsam
    finem aduentabant, (…) cum (…) Nisus
    labitur infelix.

    « Déjà, presque au terme du parcours (…), ils arrivaient sur le but quand Nisus, le malheureux, glisse et chancelle. »

Quand fere ou ferme portent sur un pronom ou un adjectif exprimant l’identité, la similitude ou la comparaison, les deux interprétations sont possibles et le choix peut sembler indifférent :

  • Cic. Opt. gen. 17 : Ipsum Isocratem, quem (…) Plato suum fere aequalem (…) in Phaedro laudari fecit ab Socrate.
    « Isocrate lui-même, que (…) Platon, dont il est sensiblement le contemporain, a fait louer (…) dans son Phèdre par Socrate. »

Isocrate est-il “à peu près contemporain” ou “presque contemporain” de Platon ? La différence est mince.

Les contextes où l’adverbe porte sur un lexème qui implique une notion de quantité ou de mesure sont également ambigus ; dans :

  • Plaut. Bacch. 388 :
    Hoc factumst ferme abhinc biennium.
    « Il y a de cela presque deux ans”, ou “il y a de cela environ deux ans. »

en l’absence de visée argumentative, le choix entre “presque” et “environ” paraît ici indifférent.

Il semble donc que “à peu près” et “presque” soient deux variantes contextuelles d’un adverbe d’approximation, plutôt que deux sens distincts.

4.2.3. Adverbes d'énoncé

Fere et ferme, adverbes d’énoncé, portent sur des énoncés qui vont de l’incise à la phrase. Le rôle de cet adverbe marquant la généralisation n’est pas le même dans un énoncé affirmatif et dans un énoncé négatif.

4.2.3.1. Dans un énoncé affirmatif

Dans un énoncé affirmatif, il sert à présenter un phénomène ou un événement comme récurrent, un comportement comme habituel ou normal :

  • Cic. Inv. 2, 14 (à propos d’un homme qui, en voyage, se lie avec un autre voyageur) : Cum hoc, ut fere fit, in uia sermonem contulit.
    « Avec ce voyageur, comme il arrive d’ordinaire, il engagea la conversation, en cours de route. »

De même il sert à définir les caractéristiques ou les circonstances d’une situation durable ou d’un événement récurrent ou encore le comportement habituel d’un personnage :

  • Celse, 2, 8, 16 : Aestiua quartana fere breuis est.
    « En général, la fièvre quarte, quand elle survient en été, ne dure guère. »
  • Tér. Ph. 363-364 : ruri fere / se continebat.
    « Il vivait le plus souvent à la campagne. »

Il sert enfin à justifier un conseil ou une constatation par une maxime de valeur générale. Haranguant ses troupes cernées par l’ennemi, un général les exhorte à faire preuve de courage, avec cet argument :

  • Liv. 22, 5, 2 : Quo timoris minus sit, eo minus ferme periculi esse.
    « Ordinairement, moins on a peur, moins on court de danger. »

4.2.3.2. Dans un énoncé négatif

Dans un énoncé négatif, fere ou ferme atténue le caractère absolu de la négation : “ne … généralement … pas” ou “ne … guère”, comme dans cet exemple déjà cité :

  • Tér. Andr. 460 : Fidelem haud ferme mulieri inuenias uirum.
    « On ne trouve guère d’homme qui soit fidèle à une femme. »

4.2.4. Contextes d'emplois des adverbes d'énoncé

À la différence de l’adverbe de constituant, l’adverbe d’énoncé n’est pas limité à des contextes déterminés. Ce qui est donné comme “généralement vrai”, “vrai, avec quelques exceptions”, “plus souvent vrai que faux”, peut concerner n’importe quel domaine et se rencontrer dans des énoncés divers. Le verbe sera le plus souvent au présent, pour une maxime ou une constatation de valeur générale, à l’imparfait, parfois au parfait, pour un événement récurrent ou une habitude du passé :

  • Liv. 8, 8, 14 (autrefois, à Rome, quand on levait des troupes) : scribebantur (…) quattuor fere legiones.
    « on enrôlait d’ordinaire quatre légions. »

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1) Cette répartition comporte des exceptions. Par ailleurs, dans certaines occurrences, il est difficile de choisir entre les deux fonctions.
2) Cicéron veut montrer que les deux associés ont vécu longtemps ensemble, ce qui permettait à Naevius de réclamer l’argent qu’il prétend maintenant que Quinctius lui devait. Cette visée argumentative incite l’orateur à majorer le temps que les deux hommes ont passé ensemble.
3) O.L.D., 685-686, et T.L.L. VI, 492-499 et 521-523.