fēmĭna, -ae (f.)

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

6.1.1. Epoque archaïque : fēmina chez Plaute

Chez Plaute, on trouve fēmina à la fois au sens de « femelle » (sens A) et de « femme » (sens B). Fēmina « femelle » apparaît à la fois dans son emploi adjectival et dans son emploi substantival. Par ailleurs, fēmina « femme » est fortement concurrencé par mulier, terme beaucoup plus courant (279 occurrences de mulier pour 13 de fēmina « femme »). Dans cette signification, ce lexème a pour particularité d’être souvent qualifié par des adjectifs soit très mélioratifs optuma « excellente », bona « bonne », nitida « resplendissante », lepida « charmante »), soit très péjoratifs (mala « méchante », scelesta « scélérate »). De toute évidence, il est senti comme particulièrement expressif, ce qui explique sans doute sa faible fréquence ; le terme mulier est utilisé de préférence quand le locuteur veut signifier, sans connotation particulière, l’appartenance d’un être humain au sexe féminin ; c’est d’ailleurs mulier qui est senti comme l’antonyme de uir, le syntagme uir et mulier apparaissant à plusieurs reprises tandis que uir et fēmina est absent.

6.1.2. Epoque classique : fēmina en prose (Cicéron) et en poésie (Ovide)

Chez Cicéron, fēmina est, comme chez Plaute, un terme rare, et de loin dépassé en fréquence par le terme mulier en ce qui concerne la signification « femme ». Toutefois, l’on constate une évolution assez nette : Cicéron restreint son utilisation du lexème à des tournures particulièrement laudatives (les syntagmes au superlatif tel que optima femina, nobilissima femina, grauissima femina, etc. sont très fréquents, et les adjectifs qualifiant fēmina sont tous laudatifs, sans exception1) ; et surtout, il ne l’emploie que pour renvoyer à des femmes appartenant à la noblesse ou à des femmes nées libres dont il veut souligner le haut caractère moral : fēmina ne renvoie jamais à une esclave ou une affranchie. Le terme semble donc avoir acquis un nouvel emploi, caractérisé par un sème /bien née/.

Chez Ovide, peut-être en partie pour des raisons métriques (mŭlĭĕr, gén. mŭlĭĕris ne peut être utilisé qu’au nominatif-vocatif dans l’hexamètre et le pentamètre dactyliques, et à condition d’être placé devant un mot commençant par une consonne), fēmina est le terme le plus usuel pour désigner une femme : il semble dépourvu de connotation particulière. Peut-être faut-il également attribuer cette préférence d’Ovide pour fēmina à un souci poétique d’éviter les termes usuels en prose ; mulier toutefois n’est pas absent du corpus élégiaque.

6.1.3. Epoque post-classique

Dès le début de l’époque impériale, le lexème fēmina, déjà usuel en poésie à l’époque classique, devient fréquent également en prose ; il semble perdre le caractère laudatif qu’il avait chez Cicéron. Un autre phénomène témoigne d’une évolution dans l’usage : alors qu’à la fin de la République, on trouvait mulier en face deuir dans les passages où les auteurs opposent la femme à l’homme, fēmina supplante peu à peu mulier dans ce type d’opposition ou de coordination. Tite-Live, dans de tels passages, peut utiliser mulier, mais utilise de plus en plus systématiquement fēmina au fil de l’Ab Vrbe Condita2); de même, Sénèque, Quintilien et Tacite ont beaucoup plus souvent recours à fēmina. Chez des poètes tels que Lucain, Stace ou Valerius Flaccus, mulier est absolument absent.

Comme le fait remarquer J.N. Adams3), il est probable que l’usage de plus en plus fréquent de fēmina dans la poésie et la prose de l’époque impériale ne traduise pas une évolution dans le latin parlé de la vie quotidienne. Fēmina est très employé à l’écrit, mais les textes où ce lexème apparaît de façon usuelle sont représentatifs d’un niveau de langue plutôt élevé, voire très soutenu. Dans les quelques textes conservés qui font appel à un registre plus courant, mulier est le terme le plus fréquemment utilisé : c’est le cas du Satiricon de Pétrone.

6.1.4. Epoque tardive

À l’époque tardive, cette distinction diastratique entre fēmina et mulier semble se maintenir. Selon J.N. Adams4), les différentes versions de la Vetus Latina - rédigées dans un latin de bas niveau de langue (angl. standard) avec certains « vulgarismes » - utilisent presque systématiquement mulier ; mais Jérôme, lorsqu’il traduit directement l’hébreu, recourt plutôt à fēmina, selon l’usage des gens cultivés de cette époque. Il est cependant probable que, malgré son appartenance à un niveau de langue assez élevé, fēmina était un lexème fréquent : il s’est maintenu durant toute la latinité tardive, et est passé dans presque toutes les langues romanes.

6.2. Etymologie et origine

Le lexème semble être une ancienne forme de participe en *-meno-, lexicalisée et substantivée ; elle serait à rapprocher du grec *θημένη, participe moyen non attesté du verbe (rare et archaïque) θάομαι « sucer, traire ». Le sens originel, reconstitué et non attesté, de ce participe serait alors « qui est sucé, qui allaite ». L’élément fē- représenterait la continuation d’une racine indo-européenne *dhē- < *dheh1-, associée à l’idée de fécondité, que l’on retrouverait dans lat. fēcundus « fécond, qui produit », fēlīx « heureux », fēnum « foin »(?) (comme production agricole à l’origine) et gr. θηλή.




Revenir au § 5 ou Revenir au plan ou Aller au § 7

1) Voir F. SANTORO L’HOIR (1992, 38 sq.), qui fait une liste exhaustive des adjectifs épithètes qualifiant femina dans le corpus cicéronien.