exĭgĕre

(verbe)




5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

En synchronie, la formation du verbe ex-ĭgere est claire : c’est un préverbé en ex- du verbe simple ăgĕre (verbe thématique de la troisième conjugaison du type legere), appartenant au vocabulaire fondamental du latin. La voyelle ouverte ă initiale du verbe simple, passant en syllabe intérieure ouverte après préverbation, se ferme en ĭ, suivant les règles habituelles d’apophonie. L’application de ce phénomène prouve l’ancienneté de la forme : l’apophonie a lieu à l’époque archaïque pré-littéraire.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Comme nous l’avons vu (§ 3 et 4), Nonius 290,31 cite un passage de Naevius (auteur de l’époque archaïque) pour illustrer le sens du verbe exigere avec la signification de « faire sortir ». Dans ce passage, Nonius définit le sens d’exigere à l’aide du verbe exclūdere (constitué de ex- « hors de » et claudere « fermer, enfermer ») :

  • Nonius 290,31 : ‘Exigere’ est excludere.

Puis Nonius cite le passage de Naevius :

  • Naev. Frg. 9 R2 = Com. 14 W …indigne exigor patria innocens.
    « …je suis chassé de ma patrie de manière indigne, alors que je suis innocent. » (traduction J.-F. Thomas)

Le rapprochement de Nonius entre les deux verbes est fondé sur le sens du préverbe ex- « hors de », qui marque la direction du mouvement, tandis que la nature du procès est dénotée par °-igere « pousser » (agere), avec l’agent du procès dans la fonction syntaxique de sujet grammatical.

Le même rapprochement avec le même verbe excludere est fait par un autre auteur tardif commentant un auteur classique (cf. R. Maltby 1991, p. 214) :

  • Porph. Hor. Carm. 4,15,17-18 : exiget nunc ‘excludet’ significat, quasi ἔξω aget.

D’autres commentateurs prennent également le soin d’expliquer exigere, ce qui montre que le verbe n’était plus vraiment usuel à leur époque (cf. R. Maltby 1991, p. 214) :

  • Don. Ter. Andr. 27 : ‘exigendae’ ἔξω agendae.
  • Serv. Aen. 10,815 : ‘exigit’ est ex eo (ἔξω?) agit trans corpus.
  • Schol. Stat. Theb. 5,204 : exigit proprie est Gaeca annotatione signatum : quasi ex eo (ἔξω?) agit.

On remarque que Donat explique exigere non par l’élément de relation latin ex « hors de », mais par le grec ἔξω de même sens. R. Maltby (1991, p. 214) interprète de même par gr. ἔξω la forme eo rencontrée chez deux autres commentateurs.

5.3. « Famille » synchronique du terme

Il existe un certain nombre de dérivés nominaux construits à partir du verbe exigere.

Sur la base exig-, on trouve l’adjectif exĭgŭŭs, -a, -um « petit, court, faible ». Substantivé, l’adjectif donne exiguum, -i Nt. « petite quantité ».

Sont aussi dérivés de l’adjectif exiguus :

- le substantif féminin nom de qualité exĭgŭĭtās, -tātis « petitesse, pauvreté » à l’aide du suffixe productif de nom abstrait de qualité -(i)tas,

- et les adverbes exĭgŭē « petitement » et exĭgŭō « en peu de temps » (ablatif-instrumental adverbialisé).

A partir du participe présent adjectivisé exigens, -ntis (du verbe exĭgere) a été dérivé un substantif tardif exigentia, -ae F. « exigence », à l’aide du suffixe -ia féminin (du suffixe alternant *- / *-, de i.-e. *-yh2 / *-yeh2), qui a servi à former des noms abstraits de qualité à partir d’adjectifs. Mais exigentia peu également s’expliquer comme dérivé du radical verbal exig- avec le suffixe -(e)ntia déjà constitué, puisque ce suffixe est productif.

Le participe parfait passif d’exigere fut adjectivisé dans exāctus, -a, -um « précis, exact ».

Le substantif féminin exac-tiō, -ōnis avec le suffixe -tio de nom de procès est bâti sur le même radical que le participe parfait passif du verbe exigere. Exactio fonctionne comme nom de procès d’exigere. De ce fait on y retrouve la polysémie du verbe exigere : exactio peut signifier « expulsion », « levée (des impôts) », « action d’exiger quelque chose », « achèvement ».

Sur la même base qu’exactio, est formé le nom d’agent en -tor : exāc-tor, -tōris M. « celui qui chasse », « collecteur (d’impôts) », « contrôleur » (et son correspondant féminin tardif exāctrīx, -trīcis « celle qui exige »).

Les substantifs exagium, -i N. « pesage, poids », et exāmen, -minis1) N. « essaim », « troupe », « aiguille de balance », d’où « pesée, contrôle », sont aussi liés au verbe exigere, qui peut aussi signifier « mesurer » (cf. § 4.2.D.).

Il est possible que sur la base exĭg- ait été bâti l’adjectif : exīlis, -e « menu, maigre, pauvre »2) s’il faut supposer une sifflante devant le suffixe adjectival -li-.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

La forte polysémie d’exigere explique que sa signification se répartisse entre plusieurs champs lexicaux, ce qui caractérise une synonymie partielle.

Au sens de « chasser, expulser, faire partir », il entre en relation avec educere, emittere, expellere, mouere, pellere :

  • Liv. 3, 61, 8 : Primo concursu pedes mouit hostem ; pulsum uos immissis equis exigite de campo !
    « Au premier choc, l’infanterie a fait lâcher pied à l’ennemi : à votre tour, après avoir envoyé les chevaux pour le repousser, chassez-le du terrain  ! » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sil. 16, 658-660, à propos de Scipion en Ibérie :
    […] pepulit Poenos solisque secutus
    extremas ad Atlanta uias exegit ab orbe
    Hesperio nomen Libyae […]

    « […] il en a expulsé les Puniques, il a suivi le soleil jusqu’à la fin de son parcours, près d’Atlas, il a chassé du monde occidental le nom des Libyens […] » (traduction M. Martin, 1992, CUF).

« Exiger, réclamer » est un sens bien attesté d’exigere qui est aussi celui de nombreux verbes, entre autres, cogere, deposcere, flagitare, imerare, petere, poscere, postulare :

  • Col. 2, 12, 2 : Siliginis modii quinque totidem operas desiderant. Seminis modii nouem uel decem totidem operas quod tritici modii quinque postulant. Hordei modii quinque bubulci operas tres exigunt […]
    « 5 modii de siligo demandent autant de journées de travail. 9 ou 10 modii d’épeautre en nécessitent autant que 5 modii de froment. 5 modii d’orge imposent 3 journées de laboureur […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 23, 31, 1 : Senatus decreuit ut eo anno duplex tributum imperaretur, simplex confestim exigeretur.
    « Le sénat décréta que pour cette année serait imposé un double tribut, mais que serait imposé dans l’immédiat un tribut simple. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Prud. Ham. 702-703 :
    […] Non cogo nec exigo per uim,
    Sed moneo : iniustum fugias iustumque sequaris.

    « Je ne t’oblige, je ne te force pas, mais je t’avertis : fuis l’injustice et pratique la justice. » (traduction J.-F. Thomas)

Au sens de « passer un temps donné », exigere rejoint agere, degere, consumere, traducere, transire, terere :

  • Pl. Cist. 77-79 :
    SE. Quom ego illum unum mi exoptaui, quicum aetatem degerem.
    LE. Matronae magis conducibilest istuc, meal Selenium,
    unum amare et cum eo aetatem exigere […]

    « Sélénie. […] quand la seule chose que j’ai souhaitée pour moi, c’était de passer ma vie avec lui. Syra. C’est bon pour une matrone d’aimer un seul homme et de passer sa vie avec celui qu’elle a épousé une fois pour toutes. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Ter. Ad. 868-870 :
    […] dum studeo illis (= filiis) ut quam plurimum
    facerem, contriui in quarendo uitam atque aetatem meam ;
    nunc exacta aetate hoc fructi pro labore ab iis fero : \\odium […]

    « […] en m’appliquant à réaliser pour mes fils le plus que je pouvais, j’ai usé à chercher fortune ma vie et mes jours. Aujourd’hui, au terme de ma vie, voilà ce que je récolte d’eux pour ma peine : la haine […] » (traduction J. Marouzeau, 1949, CUF).

L’idée d’achever la réalisation de quelque chose est exprimée par de nombreux verbes comme absoluere, conficere, perficere, auxquels s’ajoute exigere :

  • Virg. En. 6, 637-638 :
    His demum exactis, perfecto munere diuae,
    deuenere locos laetos et amoena uirecta.

    « Tout ceci une fois accompli et leur hommage rendu à la déesse, ils parvinrent enfin aux espaces riants, aux aimables prairies. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)

Au sens d’« examiner, rechercher, analyser », exigere entre en relation avec de très nombreux verbes tels que examinare, inquirere, inspicere, pensare, petractare :

  • Quint. 1, 5, 1-2 : Emendate loquendi regulam, quae grammatices prior pars est, examinet. Haec exigitur uerbis aut singulis aut pluribus.
    « Le professeur examinera la règle d’un parler correct, qui forme la première partie de la grammaire. Cette règle est prise en considération pour les mots pris isolément ou en groupe. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Arn. 1, 48, 2 : Non inquiro, non exigo quis deus aut quo tempore cui fuerit auxiliatus aut quem fractum restituereit sanitatem.
    « Je ne cherche pas à savoir, je n’analyse pas quel dieu a porté secours, quand et à qui, ou à quel malade à bout de forces il a rendu la santé. (traduction J.-F. Thomas)

Le faible nombre d’occurrences aux sens de « traverser un espace » et « décider, fixer » ne fournit pas d’exemple où exigere serait en relation avec un synonyme.


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1) Le terme exāmen, -minis vient probablement de *ex-ag-(s)men : cf. J. PERROT 1961 ; M. DE VAAN 2008 s.v. ago ; EM s.v. exāmen.
2) Cf. M. DE VAAN 2008 s.v. ago : « exīlis must (if it belongs here) also have been built directly on exigere (as *exig-(s)li-, since *ex-ag(s)li- might be expected to yield exēlis). »