existĭmātĭō, -tĭōnis, f.

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Dans ses premières occurrences, existĭmātĭō a un sens proche de celui du verbe dont il est dérivé, existimare, à savoir « émission d’un jugement », qu’il s’agisse de l’« action de juger » ou, de là, par métonymie, du « jugement » lui-même.

À l’époque classique, en particulier chez Cicéron, qui est l’auteur qui l’emploie le plus (151 occurrences), existĭmātĭō glisse vers le sens d’« opinion publique », « bonne ou mauvaise réputation », et désigne l’appréciation qui est donnée par la collectivité ou par un groupe important sur la conformité de la conduite d’un individu avec les valeurs de ce groupe.

6.2. Etymologie et origine

voir § 1.2.1. et § 5.1

6.2.1. De aestĭmāre à existĭmātĭō

Le substantif existĭmātĭō est un nom de procès en -tĭō (-tĭōn-is F.) de date latine bâti sur le thème d’infectum en a long du verbe existima-re.

Le verbe existima-re est un préverbé en ex- du verbe aestimare.

Cette origine pousse à considérer que le <i> de la 2èmesyllabe dans exīstĭmāre est un i long, issu de la monophtongaison (de date archaïque prélittéraire) de la diphtongue [ai], qui a évolué en [ae]. Cette diphtongue [ai] > [ae] en syllabe intérieure se monophtongue en e long ouvert [ε:], puis e long fermé [e:], lequel se ferme ensuite en i long [i:] (cf. cecīdī « j’ai frappé, j’ai tué », parfait de caedere « frapper, tuer » ; il-līdere « frapper » vs laedere « blesser »).

6.2.2. La formation du verbe aestĭmāre : un ancien composé ?

Le verbe aestĭmāre (variante phonétique1) attestée à l’époque archaïque aestŭmāre) « estimer (à tel prix), fixer le prix » pourrait être un ancien composé.

Le premier terme est associable au substantif aes, aer-is Nt. « cuivre, bronze ; monnaie », issu de *aiset peut-être plus anciennement de *ay (o)s selon EM ou bien plutôt de *ayes2) , qui a servi de base à l’adjectif de matière en *-no- : ăhēnus, -a, -um « en bronze » de *ăyĕs-nŏ-s > *ăyĕznŏ-s > *ăyēnŏs > ăēnŭs écrit < ăhēnŭs > avec un < h > marquant l’existence d’un hiatus entre les deux voyelles hétérosyllabiques ă etē.

Le substantif aes est attesté3) dans les inscriptions sous une forme d’ablatif archaïque avec la diphtongue ancienne <ai> : AIRID CIL I, 38 ; AIRED CIL I, 383.

L’origine *ayes de lat. aes semble confirmée par les correspondants sk. ayaḥ, got. aiz « bronze ».

Le second terme est généralement considéré comme étant issu d’une « racine » *tem- « couper » (selon le Grand Gaffiot, Pok. IEW, WH, Havet), représentée dans le radical latin synchronique tĕm- présent dans lat. temno (con-temno « mépriser »), templum dans son sens ancien d’« espace délimité dans le ciel ou sur la terre » (et peut-être tempus), gr. τέμνω « couper ».

On a généralement interprété le 2èmeterme comme une forme nominale thématique de nom d’agent dérivée de cette racine *ais-temos « celui qui coupe le bronze » (cf. L. Havet in MSL 6, 18 ; J. Pokorny IEW 1063 ; WH). La signification ancienne renverrait donc à celui qui transforme le métal en lingots et fabrique les pièces évaluées avec précision. Cette origine ferait d’aestimare un verbe dénominatif. On rapproche l’expression juridique per aes et libram expendere atque aestimare (Cic.). On rapproche le verbe lat. temnō « mépriser, dédaigner » (moins usuel que son préverbé con-temnō). E. Hamp (1990 : « aestumo », in Glotta 68, 119) pose aussi un nom d’agent à la base du verbe aestimare, mais avec des formes légèrement différentes pour le 1eret le 2èmetermes : *ayes-tomo- « qui coupe le métal ». Pour les substantifs thématiques agentifs de ce type, on pose en effet en i.-e. plutôt un vocalisme o (*-tomo-). La voyelle ŏ se ferme également en ĭ en latin dans cette position (syllabe intérieure ouverte).

M. de Vaan (s.u. aestimare) a une position originale, puisqu’il propose pour aestimare (avec hésitation, il est vrai) la « racine » i.-e. *h2eis- au sens de « chercher » (angl. to seek), qu’il voit également dans le verbe lat. aeruscare « mendier ».

Cependant, le sens de « chercher » (angl. to seek) pour aestimare ne correspond pas aux significations attestées par ce verbe dans les textes latins.

En outre, le verbe lat. aeruscare, qui a très peu d’attestations (Gell. ; P.-F. 22, 23 L. : Aeruscare aera undique, id est pecunias, colligere), pourrait être dérivé de aes (aeris) au sens de « monnaie, argent », ce qui serait conforme à l’action dénotée « demander ou récolter de l’argent », avec un suffixe –cāre (-us-cāre) péjoratif, dont l’emploi pourrait être influencé ici par le verbe plus usuel mendīcāre « mendier » (Pl., Sén., Juv., etc.), dénominatif de mendīcus, -i M. « mendiant » (usuel : Pl., Tér., Cic., Hor.).

En conclusion, nous pouvons dire que aestimare pourrait être un ancien composé de ais > aes « cuivre, bronze, monnaie, argent » et d’un représentant de la racine *tem- « couper ».

Il ne nous paraît pas indispensable, cependant, d’en faire un verbe dénominatif sur la base d’un nom d’agent. On pourrait penser directement à un composé verbal de structure ancienne et de date latine du type de lat. opĭ-tŭl-ā-rī « porter aide à, venir en aide, aider » (pour ce type de formation verbale : cf. P. Flobert 1978 ; M. Fruyt à paraître).



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1) Variante phonétiquement conditionnée : toute voyelle brève en syllabe intérieure ouverte se ferme en ĭ devant d, t, n, g, c et en ŭ / ĭ devant b, p, m, f. Ici, le timbre u devant m est donc justifié phonétiquement. Mais le timbre i l’a emporté, la voyelle ĭ étant la plus fréquente en latin.
2) Avec, peut-être, l’évolution phonétique suivante : *ăyĕs > *ăy (ĕ)s > ais > aes.
3) Selon Paolo POCCETTI, les langues sabelliques ont connu la même évolution que le latin avec l’adjectif de matière osque αιζνιω « en bronze » (écrit en alphabet grec, puisque l’inscription provient de l’Italie méridionale : cf. Michael CRAWFORD, Imagines Italicae, Londres 2011, Institut for Classical Studies).