existĭmātĭō, -tĭōnis, f.

(substantif)



4.2. Description des emplois et de leur évolution: exposé détaillé

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Les termes fr. estime, estimation et jugement ne suffisent pas à rendre compte des valeurs de lat. existimatio, qui entre en relation avec plusieurs autres termes dans les champs lexicaux de la notoriété et du jugement.

A. « mission d’un jugement »

Cette valeur est très fréquente à partir de Cicéron.

Première occurrence

En latin préclassique le mot est attesté par cet unique passage :

  • Ter. Haut. 25-26 :
    arbitrium uestrum, uestra existimatio
    ualebit []
    « votre verdict et votre appréciation feront loi […] » (traduction J. Marouzeau, 1947, CUF)

Il s’applique à l’activité d’évaluation, dont l’orientation axiologique reste très ouverte. Durant cette période, le verbe est, lui, bien plus usuel, par exemple :

  • Pl. Most. 76 :
    Satin abiit neque quod dixi flocci existumat.
    « Il est parti et il tient absolument pour rien ce que je lui ai dit. » (traduction J.-F. Thomas).

Le développement sémantique ultérieur se fait autour de deux valeurs étroitement liées.

A.1. « L’action de juger » : un nom de procès

Le substantif s’emploie pour le fait d’évaluer une situation.

  • Cic. Verr. II, 3, 190: In hoc genere facilior est existimatio quam reprehensio [].
    « Sur ce genre d’affaire, il est plus facile d’émettre une opinion que d’exprimer un blâme […] » (traduction J.-F. Thomas).
  • Tac. Hist. 4, 7, 1: Sorte et urna mores non discerni ;suffragia et existimationem senatus reperta, ut in cuiusque uitam famamque penetrarent.
    « Le tirage au sort et l’urne ne se prononcent pas sur la moralité ; mais les suffrages et l’évaluation des titres par le sénat ont été inventés pour scruter la vie et la réputation de chacun. » (traduction J.-F. Thomas).
  • Apul. Mét. 5, 18, 2: Ad haec iam tua est existimatio, utrum sororibus pro tua cara salute sollicitis adsentiri uelis et declinata morte nobiscum secura periculi uiuere an saeuissimae bestiae sepeliri uisceribus.
    « À toi maintenant de juger si tu veux écouter des sœurs qui tremblent pour ta précieuse existence, échapper à la mort et vivre avec nous sans crainte du danger, ou avoir pour tombeau les entrailles d’une bête cruelle. » (traduction P. Vallette, 1992, CUF).
  • Hier. Jer. 4: Vtamur hoc testimonio aduersus eos qui epistulas plenas mendaciorum []in orbem dirigunt, ut et aures polluant audientium et existimationem simplicium laedant.
    « Usons de ce témoignage contre ceux qui diffusent à une large échelle leurs lettres pleines de mensonges […] pour abîmer les oreilles de ceux qui les écoutent et affaiblir la capacité à juger des hommes simples. » (traduction J.-F. Thomas).

A.2. « Le jugement » : le résultat du procès

Le terme s’emploie pour le résultat de cette évaluation, qui a souvent une orientation axiologique :

  • Rhét. Her. 4, 20 : quem senatus damnarit, quem populus Romanus damnarit, quem omnium existimatio damnarit, eum uos sententiis absoluatis !
    « celui que le sénat a condamné, celui que le peuple romain a condamné, celui que l’opinion générale a condamné, vous l’acquitteriez par vos suffrages ! » (traduction G. Achard, 1989, CUF).
  • Gell. 17, 2, 1 : []quae in eo libro scripta essent in utrasque existimationes laudis aut culpae adnotamentis digna […]
    « […] ce qui était écrit dans le livre et qui méritait d’être noté pour un jugement dans les deux sens, approbation ou faute […] » (traduction Y. Julian, 2002, CUF).

Ailleurs, existĭmātĭō s’applique à un jugement de vérité, et en général l’alternative se fait entre des positions simples à énoncer, même s’il n’est pas facile de trancher :

  • Liv. 23, 47, 8 : Huic pugnae equestri rem – quam uera sit communis existimatio est – mirabilem certe adiciunt quidam annales.
    « Au combat équestre, certains annalistes ajoutent une anecdote qui tient vraiment du miracle – jusqu’à quel point ceci est vrai, le droit d’en juger appartient à chacun. » (traduction P. Jal, 2003, CUF).
  • Plin. Nat. 11, 46-47 (à propos de la reproduction des abeilles) : Plures existimauere ore confingi floribus compositis apte atque utiliter ; aliqui contra coitu unius, qui rex in quoque appelletur examine : hunc esse solum marem, praecipua magnitudine, ne fatiscat ; ideo fetum sine eo non edi, apesque reliquas tamquam marem feminas comitari, non tamquam ducem […].Propior uero prior existimatio fieret, ni rursus alia difficultas occurreret.
    « Plusieurs ont pensé que les petits étaient formés dans la bouche des abeilles avec des fleurs habilement choisies et combinées à cet effet; quelques-uns croient qu’elles naissent de l’accouplement d’un seul individu, qui est appelé roi dans chaque essaim; que c’est le seul mâle, et qu’il est d’une taille supérieure aux autres, pour qu’il ne s’épuise pas; qu’aussi nulle progéniture n’est produite sans lui ; que les autres abeilles sont des femelles qui l’accompagnent en qualité de mâle et non de chef […]. L’opinion que j’ai rapportée en premier serait plus vraisemblable, si elle ne se heurtait à une difficulté d’un autre genre. » (traduction A. Ernout, 1947, CUF).

En revanche, le mot ne n’applique pas à un jugement analytique complexe développant une conception sur un problème plus abstrait : il s’oppose donc sur ce point à iudicium. Existimatio n’est pas un terme philosophique technique de grande précision : il n’est pas utilisé chez Cicéron et Sénèque pour les discussions sur le monde, le destin, le bonheur, etc. Cet emploi apparaît seulement bien plus tard et il reste limité:

  • Calc. Com. 2, 173: Quae porro erit de fato existimatio ?Quod uelit certe omnia esse bona nec tamen possit ;erit igitur imbecillum quiddam et sine uiribus. An potest quidem nec tamen uult?Haec uero iam fera est quaedam et immanis inuidia.
    « Quelle sera en outre leur opinion sur le destin? Que le destin veuille que tout soit bon, mais qu’il n’en ait pas le pouvoir? Il serait donc en quelque sorte impuissant et dépourvu de force. Qu’il le puisse, mais que cependant il ne le veuille pas? Il ferait alors preuve d’une malveillance cruelle et barbare. » (traduction B. Bakhouche, 2011, Vrin).

B. Existĭmātĭō et les différentes formes de la notoriété

L’idée de jugement évaluatif explique l’emploi du substantif pour exprimer l’appréciation portée par la collectivité.

B. 1. « L’opinion publique »

En tant qu’il a la capacité à porter un jugement sur les conduites, le corps social se constitue en opinion publique:

  • Cic. Verr. II, 4, 54: […] uidete quanti uos, quanti existimationem populi Romani, quanti leges et iudicia, quanti testis Siculos negotiatoresque fecerit.
    « […] voyez quel état il a fait de vous, de l’opinion publique du peuple romain, des lois et des tribunaux, des témoins siciliens et des commerçants. » (traduction G. Rabaud, 1979, CUF).

Avec cette valeur, existĭmātĭō est très souvent pourvu d’un génitif subjectif [1] désignant la collectivité qui émet ce jugement général sur une conduite.

B. 2. « Le fait d’être connu en bien ou en mal »

Du point de vue de celui qui est jugé par la collectivité, l’opinion publique devient une notoriété, une réputation. Le substantif est alors souvent accompagné d’un déterminant possessif (remplissant la fonction de génitif objectif [2] ) ou démonstratif référant à la personne bénéficiaire de l’opinion [3] ou au groupe concerné, plus rarement d’un génitif subjectif [4] :

  • Cic. Verr. II, 3, 154 : Bono praesidio munitur existimatio tua [].
    « C’est sous bonne garde qu’est protégée la considération dont tu jouis […]. » (traduction J.-F. Thomas).

L’orientation axiologique est donnée par un adjectif :

  • Gracch. Orat. 41 : Peto a uobis non pecuniam, sed bonam existimationem .
    « J’attends de vous non de l’argent, mais une bonne notoriété. » (traduction J.-F. Thomas).
  • Cic. Caecin. 8 : []quia res indigna sit, ideo turpem existimationem sequi [].
    « […] c’est parce qu’un acte est indigne qu’il s’ensuit une mauvaiseréputation […]. » (traduction J.-F. Thomas).

Le substantif est le plus souvent dépourvu d’adjectif et l’axiologie se dégage du contexte. Elle est parfois négative péjorative :

  • Cic. Pis. 65 : […] dolor enim est malum, ut tu disputas, existimatio, dedecus, infamia, turpitudo uerba et ineptiae.
    « […] car la douleur est un mal, comme tu le soutiens, tandis que la mauvaise réputation, le déshonneur, l’infamie, la honte ne sont que mots et sottises. » (traduction P. Grimal, 1965, CUF).

mais elle est en général positive laudative :

  • Cic. Flacc. 52: […] homini egenti, sordido, sine honore, sine existimatione, sine censu.
    « […] un indigent, un homme de rien, sans crédit, sans considération, sans situation sociale. » (traduction F. Gaffiot, 1959, CUF).

B. 3. Quelle forme de notoriété ?

J. Hellegouarc’h note avec raison que souvent le sens du mot reste très général ; de fait, il peut être traduit par fr. considération, bonne réputation et estime :

  • Cic. Quinct. 49 : Pecuniam si alicuius eripuit iniuria, tamen, dum existimatio integra est [].
    « Si l’injustice vous arrache votre argent, toutefois, tant que votre considération reste entière […]. » (traduction J. Humbert, 1960, CUF).
  • Nep. Ages. 4, 3 : Agesilaus opulentissimo regno praeposuit bonam existimationem.
    « Agésilas préféra donc au plus opulent des royaumes sa bonne réputation. » (traduction A.-M. Guillemin, 1961, CUF).
  • Cic. Quinct. 53 : […] cum offici rationem atque existimationis duci conueniret, eo tempore tu non modo non ad C. Aquilium aut ad L. Lucilium rettulisti […]
    « […] lorsqu’il convenait de tenir compte de tes obligations morales et de l’estime publique, dans ces circonstances, tu ne t’es pas seulement abstenu d’en référer à C. Aquilius ou à L. Lucilius […] » (traduction J. Humbert, 1960, CUF).

Il est souvent bien difficile de justifier ces différentes traductions et l’on peut même se demander si elles ne sont pas plus induites par le français que fondées dans le système du latin.

Toutefois se dégagent des tendances non négligeables.

Il n’est pas rare que les contextes soulignent la pleine expression du jugement de la collectivité. Les contextes mettent l’accent sur le mouvement d’une large approbation :

  • Cic. Sest. 113 : Iam de C. Fannio quae sit existimatio uidemus ;quod iudicium populi Romani in honoribus eius futurum sit, nemini dubium esse debet.
    « Quant à C. Fannius, nous voyons l’estime [5]

dont il jouit; le jugement que le peuple romain portera sur lui, lors de ses futures candidatures, ne saurait faire de doute pour personne. » (traduction J. Cousin, 1981, CUF).

  • Hier. Epist. 102, 3 : in quo illud caui, ne in quoquam existimationem laederem Christinam; sed tantum ut delirantis imperiti mendacium ac uecordiam confutarem.
    « J’ai pris soin de ne blesser en rien l’estime due entre Chrétiens, me bornant à réfuter le mensonge et la démence d’un ignorant qui délire. » (traduction J. Labourt, 1955, CUF).

L’existimatio est aussi une composante du statut social de la personne, étant probablement même élevée au rang de possession inaliénable de la personne :

  • Cic. S. Rosc. Com. 16 : Si qua enim sunt priuata iudicia existimationis et paene dicam capitis […]
    « S’il est en effet des instances privées où est en jeu l’estime […] et, je dirai presque, l’existence civile […] » (traduction J.-F. Thomas).
  • Ambr. Off. 2, 43 : Huius modi igitur uiro salutem nostram et existimationem committimus, qui sit iustus et prudens.
    « C’est donc à un homme de ce genre, qui soit prudent et juste, que nous confions notre salut et notre estime dans la collectivité. » (traduction M. Testard, 1992, CUF) [6] .

Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus marquant, l’existimatio comporte souvent un certain sentiment d’attachement, qui l’oppose à iudicium :

  • Caes. B. G. 1, 20, 1 : […] sese tamen et amore fraterno et existimatione uulgi commoueri.
    « […] que cependant il était touché par l’amour de son frère et l’estime de la foule. »
  • Cic. Att. 5, 11, 5 : Videntur mihi nosse nostram causam et condicionem profectionis suae ;plane seruiunt existimationi meae.
    «Je crois qu’ils ont compris de quoi il s’agit avec moi, et à quelle condition ils sont partis ; ils sont pleinement dévoués à ma réputation. » (traduction J.-F. Thomas) [7] .

Cette association d’un jugement valorisant exprimé avec force, d’un attachement pour appuyer la position sociale et juridique de la personne paraît caractériser l’existimatio. Le terme le moins éloigné, en français, est sans doute celui d’estime, au-delà de la continuité formelle. Corrélativement, cette forme de notoriété n’est pas caractérisée comme ayant une extension dans le temps et dans l’espace. Elle n’est pas non plus une forme de prestige reconnu, qu’il convient de rechercher par ambition, et il n’existe pas de syntagme du type clarus ou potens existimatione. Si ce terme est employé chez les historiens classiques, c’est avec les sens d’« opinion publique » (Caes. B. G. 5, 44, 4 ; Liv. 35, 49, 1), de « jugement évaluatif » (Caes. B. C. 1, 7, 7 ; Liv. 23, 47, 8 ; 34, 2, 5), mais rien qui relève du jugement sur le chef militaire, la seule occurrence en la matière étant tardive :

  • Amm. 18, 4, 4 : […] ut []existimationem uiri fortis inuidia graui pulsarent.
    « […] pour ruiner à force de malveillance la réputation d’un guerrier valeureux. » (traduction G. Sabbah, 1970, CUF).

C. Conclusion

Indépendamment de la diversité des traductions, une certaine continuité se dégage dans les emplois d’existĭmātĭō. Le terme exprime beaucoup plus un jugement d’évaluation et de vérité que d’analyse. À ce titre, il traduit l’appréciation sur la conformité de la conduite avec les valeurs qui sont celles, sinon de la collectivité dans son unanimité, du moins d’un groupe important. L’on comprend alors la place de l’estime dans le positionnement social et juridique de la personne (il est possible que l’estime atteigne même le niveau de la possession inaliénable). L’on comprend aussi la fréquence du terme chez Cicéron, qui place au cœur de son action la relation sans cesse réaffirmée entre le corps social et lui. Le terme n’est pas attesté chez Salluste, où prédomine au contraire la lutte de groupes contre d’autres, où la position du chef s’impose. La même raison explique l’absence du terme au sujet de la vie militaire : l’estime que les hommes ont de leur chef n’est pas une donnée première quand priment la gloire et l’autorité. D’où encore l’absence du terme dans l’épopée, en plus des contraintes prosodiques qui s’opposent à l’usage du mot dans la poésie dactylique, puisqu’il comporte, par deux fois, une syllabe brève entre deux syllabes longues, ce qui est incompatible avec l’hexamètre dactylique. La scansion selon la longueur des syllabes est, en effet, ēxīstĭmātĭō, soit : s̄ s̄ s̆ s̄ s̆ s̄ .



[1] Le génitif dit « subjectif » dénote l’entité qui occuperait la place de sujet grammatical du verbe correspondant existimareet qui remplit le rôle sémantique de source du procès, c.-à-d. la personne ou la collectivité de personnes qui émet l’opinion.

[2] Le génitif dit « objectif » dénote l’entité qui occuperait la fonction syntaxique de cod du verbe correspondant existimare et qui remplit donc le rôle sémantique de « stimulus » ou bénéficiaire du procès, c.-à-d. l’entité à propos de laquelle une opinion est émise.

[3] L’opinion portée sur une personne semble relever ici de la possession inaliénable de cette personne.

[4] Pour ce terme, voir ci-dessus la note 3.

[5] On note dans ce passage la nette distinction entre les significations d’existimatio et de iudicium .

[6] De même Cic. Quinct. 49 ; 50 ; Verr. II, 2, 173 ; II, 4, 113 ; Flacc. 12.

[7] De même Cic. Verr. II, 1, 21 ; Mur. 22 ; Planc. 6 ; Att. 1, 4, 2 ; Sen. Vit. 26, 5 ; Pline le Jeune Ep. 2, 5, 3 ; 2, 9, 2 ; Hier. Ep. 102, 3.