exĭgĕre

(verbe)




4. 2. Exposé détaillé

Si le latin exigere est bien sûr à la base du fr. exiger, sa signification n’en fait pas un simple verbe de demande et il présente une forte polysémie.

A. « Pousser dehors, chasser, faire partir »

Les applications référentielles de ce sens sont très diverses.

A.1. « Chasser des personnes »

Le verbe se dit de personnes :

  • Pl. Aul.  412 :
    Itaque omnis exegit foras me atque hos onustos fustibus.
    « C’est pourquoi, il nous a mis dehors, moi et ceux-ci, après nous avoir chargés de coups de bâtons. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Naev. Frg. 9 R2 = Com. 14 W (ce fragment est cité par Nonius 290,31 pour illustrer le sens du verbe exigere avec la signification « faire sortir » ; Nonius l’introduit par : ‘Exigere’ est excludere..) :
    …indigne exigor patria innocens.
    « …je suis chassé de ma patrie de manière indigne, alors que je suis innocent. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Rep. 1, 62 : […] Tarquinio exacto mira quadam exultasse populum insolentia libertatis […]
    « […] qu’après l’expulsion des Tarquins, le peuple, qui n’avait aucune habitude d’être libre, manifesta sa joie d’une façon bien étrange […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 3, 61, 8 : Primo concursu pedes mouit hostem ; pulsum uos immissis equis exigite de campo.
    « Au premier choc, l’infanterie a fait lâcher pied à l’ennemi : à votre tour, après avoir envoyé les chevaux pour le repousser, chassez-le du terrain  ! » (traduction J.-F. Thomas)
  • Prud. Cath. 3, 122 : Conscia culpa deum pauitans sede pia procus exigitur.
    « La conscience de leur faute leur fait craindre Dieu : ils sont chassés loin des séjours sacrés. » (traduction M. Lavarenne, 1943, CUF)
  • Min. Fel. 27, 5 : […] daemones a nobis tormentis uerborum et orationis incendiis de corporibus exiguntur.
    « […] les démons des corps humains sont chassés par nous avec la torture de nos paroles et la brûlure de nos prières. » (traduction J.-F. Thomas)

Il est en particulier le terme habituel pour la relégation de la femme :

  • Pl. Merc. 821-822 :
    Vxor uirum si clam domo egressa est foras,
    uiro fit causa, exigitur matrumonio.

    « Si une femme sort de chez elle à l’insu de son mari, le mari lui fait un procès et elle est chassée de l’union conjugale. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Phil. 2, 69 : Noli quaerere : frugi factus est ; illam suam suas res sibi habere iussit ; ex duodecim tabulis clauis ademit, exegit.
    « Ne cherchez pas : il est devenu honnête homme ; il a répudié sa belle compagne ; selon la loi des Douze tables, il lui a retiré les clefs, il l’a mise à la porte. » (traduction A. Boulanger – P. Wuilleumier, 1959, CUF)

A.2. « Repousser, faire sortir violemment quelque chose »

Le mouvement est en général une expulsion :

  • Pline l’A. 25, 68 : […] exacum, quoniam omnia mala medicamenta potum e corpore exigat per aluum.
    « […] parce que, dit-on, l’exacum, prise en boisson, entraîne par le bas toutes les substances nocives. » (traduction J.-F. Thomas)

mais, surtout en poésie, un complément prépositionnel peut indiquer la destination du geste, si bien que le mouvement est décrit dans toute son ampleur :

  • Virg. En. 10, 681-682 :
    an sese mucrone ob tantum dedecus amens
    induat et crudum per costas exigat ensem.

    « peut-être, affolé par tant d’indignités, va-t-il se percer de son épée, en poussant la pointe sanglante à travers ses côtes. » (traduction J. Perret, 1987, CUF)
  • Claud. Pros. 2, 209-211 :
    Ille uelut stabuli decus armentique iuuencam
    cum leo possedit nudataque uiscera fodit
    unguibus et rabiem totos exegit in armos

    « […] lui, tel un lion qui a pris une génisse, honneur du parc et du troupeau, qui de sa griffe a percé les entrailles mises à nu, et assouvi sa rage sur tous les membres […] » (traduction J.-L. Charlet, 1991, CUF)
  • Avien. Arat. 1113-1114 :
    Erigone salsis cum uultum exegerit undis
    aeris ut patuli iam conscia peremeet aethram.

    « Dès qu’Erigone a levé son visage hors des flots salés pour trouver enfin l’air libre et traverser l’Empyrée […] » (traduction J. Soubiran, 1981, CUF)

A.3. Emplois plus ‘abstraits’

L’ampleur du mouvement est la métaphore concrète de procès plus abstraits comme le refus :

  • Ter. And. 26-27 :
    posthac quas faciet de integro comoedias
    spectandae an exigendae sint nobis prius.

    « […] si les pièces qu’il fera ensuite sur nouveaux frais peuvent d’abord, à vos yeux, être représentées ou doivent être écartées. » (traduction J.-F. Thomas)

la destination, l’intérêt :

  • Luc. 9, 310-311 :
    Sic male deseruit nullosque exegit in usus
    hanc partem natura sui […]

    « La nature a ainsi misérablement abandonné une partie d’elle-même et ne l’a consacrée à aucune utilité […] » (traduction J.-F. Thomas)

la rapidité de la réaction :

  • Quint. 6, 4, 8 : Non enim cogitandum, sed dicendum statum et prope sub conatu aduersarii manus exigenda.
    « Il ne s’agit pas en effet de réfléchir, mais de répondre du tac au tac et il faut sortir les coups presque avant la tentative de l’adversaire. »

l’inventivité :

  • Tert. Apol. 11, 1 : […] ita port mortem deos factos instituistis asseuerare ; causas, quae hoc exegerint, retractemus.
    « […] vous avez pris le parti d’affirmer qu’ils sont devenus dieux après leur mort. Examinons donc les causes qui ont fait naître cette idée. » (traduction J.-F. Thomas)

Le point commun de tous ces mouvements est qu’ils ne constituent pas de simples déplacements, mais reposent sur une impulsion vigoureuse entraînant un changement radical.

B. « Exiger, réclamer »

L’instance capable d’exigere se trouve en position de force pour amener l’autre à accorder ce qui lui est demandé.

B. 1. Emplois plus concrets

L’action d’exigere porte sur de l’argent, des biens ou des avantages :

  • Pl. Asin. 439 :
    […] prius quae credidi, uix anno post exegi.
    « […] ce dont je lui ai fait crédit la dernière foi, je le lui ai réclamé ensuite pendant presque un an. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Caes. B. C. 1, 6, 8 : Tota Italia dilectus habentur, arma imperantur, pecuniae a municipiis exiguntur, e fanis tolluntur […]
    « Dans toute l’Italie, on fait des levées de troupes, on commande des armes, on exige de l’argent des municipes, on en prend dans les temples […] » (traduction P. Fabre, 1975, CUF)
  • Quint. 12, 11, 14 : Praeceptores qui libenter detinent quos occupauerunt, partim cupiditate diutius exigendi mercedulas […]
    « Les précepteurs qui retiennent volontiers ceux dont ils se sont emparés, en partie par désir de faire payer leurs maigres rémunérations […] » (traduction J. Cousin, 2003, CUF).

B. 2. Emplois plus abstraits

Le verbe s’applique aussi à des entités qui peuvent être des principes :

  • Cic. Rep. 3, 36, frg. 1 : Vult paene uirtus honorem, nec est uirtus ulla alia merces. Quam tamen illa accipit facile, exigit non acerbe.
    « C’est à peine si la vertu désire être honorée, et cependant c’est là sa seule récompense. Si elle la reçoit volontiers, elle la réclame sans âpreté. » (traduction Es. Bréguet, 2000, CUF)
  • Sen. Ep. 94, 26 : Scis improbum esse qui ab uxore pudicitiam exigit, ipse alienarum corruptor uxorum.
    « Tu sais qu’il est malhonnête celui qui exige de sa femme la chasteté quand il séduit lui-même celle des autres. » (trad. H. Noblot, 1999, CUF)
  • Lact. Inst. Diu. 2, 3, 19 : Non sum equidem tam iniquus ut eos putem diuinare debuisse ut ueritatem per se ipsos inuenirent, quod ego fieri non posse, sed hoc ab his exigo quod ratione ipsa praestare potuerunt.
    « En vérité, je ne suis pas assez injuste pour croire qu’ils auraient dû avoir assez d’inspiration pour trouver par eux-mêmes la vérité car je reconnais que c’est impossible, mais j’exige d’eux ce qu’ils auraient pu établir par la seule raison. » (traduction, P. Monat, 1987, Sources Chrétiennes)

ou à des puissances supérieures :

  • Cic. Tusc. 1, 93 (à propos de la mort d’un bébé) : Atqui ab hoc acerbius exegit natura, quod dederat.
    « Et pourtant la nature s’est montrée particulièrement dure en réclamant à cet enfant-là ce qu’elle lui avait donné. » (traduction J. Humbert, 2002, CUF)
  • Tert. Adu. Herm. 5, p. 132, 2 : Veritas autem sic unum deum exigit, defendendo ut solius sit quicquid ipsius est.
    « Mais la vérité exige un dieu unique, en soutenant que tous ses caractères propres doivent lui appartenir exclusivement. » (traduction Fréd. Chapot, 1987, Sources Chrétiennes)
  • Tert. Resurr. 60, p. 121, 18 : Saluum enim hominem tribunal dei exigit, saluum uero sine membris non licet , ex quorum non officiis sed substantiis constet, nisi forte et nauem sine carina, sine prora, sine puppi , sine compaginis incolumitate saluam adseuerabis.
    « Le tribunal de Dieu convoque l’homme dans son intégrité ; or il ne peut être tel sans ses membres, dont il est constitué non en raison de leurs fonctions mais de par leurs substances – à moins que l’on ne prétende entier un navire sans carène, sans proue, sans poupe, sans une structure absolument intacte. ». (traduction M. Moreau, 1980, Desclée de Brouwer)

Il a ainsi un emploi dans le domaine juridique pour la force de la loi et du serment :

  • Cic. Leg. 1, 4 : […] qui in hoc periculo non ut a poeta sed ut a teste ueritatem exigant.
    « […] en hommes qui, dans cette circonstance, requièrent la vérité comme on le ferait, non pas d’un poète mais d’un témoin. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Liv. 32, 5, 4 : […] in Achaiam legatos misit […] qui ius iurandum exigerent.
    « […] il envoya des ambassadeurs auprès des Achéens […] pour exiger d’eux le serment. » (traduction J.-F. Thomas)

Assez fréquent est le syntagme exigere poenas qui signifie au propre « réclamer une peine compensatoire, demander vengeance », d’où « imposer un châtiment » :

  • Liv. 45, 19, 16 : Perseus […] qui ex fraterna caede raptum diadema in templo Samothracum, uelut praesentibus dis exigentibus poenas, ad pedes uictoris hostis prostratus posuerit.
    « Persée […], qui est allé déposer, prosterné aux pieds de son ennemi vainqueur, dans le temple de Samothrace (comme si les dieux présents en demandaient vengeance) la couronne arrachée à son frère assassiné. » (traduction P. Jal, 2003, CUF)
  • Drac. Laud. 3, 444-445 :
    […] et poenas exegit ab urbe fideli,
    perfidas quas lueret sub iusto uindice turba.

    « […] il imposa à la cité fidèle un châtiment qu’un juste vengeur aurait fait subir à une foule perfide. » (traduction Cl. Moussy, 1988, CUF)
  • Claud. Pan. Hon. 113-115 :
    ense Thyestiadae poenas exegit Orestes,
    sed mixtum pietate nefas dubitandaque caedis
    gloria materno laudem cum crimine pensat

    « Oreste a imposé un châtiment au sang du fils de Thyeste ; mais ce crime mêlé de tendresse filiale et sa gloire douteuse entachent son honneur de la mort de sa mère. » (traduction J.-F. Thomas)

Le sens du syntagme exigere poenas peut se reporter sur le seul exigere « punir », si bien qu’il en vient à être construit avec la chose punie comme complément à l’accusatif :

  • Tert. Adu. Marc.2, 355, 10 : Nam et si patrum delicta de filiis exigebat, duritia populi talia remedia compulerat, ut uel posteritatibus suis prospicientes legi diuinae oboedirent.
    « Aussi bien, s’il faisait payer aux fils les fautes des pères, c’est que la dureté de cœur du peuple l’avait forcé à de tels remèdes, afin qu’au moins le souci de leur postérité les fît obéir à la loi divine. » (traduction R. Braun, 1991, Sources Chrétiennes)

D’une façon générale, l’instance qui réclame a une légitimité incontestable1) pour le faire, car elle s’appuie sur la puissance du contrat, de la valeur, du principe ou du pouvoir judiciaire. Exigere n’exprime jamais la caprice de la passion ou l’émotivité d’une demande agitée.

B. 3. Particularités de construction

La construction la plus habituelle comporte un complément prépositionnel (ab + abl) pour désigner celui à qui quelque chose est réclamé :

  • Pl. Persa 423 :
    Possum a te exigere argentum ? […]
    « Je peux te demander de l’argent ? […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sen. Rht. Contr. 2, 3 (11), 7 : ratio a me exigitur alienae culpae, meae potestatis.
    « On me demande compte de la faute d’un autre et de l’exercice de ma puissance légitime. » (traduction J.-F. Thomas)

Mais la personne visée par la forte demande peut être exprimée aussi par un complément à l’accusatif. L’exemple d’Aulu-Gelle laisse penser que cette structure s’est développée sous l’influence du grec :

  • Gell. 15, 14, 4-5 : Id nobis uidebatur Graeca figura dictum ; Graeci enim dicunt eisepraxato me argurion, id significat ‘exegit me pecuniam’. Quod si id dici potest, etiam’exactus esse aliqui pecuniam’ dici potest […] : ‘Ego illud minus nihilo exigor portorium’ id est ‘nihilominus exigitur de me portorium’
    « Cela nous paraissait dit d’après un tour grec ; les Grecs disaient : eisepraxato me argurion cela signifie ‘exegit me pecuniam’ (il m’a pressé pour de l’argent). Si on peut dire cela, on peut dire aussi que quelqu’un a été pressuré pour de l’argent exactus esse aliquis pecuniam ‘Je n’en suis pas moins pressuré d’un droit de douane.’ » (traduction R. Marache, 2002, CUF)
  • Aug. C. Pelag. 2, 13 : Itemque acceptio personarum ibi recte dicitur, ubi ille qui iudicat relinquens causae meritum, de qua iudicat, alteri contra alterum suffragatur, quia inuenit inn persona, quod honore uel miseratione sit dignum. Si autem quispiam duos habet debitores et alteri uelit dimittere debitum, alterum exigere, cui uult donat, sed neminem fraudat.
    « De même, on parle avec raison d’acception de personne quand un juge, sans tenir compte des justes exigences de la cause, donne sa faveur à l’un des plaideurs au détriment de l’autre parce qu’il découvre dans sa personne un point digne de considération ou de pitié. Mais si quelqu’un a deux débiteurs et qu’il veuille remettre à l’un sa dette et l’exiger de l’autre, il fait un cadeau à qui il veut mais ne frustre personne » (traduction Fr. Thonnard, 1974, Desclée de Brouwer)

B.4. Polysémie

Les deux valeurs « pousser dehors, chasser » et « exiger, réclamer » sont toutes deux attestées dès Plaute, sans que donc l’on puisse établir une hiérarchie entre elles. Le lien existe. Réclamer quelque chose, c’est bien pousser une personne à sortir de sa retenue pour quelque chose. La même idée d’origine attachée au préverbe ex- est prise sur un plan plus concret et sur un plan plus abstrait.

C. « Mener jusqu’à son terme »

Toute une série d’emplois se groupe autour de l’idée d’une avancée menant un processus à sa fin. La nature référentielle du complément relève de plusieurs domaines.

C.1. « Passer en totalité un temps donné »

La temporalité est toujours longue et elle a nécessairement un terme, car elle ne se confond jamais avec l’éternité :

  • Pl. Aul. 43 : atque ut te dignam mala malam aetatem exigas.
    « et pour que tu traines une méchante vieillesse, digne de ta méchanceté. » (traduction A. Ernout, 1959, CUF)
  • Ter. Hec. 215-216 :
    […] nescire arbitramini
    quo quisque pacto hic uitam uostrarum exigat.

    « […] vous pensez que j’ignore la façon dont chacun de vous mène ici son existence. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sall. Iug. 14, 15 : pauci […] cum maerore et luctu morte grauiorem uitam exigunt.
    « Un petit nombre […] traînent dans la douleur et l’affliction une existence pire que la mort. » (traduction A. Ernout, 1971, CUF)
  • Tert. Spect. 29, 1 p.27, 17 : Iam nunc si putas delectamentis exigere spatium hoc, cur tam migratus es ut tot et tales uoluptates a Deo contributas tibi satis non habeas neque recognoscas.
    « Mais si tu crois passer cette vie qui est la nôtre dans les réjouissances, comment es-tu assez ingrat pour trouver insuffisant ou méconnaître le nombre et la qualité des plaisirs dont Dieu t’a gratifié ? » (traduction M. Turcan, 1986, Sources Chrétiennes)
  • Aus. Epict in patr. 61-62 :
    Nonaginta annos baculo sine, corpore toto
    exegi, cunctis integer officiis.

    « Mes 90 ans, sans cane et avec toutes mes capacités physiques, je les ai accomplis sans me voir amoindri. » (traduction B. Combeaud, 2010, Ed. Mollat)

Le participe passé passif exprime l’achèvement d’une longue période :

  • Cic. Tusc. 1, 93 : Eorum autem qui exacta aetate moriuntur fortuna laudatur.
    « Quant à ceux qui meurent à un âge avancé, on loue leur bonheur. » (traduction J.-F. Thomas)

Le verbe peut s’appliquer à un temps qui est en soi court, mais qui est ressenti dans toute sa durée, faisant attendre sa fin pour passer à autre chose :

  • Luc. 8, 375-376 :
    nec tota in pugna perfusus sanguine membra
    exiget aestiuum calido sub puluere solem.

    « […] et, dans la bataille, le corps tout couvert de sang, il ne passera pas, sous une poussière brûlante, toute une journée d’été. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Pline le J. Ep. 7, 5, 1 : Inde est quod magnam noctium partem in imagine tua uigil exigo, inde quod interdiu quibus horis te uisere solebam ad diaetam tuam ipsi me, ut uerissime dicitur, pedes ducunt […]
    « Voilà pourquoi je passe une grande partie de mes nuits tout éveillé à me représenter ton image, voilà pourquoi, en plein jour, aux heures où j’avais l’habitude d’aller te voir, mes pieds me portent d’eux-mêmes, comme on le dit très justement, vers ton appartement […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Amm. 25, 1, 1 : Et hanc quidem noctem, nullo siderum fulgore splendentem, ut solet in artis rebus et dubiis exegimus, nec sedere quodam auso nec flectere in quietem lumina prae timore.
    « A vrai dire, cette nuit-là que nul éclat des astres ne fit briller, nous la passâmes tout entière, comme il est de coutume dans les situations critiques et incertaines, sans que personne osât, tant la peur était grande, rester assis ou fermer l’œil pour se reposer. » (traduction J. Fontaine, 1977, CUF)

C.2. « Achever la réalisation de »

Si le déroulement complet d’un temps est une application attestée dès Plaute, l’achèvement d’un processus est un emploi d’exigere observé à partir de la littérature augustéenne avec l’exemple fameux :

  • Hor. Od. 3, 30, 1-2 :
    Exegi monumentuim aere perennius
    regalique situ pyramidum altius.

    « J’ai achevé un monument plus durable que le bronze, et plus haut que la décrépitude des royales Pyramides » (traduction Fr. Villeneuve, 2002, CUF)

et il se retrouve ensuite :

  • Drac. Laud. 315-316 :
    Sed hic plena fides hominis pietate Tonantis
    exegit uirtutis opus, miracula summa.

    « Mais il s’agit dans le cas présent d’un homme à la foi sans réserve qui, grâce à la bonté du maître du Tonnerre, accomplit un acte de puissance, un très grand miracle. » (traduction Cl. Moussy, 1988, CUF)

L’on notera la fréquence plus grande du passif :

  • Virg. En. 6, 637-638 :
    His demum exactis, perfecto munere diuae,
    deuenere locos laetos et amoena uirecta.

    « Tout ceci une fois accompli et leur hommage rendu à la déesse, ils parvinrent enfin aux espaces riants, aux aimables prairies. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)
  • Liv. 22, 32, 7 : […] exacto iam prope semestri imperio […]
    « […] sa magistrature de 6 mois étant désormais achevée […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Sym. Ep. 1, 4, 1 : Haec (= epigrammata) tamen castigata sunt, illa bono metallo cusa torno exigi nescierunt.
    « Cependant, cet ouvrage – le vôtre – est d’un style châtié, alors que le sien, frappé dans un bon métal, n’a pu recevoir un tour achevé. » (traduction J.-F. Thomas)

C.3. « Passer à travers un espace »

La durée du processus peut aussi se concrétiser dans le fait de « traverser » un espace :

  • Pline l’A. 12, 87 : Praeterea hibernum mare exigunt circa brumam Euris tum maxime flantibus
    « En outre, ils font la traversée de la mer l’hiver, aux environs du solstice, à l’époque où les Eurus soufflent le plus violemment. » (traduction A. Ernout, 1949, CUF)
  • Val.-Flac. 2, 74-76 :
    […] raras et litus in altum
    mittit aues, cum primus equis exegit anhelis
    Phoebus Athon mediasque dime dispersit in undas.

    « […] le rivage envoie sur le large quelques rares oiseaux, lorsque les premiers rayons de Phébus dont les chevaux sont épuisés ont surmonté l’Athos et répandu le jour sur les espaces de la mer. » (traduction G. Liberman, 1997, CUF)

D. « Mesurer, évaluer, examiner »

La continuité du processus du début à la fin fait le lien entre deux valeurs « achever la réalisation de » et « mesurer » :

  • Pline l’A. 18, 333 : Meridiem excuti placet, quoniam semper idem est, sol autem cotidie ex alio caeli momento quam pridie oritur, ne quis forte ad exortum capiendam putet liniam. Ita caeli exacta parte, quod fuerit liniae caput septentrioni proximum a parte exortiua solstitialem habebit exortum.
    « C’est sur le midi qu’il convient de s’orienter, parce qu’il reste toujours le même ; mais le soleil se levant chaque jour en un point du ciel autre que la veille, qu’on n’aille pas croire qu’il faut s’arrêter sur le levant pour tracer la ligne de base. L’orientation étant ainsi achevée, l’extrémité la plus voisine du nord, du côté du levant, indiquera le lever solsticial, c’est-à-dire celui du jour le plus long. » (traduction H. Le Bonniec, 1972, CUF).

Il s’agit de déterminer dans le ciel un mouvement du soleil jusqu’à un point donné, si bien que l’orientation désignée par exacta parte est « achevée », mais elle est aussi « mesurée ». De là l’emploi du verbe dans les textes techniques :

  • Vitr. 7, 1, 3 : Supra nucleum ad regulam et libellam exacta pauimenta struantur siue sectilia seu tesseris.
    « Sur la forme, on posera le pavement, en le dressant à la règle et au niveau, qu’il s’agisse d’un dallage en découpe ou de tesselles. » (traduction M.-Th. Cam, 1995, CUF)

mais le verbe a des applications plus larges pour désigner l’étude d’une situation qui demande une certaine durée :

  • Liv. 34, 62, 11 : Numidae et de terminatione Scipionis mentiri eos arguebant, et, si quis ueram originem iuris exigere uellet, quem proprium agrum Carthaginiensium in Africa esse.
    « Les Numides soutenaient que les Carthaginois mentaient sur la délimitation faite par Scipion ; et, ajoutaient-ils, si l’on voulait examiner l’origine réelle de leurs droits, quelle terre en Afrique appartenait en propre aux Carthaginois. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Hor. Sat. 2, 4, 35-36 :
    Nec sibi cenarum quiuis temere arroget artem,
    non prius exacta tenui ratione saporum.

    « Nul ne saurait s’attribuer à la légère l’art des dîners, avant d’avoir étudié à fond la science délicate des saveurs. » (traduction Fr. Villeneuve, 1959, CUF)
  • Tert. Apol. 2, 4 : […] quando […] non confesso eo […] contenti sitis ad pronuntiandum, nisi et consequentia exigatis, qualitatem facti, numerum, locum, modum, tempus […]
    « […] puisque […] vous ne vous contenteriez pas de cet aveu pour prononcer un jugement en n’examinant pas les circonstances, la qualité du fait, le nombre, le lieu, le mode, le temps […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Arn. 1, 48, 2 : Non inquiro, non exigo quis deus aut quo tempore, cui fuerit auxiliatus aut quem fractum restituerit sanitati.
    « Je ne cherche pas à savoir, je n’analyse pas quel dieu a porté secours, quand et à qui, ou à quel malade à bout de forces il a rendu la santé. » (traduction J.-F. Thomas)

E. « Décider, fixer »

Le processus d’examen a nécessairement un terme, si bien que le verbe présente quelques occurrences où il signifie « décider, fixer » :

  • Virg. En. 4, 474-476 :
    Ergo ubi concepit furias euicta dolore
    decreuitque mori, tempus secum ipsa modumque
    exigit [… ]

    « Et donc lorsque, vaincue par la douleur, elle a accueilli l’égarement dans son âme et décidé de mourir, elle en fixe, seule avec soi, le moment et la manière […] » (traduction J. Perret, 1999, CUF)
  • Ov. Fast. 3, 637 :
    Non habet exactum quid agat […]
    « Elle n’a pas encore décidé que faire […] » (traduction J.-F. Thomas)

F. Fonctionnement du polysème

Il n’est pas possible de déterminer le sens premier du verbe car, en latin préclassique, il signifie aussi bien « chasser, expulser, faire partir », « exiger, réclamer » que « passer un certain temps ». Si l’on parvient aisément à établir un lien entre les deux premières valeurs car exiger, c’est bien chercher à obtenir de l’autre qu’il laisse ou fasse faire la réalisation de quelque chose, l’écart est plus grand avec le sens de « passer un certain temps ». L’homonymie n’est cependant pas envisageable, car toutes les valeurs du verbe ont pour point commun la durée d’un processus pris entre un début et une fin. Cette idée s’enracine dans l’association du verbe agere « mettre en mouvement, emmener » et de son préverbe ex « hors de ». Cette association se prête à deux parcours sémasiologiques. « Mener hors de », c’est d’abord « chasser » et « chercher à réclamer, obtenir », mais comme c’est le cas pour bien des préverbés en ex- exprimant l’achèvement, l’exhaustivité (Brachet, 2000, 370), le mouvement vu dans sa continuité entre un point de départ et un point d’arrivée constitue le point de départ pour diverses lexicalisations : « passer un temps donné », « achever la réalisation de », « traverser un espace », « mesurer, évaluer, examiner ». Parfois même, l’information porte sur le point d’arrivée et le verbe en vient à signifier « décider, arrêter ».


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1) L. UNCETA GÓMEZ (2009, 126).