fāma, -ae (f.)

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Fā-ma est un substantif analysable en synchronie comme étant formé sur le radical fā-, que l’on retrouve dans fā-rī « parler » et dans fā-bula « histoire, récit, pièce de théâtre », à l’aide du suffixe de nom d’action –ma (cf. 6.2. pour l’analyse de sa formation en diachronie).

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques faites par les auteurs latins

Sur l’origine du lexème fāma :

  • Varr. L. 6, 55 : Ab eodem uerbo fari fabulae, ut tragoediae et comoediae, dictae. Hinc fassi ac confessi, qui fati id quod ab is quaesitum. Hinc professi ; hinc fama et famosi.
    « C’est d’après ce même verbe fari qu’on a donné leur nom aux fabulae (pièces de théâtre), telles que tragédies et comédies. De là les fassi (ayant reconnu) et les confessi (ayant avoué), qui ont dit (fati) ce qu’on leur demandé. De là les professi (qui ont profession déclarée) ; de là fama (rumeur publique) et famosi (gens décriés). » (traduction P. Flobert, 1985, CUF)
  • P. Fest. 86 : Fama a fando dicta, sic apud Graecosφήμη ἀπὸ τῆς φάσεως.
    « Fama vient de fari de même que chez les Grecs φήμη vient de φᾶσις. »
  • Isid. 5, 27, 26 : Fama autem dicta quia fando, id est loquendo, peruagatur per traduces linguarum et aurium serpens.
    « Or fama se dit parce que fando (« en parlant »), c’est-à-dire en parlant, elle se répand en s’insinuant à travers les sarments de vigne1) que sont les langues et les oreilles. » (traduction P. Lecaudé)
  • Prisc. II, 11, 19 : Postremo Graeci, quibus in omnia doctrinae auctoribus utimur φ, cuius locum apud nos f obtinet, quod ostenditur in his maxime dictionibus, quas a Graecis sumpsimus, hoc est ‘fama ’, ‘fuga’, ‘fur’, mutam esse confirmant.
  • Prisc. II, 19, 8 : In Latinis tamen dictionibus nos quoque pro ph coepimus f scribere, ut ‘filius’, ‘fama ’, ‘fuga’, nisi quod, ut supra docuimus, est aliqua in pronuntiatione eius literae differentia cum sono ph.

Sur la notion de fama :

  • Serv. En. 4, 91 : ‘nec famam (obstare furori)’ honestam scilicet : sane τῶν μέσων est.
  • Claud.-Don. 1, 379, à propos du vers de Virgile suivant (En. 1, 379) :
    classe ueho me cum, fama super aethera notus
    Famam medie posuit non euidenter adsignans quali fama, quoniam multi etiam ex mala fama noti sunt.
    « Il place fama ‘réputation’ au milieu [du vers] sans préciser clairement pour quelle réputation [il est connu], puisque beaucoup aussi sont connus pour leur mauvaise réputation. » (traduction P. Lecaudé)
  • Claud.-Don. 7, 225 : […] bona quippe uel aduersa pro qualitate sui habent famam et magis mala quam bona.
  • Gloss. IV, 80, 29 : est nomen et bonarum et malarum rerum fama : dum non approbatur,fama est, cum approbatum fuerit, res est.

5.3. Famille synchronique du terme : fama et ses dérivés

5.3.1. Aspects sémantiques

La polysémie de fāma est plus importante que celle de l’adjectif correspondant fāmōsus, qui se centre sur l’idée de notoriété. Il signifie d’abord « décrié » :

  • Pl. Cas. 991 : <OL.> Qui etiam me miserum famosum fecit flagitiis suis.
    « <Olympion> : Et qui en outre m’a couvert de honte par sa conduite abominable. » (traduction A. Ernout, 1933, CUF)

puis « qui cause une mauvaise réputation, infamant » :

  • Hor. Ep. 1, 19, 31 : Nec sponsae laqueum famoso carmine nectit.
    « Il ne tresse pas, dans des chansons diffamatoires, de piège pour une fiancée. » (traduction J.-F. Thomas)

À partir de l’époque augustéenne se développent les sens liés à la bonne réputation :

- « connu, réputé » :

Hor. P., 469 : Nec ponet famosae mortis amorem.
« Il ne renoncera pas à l’amour d’une mort illustre. » (traduction J.-F. Thomas)

- « qui apporte du renom » :

  • Luc. 4, 654 : […]aeui ueteris custos, famosa uetustas / miratrixque sui signauit nomine terras.
    « […] gardienne du temps passé, l’ancienneté source de renom et fière d’elle-même, désigna les terres par le nom d’Antée. »

5.3.2. Formation des mots

Fāma a donné lieu à des dérivés et composés, dont la plupart sont rares et tardifs (sauf quand le contraire est signalé). Souvent moins polysémiques que fāma, ils reflètent l’un de ses sens de manière privilégiée :

A) Suffixés bâtis sur fāma:

- fāmātus « décrié, mal famé » (adjectif formé avec le suffixe *-to- ici à valeur possessive),

- fām-ella diminutif de fāma chez P.-Fest. (substantif avec le suffixe diminutif -ella).

B) Suffixé bâti sur le radical latin et la « racine » i.-e. au degré plein :

- fāmen « parole » substantif (avec le suffixe –men, min-is Nt., de i.-e. *-mn.

C) Dérivés sur fāmōsus : fāmōsē « avec éclat » (adverbe) et fāmōsitās « infamie, ignominie » (ces deux lexèmes sont attestés chez Tertullien).

D) Composés dont fāma constitue le premier terme, terminé par un i bref (fāmi-°) :

-l’adjectif ou adjectif substantivé : fāmi-ger, -ger-ī (m.) « porteur de nouvelles » ;

-parallèlement à l’adjectif précédent, le verbe :fāmi-ger-ō, -ās, -āre « faire courir des bruits » ; le 2ème terme °-gerāre comporte le radical latin ger- « porter » suivi d’un a long, qui permet de faire entrer le verbe dans la 1ère conjugaison (cf. les composés verbaux en °-fic-ā-re: aedi-ficāre, etc.) ;

- sur le thème d’infectum en a long du verbe précédent, sont dérivés par suffixation : un nom d’agent en -tor: fāmi-gerā-tor, -tōr-is (m.) « celui qui fait courir des bruits » (Pl.+),

    - un nom de procès en -tiō : fāmi-gerā-tiō, -tiōn-is (f.) « bruit public » (Pl.+),

    - un adjectif de modalité (cf. fr. -able) en -bilis: fāmi-gerā-bilis, -e « illustre, célèbre » (Varr.+),

    - un adjectif en *-to-, où le suffixe marque l’accomplissement du procès, de sorte que le terme équivaut à un participe parfait passif : fāmi-gerā-tus, -a, -um « célébré » (Mel.+).

E) Composés dont fāma constitue le 2ème terme :

- Préfixation (à l’aide du morphème négatif in-) et suffixation en -ia dans un composé déterminatif : īn-fām-ia, -ae, (f.) cf. 5.4. sur l’antonymie entre fāma et īnfāmia; avec une suffixation en -ium:īn-fām-ium, -iī (n.), variante morphologique (portant sur le genre grammatical) d’īnfāmia. Dans les deux cas, la base du composé est fāma. Il est fréquent que le latin, lors d’une opération de mise en composition, ajoute un suffixe pour « synthétiser » (en l’occurrence -ia / -ium) en quelque sorte le composé.

- Composé possessif ou bahuvrīhi: īn-fām-is, -e « mal famé, décrié » (Cic.+), adjectif en-is, finale caractéristique des adjectifs possessifs ; sur cet adjectif est dérivé l’adverbe īnfāmiter (inus.) « d’une manière infâme » à l’aide du suffixe adverbial -ter / -iter.

- Le verbe īn-fām-ō, -ās, -āre « faire une mauvaise réputation à, décrier, accuser, blâmer » offre un sens factitif : « rendre īnfāmis » (Cic.+), sans être morphologiquement bâti sur le thème (en i) de cet adjectif. Il pourrait être bâti sur fāma avec conservation du a long final de la base ; mais le type morphologique en a long de la 1èreconjugaison était productif dans ces composés verbaux (cf. supra °-ger-ā-re dans fāmi-gerāre).

- Le thème d’infectum en a long du verbeīnfāmā-re a servi de base à la formation de substantifs suffixés :

- un nom de procès en -tiō : īnfāmā-tiō, -tiōn-is (f.) « diffamation »,

- un nom d’agent en-tor : īnfāmā-tor, -tōr-is (m.) « celui qui diffame, qui décrie ».

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

En raison de sa polysémie, fama entre en relation synonymique avec plusieurs termes.

5.4.1. « Rumeur »

Au sens de « rumeur », il a pour équivalent rumor2) et les deux s’emploient conjointement :

  • Prop. 2, 18d, 37-38 :
    Credam ego narranti, noli committere, famae:
    et terram rumor transilit et maria.
    « Moi, je croirai ce que dit la renommée, ne cours pas le risque : la rumeur traverse la terre et les mers. » (traduction S. Viarre, 2005, CUF)
  • Ov. Tr. 3, 12, 43-44 : Quisquis is est, memori rumorem uoce referre
    et fieri famae parsque gradusque potest.
    « Quel qu’il soit, il peut, avec sa mémoire rapporter ce qui se dit et prendre part à la rumeur pour la propager. » (traduction J.-F. Thomas)

Deux différences, cependant. L’entité épique qu’est la rumeur incontrôlable, puissante et enracinée dans une dynamique ancienne3), est désignée par fama, non par rumor, dont l’épopée ne présente que quelques occurrences, par exemple pour un bruit ponctuel4). D’autre part, si fama représente la globalité de la rumeur, le pluriel rumores en souligne la diversité des composantes :

  • Cic. Att. 5, 5, 1 : Sequantur […]nos tuae litterae quibus non modo res omnis sed etiam rumores cognoscamus.
    « Que tes lettres nous suivent, car c’est grâce à elles que nous connaissons tout ce qui se passe et tout ce qui se dit. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Plin. Pan. 59, 3 : Aequum est aliquando nos iudicio nostro, oculis, non famae semper et rumoribus credere.
    « Il est bon qu’une fois nous croyions notre jugement, nos yeux, et non toujours la renommée et les rumeurs. » (traduction J.-F. Thomas)

5.4.2. « Réputation »

Quand il s’agit de désigner la réputation, bonne ou mauvaise, fama rejoint également rumor. Pour rumor comme pour fama, le caractère axiologique est porté par des adjectifs (bona, mala, aduersus, etc.) ou se dégage du contexte :

  • Cic. Cluent. 131 : [] ex tota ista subscriptione rumorem quendam et plausum popularem esse quaesitum.
    « […] en donnant toutes ces notes, ils avaient recherché une bonne réputation et une approbation de la foule. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Tac. An. 3, 76, 1 : Testamentum eius multo apud uulgum rumore fuit, quia [] Caesarem omisit.
    « […] son testament fit l’objet d’une vive mauvaise renommée dans la foule, parce qu’elle avait omis César » (traduction J.-F. Thomas),

et les deux termes s’emploient en parallèle :

  • Cat. Orat. fr. 8, 2 : Rumorem, famam , flocci fecit, intercutibus stupris obstrictus.
    « Il ne tint aucun compte de la rumeur et de la renommée, pris dans ses mauvais comportements cachés. » (traduction J.-F. Thomas)

Au sens de « réputation », fama entre en relation avec existimatio, mais c’est alors la seule bonne renommée qui est concernée :

  • Cic. Verr. 1, 22 : Vos quod ad uestram famam, existimationem salutemque communem pertinet, iudices […].
    « Pour ce qui est de votre renommée, de l’opinion publique, du salut commun, juges, […]. » (traduction J.-F. Thomas)

5.4.3. « Gloire »

Contrairement à ce qu’indiquent la plupart des dictionnaires, fama équivaut bien à gloria :

  • Pl. Ru. 934a-935 :
    Ei ego urbi Gripo indam nomen,
    monimentum meae famae et factis.
    « À cette ville je donnerai comme nom Gripus, monument pour ma gloire et mes exploits. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 40, 43, 4 : Q. Fuluius Flaccus ex Hispania rediit Romam cum magna fama gestarum rerum.
    « Quintus Fulvius Flaccus revint d’Espagne à Rome avec la grande gloire que lui valaient ses exploits. » (traduction J.-F. Thomas),

et fama peut être repris par gloria :

  • Tac. H. 4, 6, 1 : Erant quibus adpetentior famae uideretur, quando etiam sapientibus cupido gloriae nouissima exuitur.
    « Il y avait des gens pour le juger trop désireux de gloire, puisque même chez les sages, le désir de gloire est celui dont on se défait en dernier. » (traduction P. Grimal, Gallimard, 1990)

5.4.4. « Tradition »

Une même base morpho-sémantique rapproche fama et fabula dans la désignation du récit et de la tradition, mais une différence existe. Si la fabula est comprise comme « a-réelle » et peut être critiquée à ce titre, la fama ne fait pas question et est admise globalement dans un patrimoine culturel :

  • Cic. Tusc. 1, 28 : Ex hoc et nostrorum opinione ‘Romulus in caelo cum diis agit aeuum’, ut famae adsentiens dixit Ennius […].
    « De là vient que, dans l’opinion romaine, ‘Romulus est au ciel, il passe sa vie avec les dieux’ ; ainsi s’exprime Ennius, d’accord avec la tradition populaire […] » (traduction J. Humbert, 1970, CUF)

5.4.5. Fama et infamia

Une relation antonymique d’inversion5) unit fama quand il signifie « bonne réputation » et infamia « mauvaise réputation » :

  • Sen. Ep. 102, 12 : ‘Quid ergo ?’, inquit, et fama erit unius hominis existimatio et infamia unius malignus sermo ?’
    « ‘Eh ! quoi’, réplique-t-on, ‘l’estime d’un seul, les méchants propos d’un seul feront la bonne réputation (fama), le mauvais renom (infamia) !’ » (traduction H. Noblot, 1962, CUF)

5.4.6. Le déshonneur et l’honorabilité

L’honneur et l’honorabilité ne sont pas la bonne réputation, mais la capacité à mériter l’estime collective. Sur cette base, une relation déséquilibrée s’établit entre infamia et fama. En effet, si infamia désigne le déshonneur, la valeur antonymique n’existe pas pour fama. Il y a une certaine logique à cela : celui qui a la bonne réputation (fama) est réputé (famosus), celui qui ne l’a pas est infamis (« décrié ») et ce discrédit lui coupe toute possibilité de mériter l’estime collective, l’installant dans le « déshonneur » (infamia)6).



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1) Le mot latin tradux, -ducis désigne chez Varron (R. I, 8, 4) les rameaux des vignes cultivées sur les arbres qui s’élancent d’un arbre à l’autre
2) Cic. Cluent. 28 : Atque hunc tantum maerorem matri prius hominum rumor quam quisquam ex Oppianici familia nuntiauit. « Et ce si grand malheur a été annoncé à la mère d’abord par la rumeur publique et seulement après par un membre de la maison d’Oppianicus. » (traduction J.-F. Thomas).
3) Voir S. CLEMENT (2000).
4) Virg. En. 7, 144-145 :
Diditur hic subito Troiana per agmina rumor
aduenisse diem, quo […].
« Aussitôt parmi les Troyens le bruit se répand que le jour est arrivé où […]. »
5) Voir Cl. MOUSSY (2010, 147-148).
6) Voir J.-F. THOMAS (2007, 257-266).