fābula, ae (f.)

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Fabula présente une grande diversité d’applications référentielles qui vont de l’histoire inventée et racontée au récit mythique, de la pièce de théâtre à la conversation, de la fable de Phèdre à des récits mensongers. Tout le problème est de mesurer les liens pouvant exister entre ces valeurs, si bien que fabula exprimerait une certaine représentation de la parole.

A. « Récit raconté plus ou moins fictif »

Cette valeur apparaît dès Plaute. La formule quae haec est fabula ?, ainsi que ses équivalents, assez courante dans les comédies, exprime l’étonnement du personnage devant ce qu’on lui raconte. Cette surprise, les contextes le montrent souvent, est due à une histoire qui est longue ou pourrait se prolonger indéfiniment, et qui paraît plus ou moins croyable :

  • Pl. Rud. 354-355 :
    AM. Confracta est, mi Trachalio, hac nocte nauis nobis.
    TR. Quid, nauis ? Quae istaec fabulast ?

    « AM. Notre navire a fait naufrage cette nuit, mon cher Trachalion. TR. Comment, naufrage ? Qu’est-ce que cette histoire ? » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cicéron, Att. 13, 34 : De quo quae fama sit scribes ; … etenim haec decantata erat fabula, sed complere paginam uolui.
    « Tu m’écriras ce qu’on dit de cette affaire ; … c’est une histoire ressassée, mais je voulais remplir la page. » (traduction J. Beaujeu, 1983).

Le substantif peut être au pluriel exprimant non une pluralité d’histoires différentes, mais la diversité des composantes :

  • Pl. Men. 722-724 :
    Quid id ad me, tu te nuptam possis perpeti,
    an sis abitura a tuo uiro ? an mos hic ita est,
    peregrino, ut aduenienti narrent fabulas ?


« Qu’est-ce que cela me fait, que tu consentes à rester dans ton ménage ou que tu veuilles quitter ton mari ? Est-ce la mode, ici, de raconter des histoires aux étrangers qui débarquent ? » (traduction A. Ernout, 1937, CUF)

  • Petr. 110, 6 : … ne sileret sine fabulis hilaritas, multa in muliebrem leuitatem coepit iactare.
    « … pour que les rires ne cessent pas faute d’histoires, il entreprit d’en rajouter beaucoup sur la légèreté des femmes. » (traduction J.-F. Thomas)

Le sème /enchaînement d’événements/ fait que fabula s’applique à plusieurs types de récits, où la parole se laisse entraîner plus ou moins loin de la vérité, entre autres une déposition en justice pour introduire une affaire :

  • Liv. 3, 44, 9 : Notam iudici fabulam petitor …peragit
    « Le demandeur débite alors son histoire connue du juge … » (traduction J.-F. Thomas),

un récit sur la véracité duquel existent de forts doutes :

  • Liv. 10, 9, 13 : Id credo cognomen errorem in aedilibus fecisse, secutamque fabulam mixtam ex aediliciis et consularibus comitiis, conuenientem errori.
    « C’est ce surnom, je crois, qui causa l’erreur au sujet des élites, et il en résulta cette histoire, mélange d’élections édilitiennes et consulaires, inventée pour expliquer l’erreur. » (traduction J.-F. Thomas),

une narration proprement étonnante :

  • Apul. M. 1, 20, 2 : Nihil, inquit, hac fabula fabulosius, nihil isto mendacio absurdius…
    « Rien de plus fabuleux, dit-on, que cette fable, rien de plus absurde que ce mensonge… » (traduction P. Vallette, 1965, CUF).

Ailleurs, la vérité du récit n’est pas critiquée ou n’est pas vraiment mise en question, mais alors souvent le récit s’inscrit dans un ensemble où les histoires s’enchaînent :

  • Pline le J. Ep. 2, 20, 1 : Assem para et accipe auream fabulam ; fabulas immo.
    « Prépare ton obole et écoute une histoire en or, et même plusieurs. » (traduction J.-F. Thomas).

B. « Fiction mythologique, fable, apologue »

Une place à part revient à cet emploi en raison du statut social et littéraire des récits en question.

B.1. « Fiction mythologique »

Très régulièrement depuis Cicéron, le mot se dit de légendes, grecques en particulier. Les contextes insistent assez souvent sur l’ancienneté de la fabula et sur la large connaissance dont elle est l’objet. Mais il y a plus.

Il s’établit une relation étroite entre la légende et la mention qu’en donne le poète car il participe à la dynamique qui la fait vivre dans la plénitude de sa signification :

  • Ov. A. A. 2, 561-562 :
    Fabula narratur toto notissima caelo
    Mulciberis capti Marsque Venusque dolis.
    « Est racontée une histoire bien connue dans le ciel tout entier, celle de Mars et de Vénus surpris en flagrant délit grâce à la ruse de Vulcain. » (traduction J.-F. Thomas).

La fabula légendaire est souvent porteuse d’enrichissements possibles qui l’amplifient tout en préservant sa cohérence profonde. Plusieurs versions peuvent coexister. Parfois même, l’instance énonciatrice du poète s’efface afin de laisser les acteurs du récit s’approprier la trame de la légende, comme dans ce passage où Scylla exprime sa vindicte à Minos en remettant en cause la naissance de celui-ci :

  • Ov. M. 8, 122-125 :
    Nec Ioue tu natus, nec mater imagine tauri
    ducta tua est ; generis falsa est ea fabula ; uerus
    et ferus et captus nullius amore iuuencae,
    qui te progenuit, taurus fuit …
    « Non, tu n’es pas le fils de Jupiter et ta mère n’a pas été séduite par la forme trompeuse d’un taureau ; l’histoire de ta naissance n’est qu’une fiction mensongère ; celui qui t’engendra, ce fut un taureau véritable, un animal sauvage, qui n’éprouvait point d’amour pour les génisses… » (traduction G. Lafaye, 1960, CUF).

Le récit revient ainsi sur lui-même, se développe selon un véritable entraînement de la parole.

L’univers de mots ainsi créé est compris comme “a-réel” et critiqué pour cette raison, en particulier par les auteurs chrétiens :

  • Liv. 26, 19, 7 : Hic mos … rettulit famam in Alexandro magno prius uolgatam, et uanitate et fabula parem, anguis immanis concubitu conceptum …
    « Cette habitude … fit revivre aussi la légende répandue d’abord à propos d’Alexandre le Grand, tout aussi vide de réalité et tout aussi fabuleuse, suivant laquelle il était né de l’union de sa mère avec un serpent monstrueux … » (traduction P. Jal, 2003, CUF).
  • Drac. Laud. 2, 456 :
    Fabula certa foret Phrixei uelleris aurum
    « La légende de la toison d’or de Phrixos serait devenue une histoire réelle » (traduction Cl. Moussy, 1985, CUF).

S’il est “a-réel”, le récit porte une vision du monde, une vérité essentielle, de telle sorte qu’entre ces deux pôles s’établit une tension. À propos de l’épisode des Sirènes, Cicéron observe :

  • Cic. Fin. 5, 49: Vidit Homerus probari fabulam non posse, si cantiunculis tantus uir (= Vlixes) irretitus teneretur ; scientiam pollicentur, quam non erat mirum sapientiae cupido patria cariorem esse.
    Homère a bien vu que sa fable serait sans crédit, s’il n’y avait que de petites chansons pour emprisonner dans les mailles du filet un homme comme Ulysse ; c’est donc la science que les sirènes promettent, une chose qu’il n’eût pas été étonnant de voir un homme ambitieux de sagesse préférer à sa patrie. » (traduction J. Martha, 1961, CUF).

Une dynamique interne au récit et entre le récit et son sens caractérise la légende désignée par fabula, lequel, dans cet emploi, est proche du grec muthos que M. Détienne analyse ainsi : « Le savoir mythologique découvre son inventivité, projetant ses figures imaginaires sur la surface en miroir du mythe fiction qui mime indifféremment la naïveté fabulatrice d’une humanité dans l’enfance ou la profondeur d’une pensée primordiale où émerge la science précédée de la philosophie »1). Cet emploi de fabula a un corollaire important. Les grands mythes proprement latins par leurs implications, Romulus, Hercule et Cacus, née ne sont pas désignés par fabula et c’est ce que confirme la liste donnée par Augustin :

  • Aug. Civ. 18, 13 : His temporibus fabulae fictae sunt de Triptolemo …, de Minotauro … de Centauris … de Cerbero … de Phryxo et Helle … de Gorgono … de Bellerophonte … de Amphione … de fabro Daedalo et eius filio Icaro … de Antaeo et si qua forte alia praetermisi.
    « Alors furent inventées : la fable de Triptolène …, celle du Minotaure …, celle des Centaures …, de Cerbère …, de Phryxus et d’Hellé …, de Gorgone …, de Bellerophon …, d’Amphion …, de l’ingénieux Dédale et de son fils Icare …, d’Antée, et j’en passe » (traduction G. Combès, 1960, D. de Brouwer).

L’épopée raconte ces mythes pour dire la vérité et la valeur, mais n’en fait pas des fabulae car celles-ci en raison de la fréquente amplification narrative ont été critiquées comme invraisemblables, ce qui affaiblit fortement leur vérité (Cicéron, Nat. 2, 70 ; Rep. 1, 56 ; Off. 3, 39). Le substantif ne s’applique pas davantage aux multiples exempla réunis dans les recueils spécialisés et largement utilisés par les différents genres. Or ces mythes romains et les exempla ne peuvent faire place à ces interrogations en raison des valeurs fondatrices sociales qu’ils illustrent.

B.2. « Fable, apologue »

Une dynamique interne au récit, mais aussi entre le récit et son sens caractérise la fable. À la base des fables de Phèdre, se trouve tout un travail d’imagination dont le mouvement tend vers la morale. Le travail de cette parole est une ars :

  • Phaed. 2, 43, 2 :
    et arte fictas animus sentit fabulas
    « ton esprit goûte ces fables imaginées avec art » (traduction J.-F. Thomas),

qui dessine une vision des hommes :

  • Phaed. 2, 43, 25-26 :
    neque enim notare singulos mens est mihi,
    uerum ipsam uitam et mores hominum ostendere.
    « … et mon intention n’est pas de flétrir les personnes, mais de montrer la vie humaine en elle-même et les caractères » (traduction J.-F. Thomas),

si bien que se dégage tout un enseignement. À l’inverse, le mot n’apparaît pas dans le recueil d’Hygin, où dominent les généalogies, en principe dépourvues d’exégèsis et d’istoriai, dépourvues donc de cet effet d’entraînement narratif.

C. Dans le domaine du théâtre

C.1. « Pièce de théâtre »

Si le sens de « récit raconté plus ou moins véridique » a connu une grande extension, il est attesté dès les textes de Plaute. Il en est de même pour celui de « pièce de théâtre ». Fabula s’applique à l’œuvre théâtrale sous ses différentes formes :

  • Varr. L. 6, 55 : Ab eodem uerbo fari fabulae, ut tragoediae et comoediae, dictae.
    « C’est d’après ce même verbe fari, qu’on a donné leur nom aux fabulae (pièces de théâtre), telles que tragédies et comédies. » (traduction P. Flobert, 1985, CUF),

mais un lien particulier unit la poésie légendaire et la tragédie, un même éloignement de la réalité, alors que la comédie relève du vraisemblable :

  • Quint. I. O. 2, 4, 2 : …fabulam, quae uersatur in tragoediis atque carminibus, non a ueritate modo, sed etiam a forma ueritatis remota, argumentum, quod falsum, sed uero simile comoediae fingunt …
    « … la ‘fable’, que l’on rencontre dans les tragédies et les poèmes, qui est éloignée de la vérité et même d’une apparence de vérité ; le ‘scénario’ de la comédie, qui est une invention fausse, mais vraisemblable … » (traduction J. Cousin, 1979, CUF)

Le mot s’emploie en particulier pour la pièce en tant qu’elle est vue par les spectateurs :

  • Pl. Ps. 720-721 :
    Horum caussa haec agitur spectatorum fabula ;
    hi sciunt qui hic adfuerunt, uobis post narrauero.
    « C’est pour les spectateurs ici présents que se joue cette comédie ; ils savent ce qui s’est passé ; ils y étaient ; vous, je vous le raconterai plus tard. » (traduction A. Ernout, 1962, CUF).

La distinction qui apparaît ici entre le point de vue des acteurs et celui des spectateurs devient une opposition lexicale par l’emploi de res pour les premiers à côté de fabula pour les seconds :

  • Pl. Cap. 52 :
    Haec res agetur nobis, uobis fabula
    « Voilà le sujet que nous allons jouer, et pour vous la comédie ».

La dynamique inhérente à la pièce de théâtre fait que le mot s’applique à une expérience de vie vécue comme un drame avec ses rebondissements :

  • Cic. Fam. 5, 12, 6 (à propos du récit du consulat) : … tuis scriptis, in quibus perpetuam rerum gestarum historiam conplecteris, secernas hanc quasi fabulam rerum euentorumque nostrorum. Habet enim uarios actus mutationesque et consiliorum et temporum.
    « … tes écrits où tu embrasses la suite continue des événements de l’histoire, où tu pourras distinguer en quelque sorte le drame de tout ce qui s’est passé dans ma vie politique. Il comprend en effet plusieurs actes et des changements liés à mes résolutions et aux circonstances. » (traduction J.-F. Thomas)

La polysémie de fabula fait que le récit est caractérisé comme une pièce de théâtre, par une association au sens premier d’une autre valeur, selon le mécanisme de la présence virtuelle du champ sémasiologique2). C’est encore le cas pour renforcer le caractère dramatique de la narration :

  • Amm. 28, 6, 29 : Et ne quid coturni terribilis fabulae relinquerent intemptatum, hoc quoque post depositum accessit aulaeum.
    « Et pour que ces récits ne laissent inemployée aucune ressource de la terreur tragique, l’épisode que voici vint encore s’y ajouter après la chute du rideau. » (traduction M.-A. Marié, 1984, CUF).

Cette référence théâtrale prégnante, étant donné le prestige de ce genre, constitue une sorte de trait social, venant d’hommes particulièrement cultivés.

C.2. « Scénario »

Parfois le terme se dit du scénario en tant qu’il résume une succession d’actions, et il s’applique au plan de l’esclave rusé :

  • Pl. Ps. 754-755 :
    Em tibi omnem fabulam ;
    ceterum quo quicque pacto faciat, ipsi dixero.
    « … Voilà, tu connais le scénario. Pour le reste, les détails d’exécution, je les lui dirai quand je le verrai lui-même.» (traduction Fl. Dupont, 2001, Actes Sud),

mais la langue distingue plutôt argumentum et fabula:

  • Pl. Trin. 17 :
    sed de argumento ne exspectetis fabulae.
    « mais n’attendez pas que je vous parle du sujet de la pièce. » (traduction J.-F. Thomas)3)

D. « Conversation »

Qu’il s’agisse de la légende transmise et travaillée par les poètes ou de la pièce jouée pour les spectateurs, la dynamique des événements est difficilement séparable de leur mise en parole. Le passage est aisé vers l’entraînement de la conversation, comme en :

  • Cic. Att. 13, 34: De quo quae fama sit scribes ; … etenim haec decantata erat fabula, sed complere paginam uolui.
    « Tu m’écriras ce qu’on dit de cette affaire ; … c’est une histoire ressassée, mais je voulais remplir la page. » (traduction J. Beaujeu, 1983, CUF).

Dans la description des jeux funèbres, le vers de Stace :

  • Stace Theb. 8, 236:
    nullis deest sua fabula mensis.

signifie bien sûr que :

  • « Chaque table a son récit merveilleux. » (traduction R. Lesueur, 1994, CUF),

mais le « récit » s’incarne dans la « conversation » qui le fait vivre. Entre les deux valeurs, la filiation s’opère selon un lien logique, métonymique. Le rapport se fait aussi d’après le contexte pragmatique. En un dialogue comme :

  • Ter. Ad. 537 :
    … CT. Quidnam est ?
    SY. Lupus in fabula.
    « CT. Qu’y a-t-il donc ? SY. Le loup de la fable. » (traduction J.-F. Thomas)

La formule lupus in fabula fait référence au loup de la « fable » qui survient au moment où l’on parle de lui, mais la « fable » se réalise dans l’échange que les deux personnages ont.

Toutefois la valeur de « conversation » n’est attestée qu’à partir de la seconde moitié du 1ersiècle ap JC :

  • Quint. I. O. 12, 11, 18 :
    Quantulum enim studiis partimur ? Alias horas uanus salutandi labor, alias datum fabulis otium, alias spectacula, alias conuiuia trahunt.
    « Combien peu nous consacrons aux études ! Nous gaspillons des heures en de vaines corvées de civilités, en bavardages oiseux, en spectacles, en banquets. » (traduction J. Cousin, 1979, CUF)4)

où l’interaction verbale caractéristique des conversations (fabulae) est associée à d’autres activités collectives par opposition à la solitude de l’étude.

  • Tac. D. 2, 1 : …ut fabulas quoque eorum et disputationes et arcana semotae dictionis penitus exciperem …
    « …au point que je recueillais aussi leurs conversations, leurs entretiens sérieux et leurs plus secrets exercices de parole … »
  • Minuc. 3, 4 : Haec fabulae erant Octaui disserentis de nauigatione narratio.
    « Ces propos n’étaient autres que le récit fait par Octavius de sa traversée. » (traduction J. Beaujeu, 1964, CUF).

E. Une unité du polysème ?

Toute recherche d’un degré d’unité dans une polysémie doit se garder de la systématisation et de la trop grande abstraction, mais la diversité des valeurs de fabula trouve une certaine cohérence : le substantif représente la parole comme animée d’une dynamique forte, pouvant à la limite se développer sans fin et se couper de tout ancrage réel.






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1) Voir M. DETIENNE (1981, 234).
2) Voir K. BALDINGER (1984, 178-179).
3) De même Quint. I. O. 5, 10, 9.
4) Mart. 5, 20, 8 ; 11, 1, 15 ; Apul. M. 1 , 26, 5.