existĭmātĭō, -tĭōnis, f.

(substantif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

Le lexème existĭmā-tĭō est un substantif déverbal formé sur le thème d’infectum en a long du verbe existimā-re à l’aide du suffixe -tĭō (gén.-tĭōn-is F.) de nom de procès. Il était clairement perçu comme tel en latin, comme le prouvent ses emplois comme nom de procès. Le terme appartient au vocabulaire intellectuel, ce qui explique qu’il ait une longueur (6 ou 7 syllabes) supérieure à celle du prototype du mot latin.

Le verbe existimā-re est lui-même un préverbé de date latine du verbe aestimāre, à l’aide du préverbe ex-.

Mais il est difficile de dire si cette formation de préverbé est encore sentie en latin et si existimāre était encore rapproché d’aestimāre en synchronie par les sujets parlants, malgré l’explication de Paul Diacre : voir ci-dessous § 5.2.

La formation d’aestimāre et ses liens diachroniques avec le substantif aes ne sont probablement plus sentis en synchronie. Pour la formation, voir § 1.2.1. et 6.2.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Selon Paul Diacre, le verbe existimāre serait, en synchronie, associé au substantif ae stĭmātĭō :

  • P.-F. 72, 1 L. (= 82 M.) : Existimare dictum ab aestimatione.
    « Existimare se dit d’après aestimatio. »

5.3. « Famille » synchronique du terme

5.3.1. Sur existĭmā-

Le verbe existimō (arch. existumo), -ās, -āre, -āui, -ātum « juger, être d’avis » (tr.) ou « avoir une opinion, juger de » (intr.) peut être employé pour le simple aestimāre au sens d’« apprécier ». Il fournit la base de suffixation d’existimā- tĭō , qui fonctionne comme son nom de procès en -tĭō (gén.-tĭōn-is F.), et des lexèmes suivants :

- le nom d’agent existimā-tor, -ōris, m. « connaisseur, appréciateur, critique, juge » (avec le suffixe –tor agentif), attesté à l’époque classique (Cic.) et tardive (Aug.), mais avec une fréquence très faible (une vingtaine d’occurrences au cours de la latinité);

- l’adjectif existimā-bilis, -e « probable » (avec le suffixe de modalité –bilis), attesté à l’époque tardive (Cael.-Aur. Acut.) avec seulement deux occurrences.

5.3.2. Sur aestĭmā-

Le verbe aestĭmō (arch. aestumō), -ās, -āre, -āui, -ātum « estimer, évaluer », ancien et usuel, peut à l’époque tardive se substituer au verbe préverbé existimāre selon le phénomène de dé-préverbation parfois attesté en latin tardif et en poésie. Sur le thème d’infectum du verbe aestimā-re sont bâtis les lexèmes suivants :

- le nom de procès en –tio: aestimā- tĭō (gén.-tĭōn-is F.) « « évaluation, estimation, reconnaissance de la valeur d’un objet, valeur » (ancien et usuel) ;

- le nom de procès en –tus (issu de *-tu-) : aestimā-tus, -tūs, f. « évaluation » (hapax de Macrobe) ; il peut servir de substitut de niveau de langue élevé pour le nom usuel en –tio correspondant fait sur la même base.

- les noms de procès aestim-ium , -ii, n. et aestim-ia , -ae, f., signifiant tous deux « évaluation des terrains »1). Attestés à l’époque tardive, ils appartiennent au vocabulaire technique des arpenteurs et ont une très faible fréquence dans les textes (aestimium: hapax Hyg. Grom. ; aestimia: hapax P.F. 24,15 L. : Aestimias aestimationes), bien qu’ils aient pu être bien installés dans la langue des arpenteurs. La formation avec les suffixes –ium et –ia est ici étonnante. Les suffixes pourraient s’être ajoutés au thème d’aestima-re avec élision de la voyelle ā finale de la base de suffixation devant l’initiale vocalique du suffixe. Ou bien les suffixes se seraient ajoutés au radical latin aestim- (et non au thème verbal aestimā-).

- le nom d’agent aestimā-tor , -tōr-is, m. « celui qui estime, qui évalue » ou « appréciateur ». L’aestimator frumenti était le taxateur du blé.

- l’adjectif aestimā-tōrius , -a, -um « estimatoire », terme technique que l’on ne trouve que dans les textes juridiques tardifs, avec une fréquence très faible. Lat. actio aestimatoria signifie « action en réduction du prix, au profit de l’acheteur, d’un objet affecté d’un vice caché ».

- l’adjectif aestimā-bilis, -e « que l’on peut apprécier (évaluer), qui a de la valeur » (avec le suffixe de modalité –bilis), qui a une faible fréquence au cours de la latinité (une vingtaine d’occurrences). C’est une création de Cicéron pour traduire le terme stoïcien grec ἀξίαν ἔχων (selon EM s.u. aestumare).

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Les valeurs principales d’existĭmātĭō le mettent en relation avec plusieurs termes.

Il a pour synonyme aestimatio aux sens d’« action de juger » et « jugement », mais la synonymie reste partielle, car le substantif simple n’a aucun emploi dans le domaine de la notoriété, à la différence d’existimatio.

Pour exprimer les différentes formes de notoriété, existimatio est proche de //fama// et de //laus//. Par rapport à fama désignant dans son extension la notoriété attachée à la personne, existimatio met l’accent sur l’estime qui, comme jugement collectif, entoure le bénéficiaire pour marquer l’adhésion de la collectivité :

  • Cic. Cael. 6: Equidem, ut ad me reuortar, ab his fontibus profluxi ad hominum famam, et meus hic forensis labor uitaeque ratio dimanauit ad existimationem hominum paulo latius commendatione ac iudicio meorum.
    « Au reste – pour parler encore de moi – telle a été la source, dont les ondes m’ont porté jusqu’à la notoriété; et si mon activité présente au forum et ma règle de conduite ont gagné un peu plus largement la considération générale, c’est aussi grâce à la recommandation et à l’estime de mon entourage. » (traduction J. Cousin, 1997, CUF)2).

Une différence de degré s’établit entre l’estime (existimatio) et la gloire (laus, gloria), puisqu’existimatio ne contient pas l’idée de prestige :

  • Cic. Planc. 79: Agitur studium tuum uel etiam, si uis, existimatio, laus aedilitatis.
    « Ce qui est en question, c’est le désir que tu as ou même, si tu veux, ta réputation, ta gloire que te vaudra ton édilité. » (traduction P. Grimal, 1976, CUF).
  • Cic. de Orat. 2, 172 : Si bona existimatio diuitiis praestat et pecunia tanto opere expetitur, quanto gloria magis est expetenda.
    « Si la bonne réputation est préférable aux richesses et si l’on recherche l’argent avec une telle avidité, combien la gloire n’est-elle pas à rechercher davantage. » (traduction J.-F. Thomas)3).
  • Arn. adv. Nat. 1, 40, 4 : Innumerabiles alii sunt gloria et uirtute et existimatione pollentes acerbissimarum mortium experti sunt formas.
    « D’autres hommes, innombrables par la gloire, la vertu et la réputation, ont subi les morts les plus affreuses. » (traduction H. Le Bonniec, 1992, CUF).

C’est encore une différence de degré qui se joue entre le jugement évaluatif et aléthique portant sur des alternatives simples (existimatio) et le jugement analytique organisant des données plus complexes (iudicium) :

  • Cic. Acad. Luc. 114 : […] disputandi et intellegendi iudicium dicas te traditurum []
    « […] tu dis que tu confieras une méthode de jugement pour comprendre et discuter […] » (traduction J.-F. Thomas).



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1) Sens conservé dans it. stima pour les évaluations des propriétés foncières.
2) De même Rhet. Her. 4, 14 ; Cic. Tull. 3 ; Font. 29 ; Sen. Ep.. 102, 12.
3) De même Cic. Com. pet. 28 ;Deiot. 27 ; Flacc. 22.