exerceō, -ēre

(verbe)


6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

En latin préclassique, les valeurs de « solliciter, tourmenter » et de « pratiquer, mettre en œuvre » sont attestées par quelques occurrences, mais la plus fréquente est celle d’« entraîner », ce qui souligne son rôle important dans le fonctionnement de la polysémie. Elles perdurent durant la latinité, y compris dans ses emplois juridiques pour « mettre en œuvre » une procédure (Amm. 29, 1, 12). Seule la valeur de « mettre en mouvement » apparaît à époque classique.

6.2. Origine et étymologie

L’étymologie de arceō, -ēre, verbe dont exerceō est un composé, ne pose guère de difficultés. Au rapprochement ancien avec gr. ἄρκος, ἀρκέω s’est ajouté le hittite ḫark-zi « avoir, tenir, posséder, garder »1).

La racine se pose sous la forme *h2erk-2).

Le verbe hittite ḫarmi (< *ḫark-mi, avec allègement de la suite de consonnes), ḫarši (< *ḫark-ši), ḫarzi (< *ḫark-zi), 3e pl. ḫarkanzi continue un présent à ablaut : *h2érk-ti, *h2ṛk-énti.

Le grec a hérité du substantif neutre sigmatique ἄρκος, dont ἀρκέω est le dénominatif. Bien que ἄρκος ne soit attesté que chez Alcée (cf. Chantraine ), les composés en -αρκής sont nombreux et anciens. Malgré cela, Beekes (2009) admet que ἄρκος est plutôt un déverbatif de ἀρκέω, étant donné la rareté du nom ἄρκος. Si ce nom est ancien,en tant que neutre sigmatique, il doit reposer sur un degré e : *h2erk- > *ark-. S’ajoute le dérivé primaire homérique ἄρκιος « assuré, sur quoi on peut compter ». C’est pourquoi Chantraine supposait que la notion de sûreté, sécurité était fondamentale dans la racine.

L’arménien possède un radical arg- généralement rapporté à la présente racine : le substantif argel « obstacle, empêchement » et aussi « prison, surveillance » (qui traduit gr. φυλακή), les verbes argelum, argelem, argilel « faire obstacle, interdire, empêcher », argelanim « être empêché, rencontrer un obstacle »3). Le radical arg- présente une difficulté phonétique, l’absence de palatalisation de la vélaire.

L’allemand Riegel « verrou », v.h.a. rigil est supposé reposer également sur le degré *h2rk-.

En latin, nous rencontrons deux difficultés : la formation de arceō , et la question du sens.

Arceō fait partie d’une famille (mais est-elle synchroniquement sensible aux locuteurs ?) dont le radical immobile est arc-: arx, arca.

Le dictionnaire Ernout-Meillet rejette l’apparentement de arx et arceō, voulant voir dans ce substantif un emprunt étranger, comparable à urbs (lequel mot peut, lui aussi, être étymologisé en latin). En réalité, arx est indubitablement un nom-racine, et plus personne ne le conteste raisonnablement aujourd’hui.

Pour arceō, le dictionnaire Ernout-Meillet donne deux sens principaux, dont les orientations sémantiques sont antithétiques :

1° « contenir, maintenir », sens peu attesté dans les textes, et donné seulement par les glossateurs ;
2° « maintenir au loin, écarter », sens bien attesté. Ce dernier sens est celui qu’on retrouve en grec, dans ἄρκος « protection » et ἀρκέω « repousser, écarter ; protéger ».

Il paraît probable que le hittite a gardé le sens originel de la racine, « tenir, détenir, retenir, contenir »4).

Les évolutions sémantiques des verbes signifiant « tenir » sont souvent variées. Il faut compter également avec des effets de « dépréverbation ». Plus exactement, le verbe a pu intégrer une nouvelle signification qu’il avait acquise en combinaison avec un préverbe ou un élément adverbial tenant lieu de proto-préverbe. On pense par exemple à cēdere, qui peut signifier « aller, s’avancer » ou « se retirer, reculer ».

En français, le verbe contenir a les deux orientations : « enfermer en soi » ou « empêcher de pénétrer, d’avancer » (« contenir l’ennemi, la foule »).

Le substantif arca « coffre, cassette » permet peut-être de faire le lien entre les deux orientations sémantiques : l’arca sert à garder, contenir des objets précieux, et du même coup, il les protège. Arca est peut-être un ancien nom d’action, « protection », passé au concret : « objet qui assure la protection ». Même chose pour arx « citadelle », qui est le refuge face aux attaques : c’est à la fois ce qui enferme les habitants (et leurs biens précieux) et ce qui repousse l’agression.

Watkins (1968) avait brièvement étudié la famille de arceō, en mettant en évidence le parallélisme de formation entre le verbe latin archaïque porceō et la combinaison hittite ḫark- « hinhalten ; have along, have with one ». En hittite, fonctionne comme adverbe ou préverbe, en combinaison avec d’autres préverbes à sens local. On peut le retrouver également, soudé au radical depuis très longtemps, dans des verbes comme pāi-/piya-, louvite piya-, louvite hiéroglyphique pia- « donner »5) et pāi- « aller »6). Ce dernier verbe reposerait sur *pē-ei-, et ferait couple avec uwa- « venir » < *au-ei-. Watkins (1968, 72) admettait que ces deux formations, malgré l’énorme écart chronologique, étaient tout à fait comparables aux formes russes (infinitifs) pojiti « aller » / ujiti « venir ».

Des interprétations totalement différentes de pai-i/pi- et payi-zi/pai- sont proposées dans Kloekhorst (2008) ou Œttinger (2002). Toutefois, le même Kloekhorst ne semble pas rejeter le rapprochement fait par Watkins entre porceō et ḫark-. Mais si l’on fait venir de *h1poi- (Kloekhorst) ou de *poi- (Œttinger), l’explication du po- latin devient plus difficile.

Quelle est la formation exacte d’arceō ? Watkins en faisait un verbe d’état en -ē-, qu’il rapprochait, pour le sens, de habēre et tenēre. Est-ce un hasard en effet si arcēre, dont le sens premier était celui de « tenir », est un verbe du même type que habēre et tenēre, qui sont de même sens ? Toutefois, cette solution n’est pas la seule possible. Arcēre est toujours en latin un verbe transitif, et on ne peut pas prouver que ce fût auparavant un intransitif7). Toutefois, Benveniste (« Etre et avoir dans leurs fonctions linguistiques » PLG I, 199) avait montré que les verbes « avoir » étaient en fait, par leur sens, de véritables verbes d’état8).

Arcēre pourrait encore être un verbe en *‑éye/o- (un « itératif-intensif ») bâti sur un degré . Ce type de présent (le 1s dans le classement du LIV) est rare9)). Il est un peu représenté en sanscrit : śv-áy-a-ti « enfler » (*ḱu(H)-éye/o-), rucáyati « luire, briller » (*luk-éye/o-), hváyati (av. zbayeiti) « appeler » (*ǵhuH-éye/o-). On peut ajouter le germ. commun *þuŋk-janan « sembler, paraître », got. þugkjan, all. mod. dünken. En latin, outre le probable arceō, on citera urgeō, d’une racine *wreg- « poursuivre » (got. wrekan), cieō, augeō10).

Pour l’étude des types « itératif-intensif » et « factitif-causatif » en *-éye/o-, on se reportera à Kölligan (2004 et 2007)11). Dans le cas d’un verbe comme arceō, en face duquel n’existe pas de non intensif, on peut penser qu’il s’agit d’un renouvellement formel ; si l’on en juge par le hittite, la racine avait donné d’abord un verbe athématique. Or le latin n’a pas conservé vivante la conjugaison athématique. Par ailleurs, les statuts respectifs du hittite ḫark-zi et du latin arcēre sont différents ; le verbe hittite appartient au vocabulaire fondamental et s’est même auxiliarisé, il ressemble fort à fr. avoir, alors que arcēre est un verbe à valeur lexicale pleine.

Le vieux préverbé porceō, certainement démotivé en synchronie, a le sens d’« écarter », tout comme abarceō, qui n’est qu’un mot de glossateur.

Le radical de arcēre a fini par développer le sème de « contrainte », qui était implicite dans tous ses emplois, notamment dans les développements au sens de « tenir quelqu’un à l’écart de, empêcher quelqu’un de, interdire à quelqu’un de ». Cette notion se retrouve, renforcée par le préverbe, dans coerceō « enserrer, enfermer, contenir, contraindre », d’où « réprimer, faire rentrer dans le rang ». Pour le sens, coerceō est proche de cōgō, -ere « contraindre ».

Quant à exerceō, qui a connu un grand développement spécifique et a rompu les attaches avec son point de départ, il doit comporter un ex- de « renforcement, d’« intensification » : « exercer une forte contrainte sur », d’où les divers emplois qui s’ordonnent autour de l’idée de « ne pas laisser en repos ». La spécialisation la plus fameuse est dans le domaine militaire, « faire faire l’exercice aux troupes », d’où exercitus « exercice » puis « armée ». À titre de comparaison, on peut évoquer l’allemand drillen qui, ayant développé, à partir de « percer, forer, vriller, faire tourner », l’idée générale de « ne pas laisser en repos », s’est spécialisé dans le lexique militaire pour désigner l’exercice12). Les mots anglais drill substantif et to drill, qui ont à peu près les mêmes emplois, ont dû être empruntés au bas-allemand/néerlandais13).

Un substantif falisque est peut-être à rattacher au thème de arcēre; il s’agit de arcentelom, si l’on accepte l’analyse de Martzloff (2006). Le mot figure dans l’inscription dite de Cérès (Ve 241). Cet arcentelom était auparavant considéré comme apparenté au nom de l’« argent », lat. argentum (cf. Watkins 1968). Il faudrait lire /argentelom/, ce qui est possible, le falisque, selon l’usage étrusque, ne notant pas de manière distincte sourdes et sonores. Martzloff (2006) montre que cette hypothèse est peu plausible compte tenu du contexte ; il propose de rattacher arcentelom à arceo et de lui donner le sens de « remède », c’est-à-dire de « moyen d’écarter (arcēre) la maladie ». Il compare, pour le sens, gr. ἀλεξιφάρμακον « remède qui repousse (la maladie) ». Il est vrai que arcēre est couramment employé par certains auteurs pour signifier le fait de repousser un désagrément ou une calamité, par exemple Columelle 7, 12, 12 : rabies arcetur « on écarte la rage » (en coupant l’extrémité de la queue des chiens quarante jours après leur naissance). Il est question de repousser la violence du soleil, des vents ou des pluies en 3, 19, 18 ; 4, 22, 7 ; 4, 24, 24 ; 4, 29, 23 ; 9, 7, 8.

Comme nous l’avons signalé, le thème verbal arcē- n’est à la base d’aucun dérivé nominal en latin ; il serait donc fort intéressant d’avoir en falisque un dérivé fait sur arcēre.

Il y a peut-être une trace d’un ancien impératif *arkē en ombrien. Festus évoque la formule ARSEUERSE, qu’il attribue à l’étrusque :

  • Paulus ex Festo 17, 16-18L :arseuerse auerte ignem significat. Tuscorum enim lingua arse auerte, uerse ignem constat appellari. Vnde Afranius ait : Inscribat aliquis in ostio arseuerse.

Dans cette formule d’imprécation, Machajdíková (2012, 16-18) propose de retrouver un mot ombrien. Selon elle en effet, les formules de ce genre circulent assez facilement d’une langue à une langue voisine. Il serait difficile d’expliquer une forme verbale arse à l’intérieur de l’étrusque. En revanche, un impératif *arkē aboutirait régulièrement en ombrien à *arkį (avec e fermé ou i ouvert), puis *arśį par palatalisation. La consonne palatalisée peut être rendue en étrusque et en latin par la sifflante, comme il y en a quelques exemples. Le verbe arcēre peut, en latin, s’appliquer à l’incendie.

L’osque a un verbe tríbarakavúm (inf.) « bâtir, ériger, lat. aedificare », supposé être le dénominatif d’un composé non attesté *trēb-ark- « constructeur », le premier membre étant le nom de la maison trííbúm (base *trēb-)14). Ce type de verbe dénominatif tiré d’un composé est documenté par exemple en latin par aestimāre 15). Cela étant, en raison du parallélisme de formation entre aedificāre et tríbarakavúm, on peut aussi penser que le verbe osque comporte, en deuxième position, une forme du verbe spécifique à la composition, en -ā-, comme l’est ‑ficāre par rapport à facere. Reste le problème du sens : la racine *h2erk- n’a nulle part le sens de « bâtir ». Peut-on penser que le radical verbal ark-, non attesté par ailleurs en osque, a pu fonctionner en cette langue comme verbe support ?



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1) Ce verbe sert aussi d’auxiliaire, en combinaison avec un participe au neutre, pour former une sorte de « passé composé ».
2) Cf. LIV , dont la notice est remarquablement brève, les formes issues de cette racine étant peu nombreuses.
3) Cf. MARTIROSYAN, 2010, s.u).
4) Malgré KÖLLIGAN (2007, 53) qui propose comme sens premier « to ward off, to defend, to keep under control », et, avant lui, Chantraine.
5) Verbe en -ḫi, piḫḫi, paišti, pāi.
6) Verbe en -mi, pāimi, pāiši, pāitti.
7) Alors qu’on peut reconstituer l’histoire de tenēre ancien verbe d’état, par rapport à tendere, verbe transitif.
8) Benveniste (PLG I, 199): « Tout s’éclaire en effet quand on reconnaît avoir pour ce qu’il est, un verbe d’état. Etre est l’état de l’étant, de celui qui est quelque chose ; avoir est l’état de l’ayant, de celui à qui quelque chose est. Avoir n’est qu’un “être-à” retourné. »
9) Cf. Garnier (2010, 454
10) Cf. Garnier (2010, 454-455), qui évoque un type latin *CC-éye/o-.
11) Brugmann s’était déjà interrogé sur l’ambivalence de cette formation, Grundriss, II, 3/1 (1913) §163 p. 247 : « Die Verba dieser klasse fungieren seit uridg. Zeit als Kausativa oder als Iterativa (genauer ist die Bedeutung als iterativ-ziellos zu bezeichnen), bezw. Intensiva. »
12) all. Drill « exercice » et « discipline militaire », depuis le 17es. et surtout le 19e, all. Drillmeister « instructeur ». Cf. W. Pfeifer, Etymologisches Wörterbuch des Deutschen, Berlin, 1989, s.u.
13) D’après l’Oxford English Dictionary, s.u. drill 3pour le verbe et drill 2pour le substantif
14) Cf. WOU
15) Si l’on accepte la vieille explication de Havet par aes et *tomos, *aes-tomos « qui découpe le bronze ». Explication rejetée, à tort selon nous, par De Vaan.