fēmĭna, -ae (f.)

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

A. « Femelle »

A.1. Pour un animal

Fēmina est employé au sens de « femelle » dans l’ensemble de la latinité ; le lexème côtoie très fréquemment son antonyme mās « mâle », qu’il s’agisse d’associer ou d’opposer les deux termes :

  • Pl. Mil. 1111-1113 :
    - Quid is ? ecqui fortis ? - Abi sis hinc : nam tu quidem
    Ad equas fuisti scitus admissarius,
    Qui consectare qua maris qua feminas.
    « - Et lui ? Est-il bien ? - Ah, laisse-moi donc. Tu aurais fait un fameux étalon, à voir comme tu poursuis à la fois les mâles et les femelles. » (traduction A. Ernout, 1952, CUF)

Dans cette signification « femelle », fēmina est fréquemment employé pour déterminer un substantif dénotant le nom d’une espèce animale (cf. supra § 3.0.1. : Pl. Truc. 284 : musca femina « mouche femelle »). Ainsi trouve-t-on dans l’exemple suivant canis femina « chienne », littéralement « chien femelle » :

  • Pl. Men. 837-838 :
    Audio, sed non abire possum ab his regionibus :
    Ita illa me ab laeua rabiosa femina adseruat canis.
    « J’entends ta voix, mais je ne puis quitter ces lieux. Tu le vois ; à gauche cette chienne enragée me tient en arrêt. » (traduction A. Ernout, 1952, CUF)

Cet emploi de fēmina déterminant un substantif est bien attesté à diverses périodes de la latinité : le TLL en fait mention chez Ennius, Plaute, Caton, Varron, Tite-Live, Aulu-Gelle, et Pline. Dans cet emploi, f ēmina sert à marquer le sexe féminin des animaux lorsque, comme dans le cas de canis, celui-ci n’est pas marqué par un suffixe ou un morphème autre que l’accord grammatical au genre féminin (comme il l’est ci-dessus dans Pl. Men. 838, où rabiosa est accordé au féminin avec canis). Fēmina « femelle » sert alors d’antonyme à mās « mâle ». Pour les bovins, par exemple, puisque bōs, terme générique, est soit féminin soit masculin, dans certaines situations où le sexe de l’animal est important (par exemple pour les sacrifices), on oppose bōs mās et bōs fēmina.

A.2. Pour une plante

Si l’on trouve à toutes les époques fēmina pour un animal femelle, en revanche l’emploi de l’opposition fēmina vs mās pour des végétaux est restreint aux textes traitant de botanique (essentiellement Pline l’Ancien). Selon la conception antique de la botanique, on peut, par métaphore, avoir de telles dénominations binaires pour marquer la différence entre deux plantes considérées comme deux variétés de la même espèce. Le trait saillant extralinguistique justifiant ces dénominations est souvent (mais non exclusivement) la différence de taille, la plante dite « mâle » étant d’une grosseur supérieure à la plante correspondante dite « femelle »1). Ainsi, au sein de l’espèce harundo Indica « bambou » (littéralement « roseau de l’Inde »), Pline l’Ancien mentionne-t-il que les Indiens distinguent deux sous-espèces, l’une « mâle » et l’autre « femelle » :

  • Plin. HN 16,162 : Harundini quidem Indicae arborea amplitudo, quales uulgo in templis uidemus. Differre mares ac feminas in his quoque Indi tradunt.
    « Le roseau de l’Inde, tel que nous le voyons souvent dans les temples, a la grosseur d’un arbre. Les Indiens assurent que le mâle et la femelle diffèrent aussi dans cette espèce. » (traduction J. André, 1962, CUF)

Cette opposition mas vs fēmina est utilisée par Pline pour distinguer de nombreuses plantes, par exemple différentes sortes de mélèze :

  • Plin. HN 16, 187 :Cedrus, larix et iuniperus rubent. Larix femina habet quam Graeci uocant aegida, mellei coloris.
    « Le cèdre, le mélèze et le genévrier sont rouges. Le mélèze femelle fournit ce que les Grecs appellent aegis, qui est couleur de miel. » (traduction J. André, 1962, CUF).

B. « Femme » : « être humain de sexe féminin »

La signification « femme, être humain de sexe féminin » (et non « être humain de sexe féminin adulte » ou « être humain de sexe féminin marié »2)) pour fēmina est bien attestée tout au long de la latinité, depuis Plaute jusqu’aux auteurs chrétiens, aussi bien en prose qu’en poésie.

Fēmina désigne la femme par opposition à l’homme : l’entité extralinguistique dénotée est définie par son appartenance au sexe féminin, avec toutes les propriétés associées dévolues aux femmes dans la Rome antique. Aussi fēmina apparaît-il souvent dans des contextes lexicaux où il s’oppose à un terme désignant l’homme caractérisé par sa masculinité, soit les termes mās, masculus ou uir :

  • Pl. Mil. 485-487 :
    Non hercle hisce homines me marem , sed feminam
    uicini rentur esse serui militis ;
    ita me ludificant.
    « Morbleu ! Ces gens-là me prennent donc pour une femme, et non pour un homme, ces esclaves du militaire d’à côté ; ils ont une façon de se moquer de moi ! » (traduction A. Ernout, 1952, CUF)
  • Ov. Am. 2, 3, 1-2 :
    Ei mihi, quod dominam nec uir nec femina seruas,
    Mutua nec Veneris gaudia nosse potes !
    « Hélas ! Pourquoi ma maîtresse est-elle gardée par toi, qui n’es ni homme ni femme et qui ne peux connaître les joies que se donnent deux amants ? » (traduction H. Bornecque, 1989, CUF)

L’alternance entre l’opposition à mās (chez Plaute) et l’opposition à uir (chez Ovide) n’est pas dictée par le sens, mais par une évolution diachronique : à l’époque archaïque et classique, c’est mās qui est senti comme l’antonyme de fēmina, dans toutes les situations et même quand les deux lexèmes renvoient à des êtres humains. Mais à partir de l’époque augustéenne, au moment où fēmina voit sa fréquence augmenter brusquement, uir commence à être senti comme son antonyme quand les deux termes s’appliquent à des êtres humains. Au contraire, lorsqu’il s’agit d’animaux ou de plantes, mās continue à former avec fēmina un couple antonymique.

Le lexème fēmina dénotant la femme par rapport à l’homme, il peut s’appliquer à tout référent humain de sexe féminin, quel que soit son rang social. Ainsi, chez Plaute, un jeune homme amoureux d’une courtisane déclare-t-il à celle-ci, qui l’a éconduit :

  • Pl. Truc. 131-132 :
    Mala tu feminas : oles eam unde es disciplinam.
    Manifesto mendaci, mala, teneo te.
    « Coquine que tu es ; tu as bien l’odeur de ton métier. Je te prends en flagrant délit de mensonge, coquine ! » (traduction A. Ernout, 1938, CUF).

tandis qu’Amphitryon, pour apaiser la colère de son épouse Alcmène (qui est le personnage féminin le plus noble des comédies de Plaute, puisqu’elle est l’épouse d’un général d’armées), lui déclare :

  • Pl. Amp. 509 :
    Satin habes, si feminarum nulla est quam aeque diligam ?
    « Ne te suffit-il pas que pour moi tu sois la plus tendrement aimée des femmes ? » (traduction A. Ernout, 1932, CUF)

Enfin, le fait que fēmina, dans sa signification « femme », soit un terme générique portant uniquement les sèmes /humanité/ et /de sexe féminin/, explique son apparition fréquente dans des formules à caractère proverbial, au présent gnomique :

  • Virg. En. 4, 568-569 :
    Varium et mutabile semper
    femina.
    « Une femme est chose diverse et changeante toujours. » (traduction J. Perret, 1977, CUF)

De façon attendue dans une société patriarcale telle que la société romaine, les traits caractéristiques traditionnellement attribués aux femmes par les auteurs antiques sont surtout des défauts. Virgile utilise, conformément à l’usage des poètes de l’époque augustéenne, le terme fēmina, mais mulier est employé fréquemment dans le même genre de contexte3).

C. « Dame »

Cependant, la femme à Rome n’est pas systématiquement dépréciée, comme le montre l’existence d’une troisième signification de fēmina, qui suggère la présence, dans la conscience collective du monde romain, d’un idéal féminin placé très haut sur l’échelle des valeurs : fēmina pourrait alors être traduit par dame en français.

La date d’apparition de cette signification est incertaine : pour J.N. Adams4), elle est présente dès l’époque archaïque, mais certains exemples plautiniens5) doivent probablement amener à nuancer cette vue. Elle est attestée de façon certaine à partir de Cicéron, qui en use dans ses discours avec une visée rhétorique6). Chez cet auteur, en effet, fē mina ne s’applique qu’aux femmes nées libres (le terme ne renvoyant jamais à une affranchie ou, a fortiori, à une esclave), ou à une femme appartenant à l’une des grandes familles de Rome. La naissance libre conférant en elle-même une forme de distinction sociale, l’on pourrait alors attribuer à fēmina un sème du type /de bonne naissance/. En outre, une connotation laudative semble attachée à ce terme : les adjectifs épithètes susceptibles de qualifier le substantif fēmina chez Cicéron sont invariablement connotés positivement, et ils sont très fréquemment au superlatif :

  • Cic. Fam. 15, 8, 1 : Qua re gratum mihi feceris si uxori tuae Iuniae, grauissimae atque optimae feminae , meis uerbis eris gratulatus.
    « C’est pourquoi tu me feras plaisir si tu salues de ma part ton épouse Junie, femme très digne et excellente » (traduction M. Guérin).

Des syntagmes comme optima femina, grauissima femina, nobilissima femina, etc. apparaissent comme presque figés. Chez Cicéron, fēmina renvoie non à n’importe quelle femme, mais à la version féminine du bonus uir, de l’« homme de bien », du « bon citoyen ».

Employé sans adjectif qualificatif laudatif, le terme fē minasemble suffire à indiquer une condition sociale relativement élevée (au moins l’appartenance à la classe des citoyens, qui possèdent des droits les plaçant au-dessus de bien d’autres habitants de l’imperium Romanum, toute considération financière mise à part). Ainsi, Cicéron écrit-il à son épouse et à sa fille, au moment où la guerre civile menace d’arriver à Rome :

  • Cic. Fam. 14, 14, 1 : Reliquum est, quod ipsae optime considerabitis, uestri similes feminae sintne Romae.
    « Reste encore à considérer (et c’est vous qui en êtes le plus capables) s’il y a encore à Rome des femmes de votre condition » (traduction J. Bayet, 1964, CUF).

Le syntagme uestri similes est ici sujet à des interprétations variées (puisqu’on pourrait aussi penser à l’appartenance à une famille engagée dans l’un des partis politiques en lutte), mais le recours à fēmina plutôt qu’à mulier n’est pas anodin.

Enfin, par le sème /de bonne naissance/, fēmina « dame » peut être opposé à mulier, qui ne porte jamais ce sème. Cicéron en tire parti dans ses discours, soulignant le contraste entre les fēminae, femmes de bien qui font d’honnêtes témoins parce que leur rang social et leur valeur morale sont reconnus, et les mulierēs qui sont « ignobles » au sens étymologique du terme, dont on ne sait rien et dont la parole n’est pas nécessairement digne de foi. L’opposition entre fēmina et mulier s’observe également en dehors des Discours, par exemple dans sa correspondance :

  • Cic. Fam. 15, 7, 1 : Sum totus uester et esse debeo, cum praesertim matris tuae, grauissimae atque optimae feminae, maiora erga salutem dignitatemque meam studia quam erant a muliere postulanda perspexerim.
    « Aussi vous suis-je plus dévoué et ai-je le devoir de l’être, d’autant que ta mère, cette femme d’un si noble caractère et d’un si grand cœur, m’a montré, à propos de mon rappel et du maintien de mon rang, une sympathie plus active que ce qui était à attendre de la part d’une femme. » (traduction L.-A. Constans et J. Bayet, 1962, CUF).

La traduction française de L.-A. Constans et J. Bayet ne rend pas l’opposition latine entre fēmina et mulier, qui d’ailleurs est difficile à traduire avec exactitude et élégance ; toutefois, il est certain que les deux termes ici ne sont pas synonymes.

Comment expliquer l’apparition d’une signification appréciative pour le terme fēmina ? Une telle évolution sémantique paraît surprenante dans la mesure où, d’une part, fēmina peut renvoyer à toute femelle animale, et que, d’autre part, les caractéristiques que la société romaine attribue traditionnellement aux femmes sont généralement connotées négativement. A. M. Martín-Rodríguez7) propose l’explication suivante : si fēmina est bien, à l’origine, un participe-adjectif pouvant s’appliquer à toute femelle qui allaite ses petits, son signifié serait en lien non seulement avec la notion de sexe féminin, mais aussi avec celle de procréation. Or, la procréation est sans doute l’une des plus importantes fonctions sociales de la femme romaine. Il n’est donc pas surprenant que le bon accomplissement de cette fonction soit valorisé.


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1) J. ANDRE 1985, passim.
2) Significations que possède fr. femme.
3) Ce type d’emploi est très fréquent chez Plaute, ainsi en Mil.307 : Quid peius muliere aut audacius ? « Y a-t-il rien de plus méchant, de plus effronté qu’une femme ? » (traduction A. Ernout, 1952, CUF).
5) Notamment Truc.131, cité ci-dessus.
6) Voir F. SANTORO L’HOIR (1992) : l’intégralité du chapitre 2 est consacrée à cette question.