exerceō, -ēre

(verbe)



4.2. Exposé détaillé

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E xercēre est un verbe nettement polysémique, qui pose deux problèmes : le lien entre ses différentes valeurs et le développement de son sémantisme sur la base de la préverbation à partir d’arcēre. L’ordre adopté est celui de la fréquence plus ou moins grande des emplois dès le latin préclassique.

A. « Entraîner »

Le sens de « conduire un entraînement, entraîner » est bien attesté en latin préclassique et il connaît ensuite une très grande extension. Le verbe s’applique à une capacité du corps ou à une aptitude mentale, qu’il s’agit d’entretenir en ayant en vue le meilleur niveau :

  • Pl. Amph. 324 :
    Si in me exercituru ’s (= pugnos), quaeso in parietem ut primum domes.
    « Si c’est sur moi que tu veux exercer tes poings, je t’en prie, calme-les d’abord contre le mur. » (traduction A. Ernout, 1959, CUF)1)
  • Cic. C. M. 21 : [] memoria minuitur []nisi eam exerceas [].
    « [] la mémoire diminue [], si on ne l’exerce pas []. »2)
  • Caes. G. 6, 23, 6 : [] iuuentutis exercendae ac desidiae minuendae causa [].
    « [] pour entraîner la jeunesse et combattre la paresse []. »

Le verbe se dit en particulier de l’effort pour progresser sur la voie de la sagesse et de la vérité, par les exercices d’ascèse :

  • Cic. C. M. 36 : [] et corpora quidem exercitationum defatigatione ingrauescunt, animi autem se exercendo leuantur.
    « [] et tandis que la fatigue des exercices alourdit le corps, l’âme en s’exerçant s’allège. » (traduction R. Combès, 1996, CUF)3),

et il est repris chez les auteurs chrétiens, où il se dit de l’effort qui maintient sur la voie de la vérité :

  • Aug. Civ. 15, 25 : []ut scriptura perterreat superbientes []et exerceat quaerentes et alat intellegentes.
    « [] l’écriture épouvantant les orgueilleux [], excitant ceux qui cherchent, nourrissant ceux qui comprennent. »

Exercitāre est toutefois beaucoup plus usuel4).

Exercēre est plus fréquent aux formes active pronominale et médio-passive. Au sujet des athlètes qui se préparent aux concours olympiques, Cicéron utilise les deux types de formes verbales :

  • Tusc. 2, 40 : []Iouem Olympium, cui se exercebit athleta [].
    « [] Jupiter olympien, en l’honneur de qui l’athlète s’entraînera []. »
  • Tusc. 2, 56 (à propos des cris poussés par les coureurs sur le stade) :
    Faciunt idem, cum exercentur, athletae []
    « Les athlètes font la même chose quand ils s’entraînent []. »5)

Ce que soulignent ces constructions, c’est la place de la personne au cœur d’une dynamique évolutive, car elle s’entraîne et développe en soi des capacités. Dans une opposition entre la natura et la uoluntas, seul le dernier terme est sujet du verbe :

  • Cic. Cat. 1, 25 : Ad hanc te amentiam natura peperit, uoluntas exercuit [].
    « C’est pour un tel acte de démence que la nature t’a enfanté, que la volonté t’a préparé []. »

De là un sémème « entraîner » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à avoir un effort soutenu/ /pour une action toujours améliorée/6).

B. « Solliciter, tourmenter »

Assez fréquemment chez Plaute et de manière courante ensuite, le verbe exprime le fait de concentrer son action sur une personne et de ne pas la laisser en repos :

  • Pl. Merc. 228 :
    in somnis egi satis, et fui homo exercitus.
    « J’ai été fort agité dans mes rêves et je n’ai pas été épargné. »
  • Cic. Att. 7, 9, 4 : [] te in ea quaestione non exerceo.
    « [] aussi ne te tourmentè-je point sur cette question. » (traduction J. Bayet, 1983, CUF)
  • Aus. Nep. 3 :
    [] exercet pueros uox imperiosa magistri.
    « [] la voix dominatrice du maître tourmente les enfants. »

Les contextes soulignent souvent la constance de la pression qui pèse sur la personne. D’où un sémème « solliciter, agiter, tourmenter » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à connaître l’absence de repos/ /en raison des efforts demandés/.

Ce sémème est à mettre en relation avec celui d’« entraîner » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à avoir un effort soutenu/ /pour une action toujours améliorée/.

Une relation de cause à effet les relie puisqu’une même insistance génère une action améliorée et différentes formes de perturbation. Ce rapport s’inscrit dans une polysémie de sens étroite car, si s’opère un changement de sèmes, le sème générique demeure.

C. « Occuper (quelqu’un) »

Cet emploi, attesté dès le latin préclassique, est absent de Cicéron et de César :

  • Pl. Amph. 288 :
    Haec nox scita est exercendo scorto conducto male.
    « Cette nuit est bien faite pour donner de la besogne à une belle louée trop cher » (traduction P. Grimal, 1991, Gallimard)7).

Le verbe s’applique en particulier à la vie rurale où l’action s’inscrit nécessairement dans une certaine durée :

  • Cat. Agr. 5, 2 : uillicus familiam []exerceat [].
    « que le fermier tienne les esclaves en haleine []. »
  • Virg. G. 4, 158-159 (à propos des abeilles) :
    Namque aliae uictu inuigilant et foedere pacto
    exercentur agris [].
    « Les unes veillent à la subsistance et, suivant le pacte établi, s’activent dans les champs []. »8)

Il en résulte un sémème « occuper (quelqu’un) » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à se consacrer à une activité/.

Il se rattache à « entraîner » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à avoir un effort soutenu/ /pour une action toujours améliorée/.

Le double mouvement d’adjonction et d’effacement de sèmes caractérise une polysémie de sens, qui est étroite car le sème générique demeure.

D. « Pratiquer, mettre en œuvre »

Souvent rendu par pratiquer, réaliser, utiliser (quelque chose), cet emploi se caractérise par une grande variété de compléments d’objet qui ne réfèrent plus à une personne (« entraîner, occuper quelqu’un »), mais sont plus concrets ou plus abstraits, parce qu’ils concernent la continuité dans la vie psychologique, la conduite d’une action, l’usage d’une science ou d’une technique :

  • Pl. Mil. 656 :
    Venerem, amorem amoenitatemque accubans exerceo.
    « À table, je suis tout à Vénus, à l’Amour, à l’amabilité. » (traduction A. Ernout, 1963, CUF)9)
  • Cic. Flac. 88 : an simultates nescio quas cum libertis uestris Flaccus exercet ?
    « Flaccus a-t-il quelque inimitié envers vos affranchis ? »10)
  • Cic. Cluent. 178 : […] medicinae exercendae causa […].
    « […] pour exercer la médecine »11).

Le verbe en vient à avoir comme complément d’objet des termes exprimant la durée, d’où un syntagme signifiant « passer jusqu’au bout son temps » :

  • Virg. En. 10, 807-808 (à propos des paysans et des voyageurs) :
    […] ut possint sole reducto
    exercere diem […].
    « […] afin qu’ils puissent, le soleil une fois revenu, mener leur journée à son terme […]. » (traduction J. Perret, 1987, CUF)
  • Arnob. Nat. 2, 16 : […] exercemus uitam in flagitiis […].
    « […] nous passons notre vie entièrement dans les actions déshonorantes […]. »

L’idée de continuité fait que le verbe s’applique à des procédures comme la perception des impôts, l’enquête ou l’action judiciaire :

  • Cic. Pomp. 4 : […] magnae res […]in uectigalibus exercendis occupatae […].
    « […] de grandes sommes d’argent […] consacrées à l’exploitation des fermes de l’tat […]. »
  • Varr. L. 5, 81 : […] qui quaestionum iudicia exercent quaesitores dicti […].
    « […] les magistrats chargés d’instruire les enquêtes furent appelés quaesitores […] »
  • Scaev. Dig. 5, 2, 20 : […]nec […]debet […]aliam ullam quam hereditatis petitionem exercere […].
    « […] et il ne doit conduire aucune autre action si ce n’est une pétition d’hérédité […]. »

Parmi ces emplois plus spécialisés12), une place particulière revient au syntagme exercere legem, qui signifie au propre « mettre en pratique une loi », c’est-à-dire l’« appliquer » :

  • Liv. 4, 51, 4 : […] de sanguine ac supplicio suo (= plebis)latam legem confestim exerceri et tantam uim habere.
    « […] la loi présentée réclamait le sang et le supplice de la plèbe, elle était immédiatement appliquée et avait une très grande force. »13)
  • Sen. Ben. 3, 6, 1 (à propos d’une loi morale contre les ingrats) :
    […] an haec lex, quae in scholis exercetur, etiam in ciuitate ponenda sit […].
    « […] si cette loi, qu’on applique dans nos écoles, doit être également établie dans la cité […]. »

À travers ces diverses applications référentielles, s’actualise un sémème « pratiquer » :

/conduire dans la durée/ /avec détermination/ /la réalisation de quelque chose/

qui paraît être issu d’ « entraîner » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à avoir un effort soutenu/ /pour une action toujours améliorée/,

étant donné que l’entraînement est la cause de la pratique. Les changements de sèmes, mais aussi le maintien du même sème générique caractérisent une polysémie de sens étroite.

E. « Mettre en mouvement »

Enfin, à partir de Lucrèce et surtout chez les poètes, le verbe désigne le fait de mettre en mouvement et il s’applique pour l’essentiel à des phénomènes naturels, comme les atomes :

  • Lucr. 2, 97-99 (à propos des corps premiers) :
    sed magis adsiduo uarioque exercita motu
    partim interuallis magnis confulta resultant,
    pars etiam breuibus spatiis uexantur ab ictu.
    « au contraire, agités d’un mouvement incessant et divers, les uns après s’être heurtés se repoussent à de grands intervalles, d’autres aussi s’entrechoquent sans s’écarter beaucoup. » (traduction A. Ernout, 1948, CUF)14)

mais parfois aussi à des hommes :

  • Stat. Th. 7, 305-306 :
    Tercentum genitor totidemque in pro elia natus
    exercent equites […].
    « Il mène au combat trois cents cavaliers et son fils tout autant » (traduction R. Lesueur, 1991, CUF).

Le sémème « mouvoir » :

/conduire dans la durée/ /avec détermination/ /un mouvement/

est donc issu de « entraîner » :

/conduire dans la durée/ /quelqu’un/ /à avoir un effort soutenu/ /pour une action toujours améliorée/.

Comme précédemment, il s’agit d’une polysémie étroite de sens.

F. Le développement de la polysémie d’exercēre

Les valeurs les plus anciennes sont celles d’« entraîner » et de « solliciter, tourmenter ». Si elles sont déjà assez distinctes l’une de l’autre, elles ont pour point commun une activité intense conduisant à un résultat, qu’il s’agisse d’une amélioration ou d’une mise à l’épreuve. Les valeurs qui apparaissent ultérieurement, « occuper (quelqu’un) », « pratiquer (quelque chose) », « mettre en mouvement », ne comportent plus l’idée d’un aboutissement, mais elles ont pour point commun une activité qui s’inscrit dans la durée.

Toutefois, à travers la polysémie étroite de sens, l’analyse sémique a mis en évidence un sème générique, qui, s’il n’est pas à la base d’une valeur propre et première (polarité prototypique), est commun aux différents sémèmes (polarité hyperonymique)15). Ce sème, /conduire dans la durée/, implique un mouvement et un changement réalisés avec constance, nuance résumée avec la bonne formule « ne pas laisser en repos » donnée par le Grand Gaffiot. Ce qu’exprime en somme exercere, c’est le fait d’établir une dynamique. Or un tel procès est à l’opposé de celui de « tenir enfermé, éloigné », qui est exprimé par arcēre16). Ce rapport d’inversion entre arcēre et exercēre est, au niveau notionnel, à la base du rapprochement que Cicéron fait entre les deux verbes :

  • Cic. Off. 1, 122 (à propos de la jeunesse) : Maxime autem haec aetas a libidinibus arcenda est exercendaque in labore patientiaque et animi et corporis […].
    « Or il faut avant tout tenir cet âge éloigné des passions et l’entraîner au travail et à l’endurance de l’âme et du corps […]. »

Cette relation d’opposition sémantique entre les deux verbes est fort probablement liée au préverbe-préposition ex-. Comme l’une de ses valeurs est de marquer la sortie de l’état antérieur17), exercēre « entraîner », « solliciter », signifierait au propre « faire sortir de l’enfermement (arcēre) », où la dynamique plus abstraite du changement radical correspond, à un niveau plus concret, au mouvement à partir d’un point. Cette valeur d’ex- se retrouve dans quelques verbes qui, comme exercēre , sont formés avec une base nominale (cf. arx) et fonctionnent en micro-système. Excūsāre signifie « mettre hors de cause », d’où « excuser, justifier », « disculper », par rapport à causārī « alléguer, se plaindre de ». Sur la base de pēs et en face d’impedīre « mettre dans les pieds », « entraver », « empêcher », expedīre a le sens de « dégager des entraves », d’où « dégager », « arranger ».

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1) De même Pl. Bac. 429 ; Most. 862 ; Poen. 13 ; Rud. 525 ; Ter. Ad. 587 ; Haut. 146.
2) De même Cic.de Orat. 1, 157 ; Off. 1, 88 ; Sen. Ben. 6, 1 ; Quint. I. O. 2, 4, 20.
3) De même Cic. Off. 1, 88 ; Sen. Ep. 15, 5 ; 98, 17.
4) Voir J.-F. THOMAS (2011, 16-17).
5) Pl. Bac. 429 ; Cist. 379 ; Most. 862 ; Rud. 525 ; Sall. C. 5, 2 ; Cic. Verr. II, 4, 56 ; Liv. 10, 11, 1 ; etc.
6) Sur l’analyse sémique et la polysémie, voir R. MARTIN (1992, 86-95) et la notice de J.-F. THOMAS Sur les écarts de sens et les formes de polysémie en latin.
7) De même Ter. Haut. 74 ; 146 ; Sen. Ben. 6, 12, 2.
8) De même Virg. G. 1, 210 ; Varr. R. 2, 1, 22 ; Col. 6, 27, 11 ; 7, 5, 3.
9) De même Virg. En. 9, 175 ; Liv. 25, 6, 19 ; Sen. Ben. 3, 2, 3 ; Ep. 111, 2 ; Sil. 7, 130.
10) De même Liv. 31, 26, 9 ; Virg. En. 1, 499 ; G. 1, 403 ; Ov. M. 7, 786.
11) De même Cic. Leg. 1, 14 ; Fam. 9, 8, 2 ; Virg. En. 8, 424 ; Tert. Apol. 14, 5
12) De même Cic. Arch. 3 ; Leg. 1, 14 ; Liv. 45, 29, 11 ; Suet. Calig. 40, 1.
13) De même Papinien, Dig. 16, 3, 8 : si ignarus hanc exceptionem non exercebit.
« si, par ignorance, il n’applique pas cette exception de la loi. »
14) De même Virg. En. 7, 380 ; Ov. M. 8, 166 ; 14, 556 ; Stat. Th. 6, 581 ; Sen. Nat. 5, 18, 5 :
[…]deus […]aera uentis exercendum dedit […].
« […] Dieu a donné aux vents la charge de mettre l’air en mouvement […]. »
16) C’est, en effet, à une valeur étymologique « tenir à l’écart » que conduit l’analyse d’arcēre en *h2erc-eye/o-, à partir de la base arc- (cf. arx « citadelle ») et du suffixe *-eye/o- de causatif : voir R. GARNIER (2009, 193 et 196).