exercitātiō, -ōnis f.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

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Exercitātiō signifie pour l’essentiel « entraînement » et ses autres sens sont rares. Il s’applique à plusieurs formes d’entraînement qui ont comme objectif d’assurer une amélioration croissante des capacités dans des domaines très différents. C’est cette diversité qui fait l’originalité sémantique du terme. Une place particulière revient à l’ascèse philosophique en raison de l’importance de la notion et de la parasynonymie qui se forme autour d’exercitātiō.

A. //Exercitātiō // « exercice, entraînement »

A.1. Les différentes formes d’« exercice »

Exercitātiō dénomme ainsi l’exercice physique, qui doit beaucoup à l’héritage des Grecs :

  • Cic. de Or. 2, 21 : []primum palaestram et sedis et porticus etiam ipsos []Graecos exercitationis et delectationis causa []inuenisse arbitror.
    « […] et d’abord palestre, sièges de repos, portiques, j’estime que les Grecs, oui, les Grecs eux-mêmes […] les ont inventés en vue des exercices du corps et pour leur simple plaisir. » (traduction Ed. Courbaud, 1966, CUF)1).

Il est aussi courant pour l’entraînement militaire :

  • Caes. G. 4, 33, 3 : […] ac tantum usu cotidiano et exercitatione efficiunt, uti in decliui ac praecipiti loco incitatos equos sustinere []consuerint.
    « […] par leur entraînement et leurs exercices quotidiens, ils parviennent à l’habitude de tenir en mains leurs chevaux lancés au galop sur une pente rapide […]. »

Cet entraînement ne comprend pas seulement les exercices préliminaires, mais la pratique effective du combat, car l’expérience de l’épreuve est un facteur d’amélioration des capacités :

  • Caes. G. 3, 19, 3 : Factum est oportunitate loci, hostium inscientia ac defetigatione, uirtute militum et superiorum pugnarum exercitatione, ut ne unum quidem nostrorum impetum ferrent ac statim terga uerterent.
    « L’avantage du terrain, l’inexpérience et la fatigue de l’ennemi, le courage de nos soldats et l’entraînement qu’ils avaient acquis dans les batailles précédentes, tout cela fit que les ennemis ne purent supporter le premier choc des nôtres et prirent la fuite »2).

En rhétorique, l’exercitātiō est là encore l’entraînement pratique qui se distingue de la technique :

  • Cic. de Or. 1, 145 : […] sed magna cum exercitatione praecepta gustaram.
    « […] mais j’avais touché aux préceptes par un exercice assidu. »3)
  • Capel. 5, 538 (à propos de la mémoire) : ars []breuibus praeceptis, sed magna exercitatione formatur [].
    « cette technique se constitue par des principes courts, mais par un long entraînement […] »4)

L’exercitātiō (la « pratique ») avec la théorie (ars) et les qualités naturelles (natura, ingenium) forment l’ensemble des conditions de l’art oratoire selon une tradition qui remonte à Aristote, Platon et Protagoras5).

Ces trois domaines du ‘sport’, de la vie militaire et de l’éloquence où se pratique l’exercitātiō sont étroitement liés :

  • Cic. de Or. 1, 147 : Et exercitatio quaedam suscipienda uobis est – quamquam uos quidem iam pridem estis in cursu, – sed eis qui ingrediuntur in stadium quique ea, quae agenda sunt in foro tamquam in acie, possunt etiam nunc exercitatione quasi ludicra praediscere ac meditari.
    « Il y a enfin certains exercices auxquels vous devez vous soumettre – non pas tant vous peut-être, déjà lancés, en pleine course, que les débutants qui entrent dans la carrière. Le forum est un champ de bataille : aux combats sérieux qui s’y livrent, il faut se préparer et préluder par une sorte de jeu ou d’escrime » (traduction Ed. Courbaud, 1967, CUF).

A.2. La désignation de l’ascèse philosophique

Le mot se dit également des efforts qu’enseignent les philosophies pour dominer la douleur, les passions et la crainte de la mort :

  • Sen. Ep. 82, 16 : Itaque etiam si indifferens mors est, non tamen ea est, quae facile neglegi possit : magna exercitatione durandus est animus, ut conspectum eius accessumque patiatur.
    « C’est pourquoi, même si la mort est chose indifférente, elle n’est cependant pas telle qu’on puisse en faire fi : l’âme doit être fortifiée par un long exercice pour en soutenir la vue et l’approche »6).

Le même terme s’applique à l’ascèse philosophique comme au ‘sport’ et à l’entraînement militaire, selon des liens bien mis en évidence par les auteurs :

  • Cic. C. M. 38 (à propos des initiatives pour maintenir la vigueur de l’esprit) : Hae sunt exercitationes ingeni, hae curricula mentis, in his desudans atque elaborans corporis uiris non magnopere desidero.
    « Tels sont les exercices de mon esprit, telles sont les courses de ma pensée ; en y suant et peinant, je n’éprouve guère que le regret de mes forces corporelles. » (traduction R. Combès, 1996, CUF)
  • Cic. Tusc. 2, 37 (à propos du miles dont l’effort donne la mesure de la domination de la douleur) : Quid ? exercitatio legionum, quid ? Ille cursus, clamor quanti laboris est ! Ex hoc ille animus in proeliis paratus ad uolnera.
    « Que dire de l’entraînement des légions ? et la course, le cri de guerre, combien d’efforts cela coûte-t-il ? C’est là que se forme le courage qui affronte les blessures au combat. »

E xercitātiō réunit les applications référentielles du ‘sport’, de l’entraînement spirituel et de l’exercice spirituel : ces trois domaines ont en partage différents aspects de la uirtus7).

Le terme demeure dans le latin des Chrétiens. S’il s’applique aux efforts que l’homme doit faire pour surmonter ce qui l’éloigne de Dieu, il s’y ajoute souvent l’idée que ces obstacles sont de nature à l’éprouver :

  • Aug. Natura grat. 23, 25 : […] cur autem soluto per gratiam peccati reatu ad exercitationem fidei mors corporis maneat, quamuis uenerit de peccato, iam []disserui.
    « Quant à la raison pour laquelle, une fois la responsabilité du pêcheur dissipée par la grâce, la mort corporelle subsiste, bien qu’elle soit venue du pêché, pour éprouver la foi, […] je m’en suis déjà expliqué. »

A.3. L’ascèse philosophique : exercitātiō et ses parasynonymes

Exercitātiō entre en relation avec plusieurs termes grecs et latins.

Dans l’exercice spirituel qu’il désigne, une place essentielle revient à l’expérience par rapport à la connaissance des préceptes. Cicéron établit ainsi une prééminence de l’action :

  • Cic. Off. 1, 60 : Sed ut nec medici nec imperatores nec oratores, quamuis artis praecepta perceperint, quidquam magna laude dignum sine usu et exercitatione consequi possunt, sic officii conseruandi praecepta traduntur illa quidem ut facimus ipsi sed rei magnitudo usum quoque exercitationemque desiderat.
    « Or, de même que ni les médecins, ni les généraux, ni les orateurs, si pénétrés qu’ils soient des préceptes de leur art, ne peuvent atteindre aucun résultat digne d’un haut éloge, sans expérience ni entraînement, de même, on enseigne, bien sûr, ces préceptes de l’observance du devoir – comme je le fais moi-même – mais l’importance de la chose réclame de l’expérience et de l’entraînement »8).

Sénèque souligne que le savoir d’ordre philosophique et moral a fondamentalement besoin d’une pratique :

  • Ep. 94, 47 : Pars uirtutis disciplina constat, pars exercitatione: et discas oportet et quod didicisti agendo confirmes. Quod si est, non tantum scita sapientiae prosunt, sed etiam praecepta, quae affectus nostros uelut edicto coercent et ablegant.
    « La vertu repose en partie sur la doctrine, en partie sur la pratique. Il te faut d’une part apprendre, d’autre part confirmer par l’action ce que tu as appris. Ceci posé, non seulement les dogmes de la sagesse sont utiles, mais encore ses préceptes qui, à la manière d’un édit, contraignent et éloignent nos passions »9).

Cette place de la pratique rejoint d’autres emplois du mot. Par cette importance de la pratique, exercitātiō correspond à ἄσκησις10). Une même communauté de pensée unit ces deux passages :

  • Sen. Ep. 90, 46 : []uirtus non contingit animo nisi instituto et edocto et ad summum adsidua exercitatione perducto.
    « […] la vertu n’est conférée qu’à l’âme éduquée et instruite, conduite au sommet de la perfection par de perpétuels exercices. »
  • Epict. Dissert. 3, 12, 7 : ἑτεροκλινῶς ἔχω πρὸς ἡδονήν. ἀνατοιχήσω ἐπὶ τὸ ἐναντίον ὑπὲρ τὸ μέτρον τῆϛ ἀσκήσεωϛ ἕνεκα.
    « Je suis enclin au plaisir et je me précipiterai dans la direction opposée, et cela avec excès, pour m’exercer » (traduction J. Souilhé, 1990, CUF).

Avec meditatio, l’information porte sur la nature de l’exercice en tant qu’il est une réflexion. Le substantif se trouve coordonné non seulement à exercitātiō, mais aussi à ratio :

  • Cic. Tusc. 2, 41 : Tantum exercitatio, meditatio, consuetudo ualet. Ergo hoc poterit :
    “Samnis, spurcus homo, uita illa dignus locoque”
    uir natus ad gloriam ullam partem animi tam mollem habebit, quam non meditatione et ratione conroboret ?
    « Telle est la puissance de l’entraînement, de l’étude, de l’habitude. Et si “un Samnite, un vil individu, digne de cette vie et de cette condition” a tant de courage, est-ce que l’homme né pour la gloire souffrira l’existence du moindre point faible de son être moral, qu’il ne puisse fortifier par l’étude et la raison ? » (traduction J. Humbert modifiée, 2002, CUF).

Comme « effort pour assimiler, pour rendre vivant dans l’âme une idée, une notion, un principe »11), meditatio correspond à μελέτη. Une même conception de la pensée philosophique comme apprentissage de la maîtrise de soi est commune à Sénèque et à Platon :

  • Sen. Ep. 82, 8 : Faciet autem illud firmum adsidua meditatio [], si contra mortem te praeparaueris, aduersus quam non exhortabitur nec adtollet, qui cauillationibus tibi persuadere temptauerit mortem malum non esse.
    « Ce qui créera cette fermeté, c’est une préparation intérieure assidue […], en t’aguerrissant contre la mort, face à laquelle ne t’exhortera ni ne te soutiendra celui qui tentera de te persuader, par des sophismes, que la mort n’est pas un mal. »
  • Plat. Phédon 67 e : Ƭῷ ὄντι ἄρα […] οἱ ὁρθῶς ϕιλοσοφοῦντες ἀποθνῄσκειν μελετῶσιν, καὶ τό τεθνάναι ἥκιστα αὐτοῖς ἀνθρώπων φοβερόν.
    « Il est bien vrai que ceux qui, au sens exact du terme, se mêlent de philosopher apprennent à mourir et l’idée d’être mort est pour eux, moins que pour personne au monde, objet d’effroi. » (traduction L. Robin, 1965, CUF).

Meditatio a pour synonyme commentatio et du passage précédent du Phédon se laisse rapprocher celui de Cicéron :

  • Cic. Tusc. 1, 74 : Tota enim philosophorum uita, ut ait idem, commentatio mortis est.
    « En effet, la vie entière des philosophes, comme le dit encore Platon, est une préparation à la mort. »

B. Autres valeurs d’exercitātiō

Beaucoup plus rares en revanche sont les occurrences pour d’autres valeurs.

B.1. « Sollicitation (éprouvante) »

  • Col. 11, 1, 27 : familia post operis exercitationem fatigata []quieti []operam dabit.
    « le groupe des esclaves, épuisé après les sollicitations du travail, s’adonnera au repos. »

B.2. « Travail, pratique »

  • Cic. Mil. 34 : hic exercitationem uirtutis []perdidit.
    « lui, il a perdu une occasion d’exercer son courage. »
  • Col. 2, 1, 1 : []longi temporis exercitatione fatigatam et effetam humum consenuisse.
    « […] que, fatiguée et épuisée par les travaux de tant de siècles, la terre est arrivée en sa vieillesse. »

B.3. « Mouvement »

  • Vitr. 8, 2, 1 (à propos de l’eau de pluie) : […] per aeris exercitationem percolata tempestatibus liquescendo peruenit ad terram […].
    « […] se liquéfiant dans les orages, elle vient toucher la terre filtrée par l’agitation de l’air […] » (traduction L. Callebat, 1973, CUF).

Par sa diversité, la polysémie d’exercitātiō équivaut à celle d’exercere beaucoup plus qu’à celle d’exercitare qui n’a guère que le sens d’« entraîner » et qui reste très rare12). Cependant il existe dans la signification d’exercitātiō un fort déséquilibre entre la part bien plus réduite de « sollicitation », « travail, pratique », « mouvement » et la prédominance d’« entraînement ». C’est autour de ce sens que se fait la correspondance très fréquente entre exercere et exercitātiō, alors même qu’ils ont des morphologies différentes. Cet apparentement souligne l’unité d’un domaine référentiel qui présente des liens étroits, marqués par les Latins eux-mêmes, entre le ‘sport’, l’exercice militaire, le travail de l’éloquence et l’exercice sur soi. L’usage assez limité d’exercitare s’explique mal, mais la présence dans ce couple d’un dérivé de fréquentatif (exercitātiō) se comprend car ces entraînements supposent une constance de l’effort, à l’image de ces exercices spirituels qui sont autant de « pratiques volontaires et personnelles destinées à opérer une transformation du moi »13).

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1) De même Her . 3, 14 ; Cels. 1, 2, 7.
2) De même B.-Alex. 69, 1 ; Vell. 2, 110, 5 ; Veg. Mil. 2, 9, 6.
3) De même Her. 1, 1 ; 3, 40 ; Cic. or. 44 ; Brut. 25 ; Quint. 11, 3, 24 ; Tac. D. 31, 4 ; 33, 6.
4) L’exercitatio est proche de l’imitatio, mais en est parfois distinguée (Her. 1, 3) : Haec omnia tribus rebus assequi poterimus, arte, imitatione, exercitatione [].Imitatio est qua impellimur cum diligenti ratione ut aliquorum similes in dicendo ualeamus esse. Exercitatio est assiduus usus consuetudoque dicendi. « Nous pourrons acquérir ces qualités par trois moyens : la théorie, l’imitation et l’exercice […]. L’imitation nous pousse activement et méthodiquement à parvenir à égaler des modèles en parlant. L’exercice est la pratique assidue et l’habitude de la parole » (traduction G. Achard, 1997, CUF).
6) De même Cic. Off. 1, 123 ; Tusc. 2, 37 ; 2, 42 ; 5, 74 ; Sen. Ep. 90, 46 ; Pl. le J. Ep. 1, 8, 8.
8) De même Cic. Ac. 1, 20.
9) De même Sen. Ep. 94, 3.
10) Voir P. HADOT (1995, 78).
12) Varr, L. 5, 87 : exercitus, quod exercitando fit melior …
« L’armée, parce qu’elle devient meilleure en s’entraînant …» ;
Caes. G. 2, 20, 3 ; Ps. Sall. Caes. 2, 10, 8 ; Tac. An. 12, 12, 1. Seule est plus usitée la forme du participe adjectif exercitatus « entraîné » ou « mis en mouvement » (Hor. Epo. 9, 31) :
exercitatas … Syrtes Noto
« Les Syrtes tourmentées par le Notus » ; voir J.-F. THOMAS (2011, 16-17).