exāmĕn, -ĭnis (n .)

(substantif)


7. Descendance du lexème

7.1. Les descendants du lexème dans les langues romanes par la voie phonétique

7.1.1. Phonétique et phonologie

Selon le M.-L. s.u., lat. examen a donné plusieurs descendants par la voie phonétique dans les langues romanes : ital. sciame, fr. essaim, prov. eisam, cat. eixam, esp. enjanihre, port. enxame.

A) Italien

Par rapport au latin, l’italien sciame [‘ʃa:me] montre la perte de la voyelle initiale et le changement phonétique de la consonne latine x [ks] en [ʃ].

Comme le relève Rohlfs (1966 : §225), en italien on trouve deux traitements phonétiques différents pour la consonne latine : d’un côté, la fricative alvéolaire [s], de l’autre la fricative palatale [ʃ], les deux géminées [ss] / [ʃʃ] entre voyelles. Le traitement phonétique régulier en toscan donne, en fait, la consonne alvéolaire à cause de l’assimilation régressive lat. [ks] > it. [ss], de façon parallèle à lat. [kt] > it. [tt] (cf. les parfaits it. addussi < lat. adduxi, it. afflissi < lat. adflixi, it. condussi < lat. conduxi et les participes it. fisso < lat. fixus, it. flesso < lat. flexus).

Plusieurs mots italiens offrent, cependant, le traitement phonétique [ʃ], dont on peut supposer qu’il relève soit de l’introduction en toscan de mots d’origine septentrionale (plus précisément ligure, langue où l’on rencontre le passage régulier à [ʃ]), soit d’un traitement phonétique différent dû à la position protonique de la consonne latine ou à la présence d’une voyelle palatale autour la consonne (selon la suggestion de Meyer-Lübke 1890 : §225).

A propos des mots it. coscia « cuisse » et lasciare « laisser », dont le traitement [ʃ] est exceptionnel, Meyer-Lübke propose des passages intermédiaires lat. coxa > *coxea et laxare > *laxiare, qui sont, cependant, tout à fait ad hoc. Quant à it. saggio « essai » à la place de sciaggio (consonne latine x en position protonique : exagium), Meyer-Lübke invoque la dissimilation de la double consonne palatale : [ʃ …dʒ] > [s… dʒ].

Dans le domaine linguistique italo-roman en dehors de la Toscane, la consonne latine x donne normalement la sibilante [s] : à l’exclusion des parlers de la Ligurie et de la partie méridionale du Piémont, où lat. x passe à [ʃ], le traitement comme sibilante [s] se rencontre dans les dialectes du nord de l’Italie aussi bien que dans ceux du sud : venez. lassàr, mil. lassà (à côté de it. lasciare), cal. assame (à côté de it. sciame), cossa (à côté de it. coscia).

De façon parallèle aux parlers toscans, les dialectes siciliens offrent des variations entre [s] et [ʃ] : lassàri « laisser » et coscia « cuisse ». Rohlfs suggère l’hypothèse qu’en Sicile aussi la sibilante [s] représente le traitement phonétique régulier et que la palatale [ʃ] est, par contre, due à des emprunts à des dialectes septentrionaux (cf. les colonies gallo-italiques en Sicile).

B) Portugais

En portugais, enxame est attesté en 1264/1284 sous la forme eixame (TMILG).

L’évolution phonétique ex- > enx-, présente dans enxame, affecte plusieurs lexèmes. D’après Williams 1991, 115, cette évolution s’explique par une confusion entre l’évolution des préfixes latins ex- et ax- suivis de voyelle ou asc- + , qui ont pour résultat portugais eix-, et celle du préfixe ins-, qui donne port. ens- (exsugere > enxugar ; axugĭam > enxúndia ; insertāre > enxertar).

C) Français

Selon Le Robert s.v. essaim, lat. examen est l’ancêtre du substantif fr. essaim, sur lequel le français a formé un verbe dénominatif dé-substantival essaimer, attesté depuis 1266 sous la forme essamer, avant d’apparaître sous la forme moderne essaimer au XVIIe siècle.

7.1.2. Sémantique

Les termes issus du latin : it. sciame, fr. essaim, prov. eisam, cat. eixam, esp. enjanihre, port. enxame gardent la signification latine d’« essaim » ainsi que la polysémie généralisante déjà présente en latin.

A) Italien

Le substantif it. sciame « essaim » dénote un groupe d’abeilles et, par extension, tout groupe d’insectes (sciame di zanzare « essaim de moustiques »), de personnes (sciame di ragazzini litt. « essaim de petits garçons ») et tout ensemble d’entités en mouvement (sciame di barche a vela litt. « essaim de navires à voile »).

Dans la science physique, it. sciame dénote un ensemble de particules en mouvement. En sismologie, on parle de sciame sismico « essaim sismique » pour désigner la séquence de petits mouvements des plaques terrestres (parfois perçus seulement par les sismographes) qui suivent habituellement un tremblement de terre.

B) Portugais

Le substantif portugais enxame a les sens suivants : 1. « ensemble d’abeilles associées qui, accompagnant leur reine, quittent leur ruche pour se fixer ailleurs ». 2. « ensemble d’abeilles d’une ruche ». 3. (par extension) « grand nombre d’animaux (de guêpes, de sauterelles) ». 4. (par extension métaphorique) « grande quantité de personnes ou de choses ; abondance, multitude, quantité, profusion » (HouaissGrande, s.v. enxame).

C) Français

Lat. examen donne fr. essaim, qui conserve le sens « essaim » du latin pour dénoter un groupe d’abeilles, de guêpes ou d’autres insectes volants se déplaçant en collectivité. Sur fr. essaim fut créé le verbe dénominatif essaimer. Selon Le Robert s.v. essaim, au sens figuré (attesté vers 1265), le substantif fr. essaim dénote un groupe nombreux qui se déplace, puis une grande quantité de choses, abstraites ou concrètes.

D) Conclusion

Ainsi observe-t-on en italien, portugais et français le même type de polysémie généralisante que celui qui était déjà attesté en latin :

a) « groupe d’abeilles » pour des insectes particuliers,

b) « groupe d’insectes en général » par extension à l’intérieur de la classe cognitive des insectes,

c) « groupe d’entités en général » par extension généralisante, qu’il s’agisse d’entités animées (personnes) ou inanimées.

Cette polysémie attestée dans ces trois langues romanes montre que deux sèmes ont prédominé : ‘collectivité’ et ‘mobilité’. En effet, en portugais et en français, par une sorte de grammaticalisation, le substantif devient un quantificateur de la grande quantité. C’est alors le sème de ‘collectivité’, déjà présent en latin, qui fut sélectionné. On observe aussi la présence du sème de ‘mobilité’ dans les trois langues romanes mentionnées, puisque les groupes d’entités dénotés sont souvent en mouvement et en train de se déplacer. Mais en provençal occidental, le terme prov. eisam prend aussi le sens de « ruche », ce qui résulte de la sélection du sème de ‘collectivité’ aux dépens de celui de ‘mouvement’ : le terme dénote alors la collectivité des abeilles telle qu’elle est stabilisée dans un habitat et non plus en mouvement au cours d’un déplacement.

Mais le français, l’italien et le portugais ne semblent pas avoir conservé par la voie phonétique les sens latins d’« aiguille, languette d’une balance » (Virg.).

7.2. Les emprunts faits au latin par les langues anciennes et modernes

A) Italien

Le substantif italien esame [e’za:me] « essaim » est un emprunt au latin. Par rapport au terme sciame analysé ci-dessus (§7.1.1.), cet emprunt par la voie savante montre le maintien de la voyelle à l’initiale et le traitement régulier [z] de la consonne latine x : cf. les autres emprunts : it. esatto [ezat’t o] « exact », esempio [e’zɛmpjo] « exemple », esilio [e’zi:ljo] « exil ».

B) Portugais

Le portugais connaît une forme savante exame « examen », avec conservation de la voyelle initiale et évolution en [z] du ‹x› latin, attestée au XVe siècle (HouaissGrande s.v. exame).

C) Français

Le français a emprunté le latin examen sous la forme du substantif fr. examen, dont la première attestation, selon Le Robert, remonte au XIVe siècle (1337-1339) dans l’expression derain examen au sens chrétien de « jugement dernier ». Fr. examen est ensuite attesté au sens général d’« action d’examiner, fait d’étudier minutieusement », qui s’est conservé jusqu’au français contemporain. A la fin du XVe s. apparaît le sens spécifique d’« épreuve à laquelle est soumis un candidat », dont la fréquence augmente à partir du XIXe s. avec le développement de l’enseignement.

Le verbe fr. examiner « considérer avec attention, étudier minutieusement » peut être un emprunt savant au verbe latin examinare dérivé du substantif lat. examen (comme le pense Le Robert). Il faudrait alors partir de lat. examinare au sens de « peser, examiner » (Cic.) et au sens chrétien de « jauger » (dans les épreuves en parlant de Dieu). Mais, étant donné la signification de fr. examiner, il pourrait également s’agir d’un verbe dénominatif créé en français sur le substantif fr. examen. Le sens du verbe fr. examiner est plus général que celui du substantif fr. examen, surtout spécialisé dans le domaine scolaire.

Le nom d’agent fr. examinateur (M. ; examinatrice F.) « celui qui fait passer un examen à un candidat » au sens technique scolaire est analysable en examina-teur avec le suffixe de nom d’agent fr. -teur (-trice) sur la base du thème verbal de fr. examiner refait en examina- par calque du thème d’infectum du verbe lat. examina-re. On peut également considérer que l’ensemble du terme fr. examina-teur est un calque du nom d’agent latin examina-tor (-toris M.) attesté à l’époque tardive en contexte chrétien au sens de « qui examine, qui juge » (Augustin) et « qui met à l’épreuve » (Tertullien). Il y aurait alors adaptation et actualisation du suffixe d’agent fr. -teur par rapport au suffixe latin -tor. Le calque à partir du mot latin serait accompagné d’un phénomène de substitution de suffixe.


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