exāmĕn, -ĭnis (n .)

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

Le substantif examen est surtout employé en poésie (cf. §3.2.) et dans la prose technique traitant de la mécanique (Vitruve), de l’agriculture (Columelle) ou de la description de la nature (Pline l’Ancien), où il a un sens concret. Il acquiert aussi un sens intellectuel, qui se développe ensuite en général, mais se spécialise aussi dans le vocabulaire chrétien. Il existe donc un décalage chronologique et des strates successives (cf. §4.2.D.) entre les trois valeurs essentielles : le sens concret « essaim, troupe » est attesté dès l’époque archaïque (Plaute), celui de « processus de pesée, équilibre » apparaît à l’époque augustéenne, celui d’« examen » se développe surtout chez les auteurs chrétiens. Le sens concret passa dans certaines langues romanes : français, italien, portugais (cf. §7).

6.2. Etymologie

Agmen et exāmen doivent être traités en même temps.

La formation d’agmen n’est pas douteuse, et, dès les débuts de la grammaire comparée, on a établi le parallèle entre agmen et sk. ájman- « piste de course, carrière ; manière d’aller, allure », tirés de la racine *h2eĝ- « mener, conduire ; aller, se déplacer », attestée dans de nombreuses langues indo-européennes. Le sanskrit ne connaissant plus d’emploi intransitif de aj- au sens de « se déplacer », ájman- doit être considéré en toute rigueur, du point de vue synchronique, comme un immotivé. Les noms en *-men- reposent normalement sur un degré e, en l’occurrence *h2eĝ-.

Les deux mots sont attestés en latin dès le début de la tradition littéraire (agmen : depuis Enn.+ ; exāmen : depuis Plaut.+). Ils font partie des dérivés en -men les plus anciens, relèvent du vocabulaire fondamental, et appartiennent à ces noms en -men usuels même en prose et à l’époque classique (comme carmen, crīmen, discrīmen, flūmen, lūmen, nūmen).

Agmen est de ces dérivés en -men que les locuteurs pouvaient associer à une base verbale, en l’occurrence celle de agō 1). En revanche, « exāmen, tiré de la ‘racine’ ag-, s’est secondairement scindé en deux termes entre lesquels le rapprochement ne s’est plus opéré dans la conscience linguistique latine : exāmen ”examen” et exāmen ”essaim” (d’abeilles), d’où ”troupe, nuée ” en général […] ; l’obscurité de la base a fait perdre au dérivé la valeur attachée à -men, et exāmen ”essaim” n’a plus été relié aux mots en -men que par une très vague solidarité associative. L’autre mot exāmen ”examen” s’est trouvé également détaché du groupe et n’a plus été en relation claire qu’avec son dérivé exāminō ”examiner” ; c’est alors cette association qui a déterminé la valeur du mot, caractérisé non plus par sa formation suffixale en -men, mais comme un dérive de type régressif. » (J. Perrot 1961 : 233). Et plus loin : « exāmen “aiguille de balance” a pris le sens de “pesée” puis d’ “examen” ; cet aboutissement sémantique qui a fait d’exāmen un nom d’action s’explique par le fait que le mot exāmen cessait d’être senti comme appartenant au groupe de agō, exigō, et, l’analyse du radical disparaissant, n’était plus mis en relation qu’avec le verbe dérivé exāminō. Il s’est alors défini sémantiquement par une sorte de dérivation régressive secondaire, comme le nom verbal correspondant au verbe exāminō. » (J. Perrot 1961 : 279).

Entre une base terminée par une occlusive vélaire et les suffixes -men et -mentum apparaît généralement en latin un s, d’origine discutée. C’est le type iūmentum < *yeug-s-mento- 2). L’existence des doublets agmen et -āmen < *ag-s-men- étonne, d’autant que c’est un cas unique. Le nom agmen aurait-il été remanié directement d’après le verbe, par effet de remotivation ? La correspondance formelle parfaite avec sk. ájman- serait-elle dans ce cas une pure coïncidence ? Étant donné l’ancienneté de lat. agmen et sk. ájman-, une simple coïncidence paraît douteuse.

L’article de J. Haudry 1971 est essentiel à la compréhension d’agmen et exāmen. J. Haudry a tenté de définir les dérivés en -men- comme des « noms instrumentaux », c’est-à-dire des noms qui répondent aux emplois du cas instrumental tels que définis par J. Haudry 1970. Agmen correspond à un emploi intransitif ou passif du radical ag-, attesté en latin, et ancien, puisqu’on le retrouve dans v.-isl. aka « se déplacer en véhicule ». « Agmen se relie à agō employé absolument au sens de “avancer, se diriger” (sens ancien attesté chez Plaute, Persa, 216 : quo agis ?) ; agmen désigne “ce qui avance”, et par suite une “colonne en marche” ; exāmen “essaim” présente le même sens, avec la modification qu’apporte le préfixe. » (J. Perrot 1961 : 237). Selon J. Haudry, une forme indo-européenne *agmn̥- pourrait s’interpréter comme « qua agitur », « ce par où on se déplace » pour expliquer les sens de sk. ájman- « piste de course, carrière » ; le mot réaliserait alors la potentialité perlative de l’instrumental. En revanche, pour expliquer sk. ájman- et lat. agmen « manière d’aller, allure » (« quomodo agitur »), il faut recourir à l’emploi de l’instrumental comme « instrumental caractérisant » ou « de la forme d’apparition » (ce qu’on appelle en allemand Erscheinungsform).

Le préfixe d’exāmen « essaim, troupe ; languette de la balance » ne peut s’expliquer qu’à partir du verbe exigere, mais la relation de sens n’est pas évidente, d’autant que exigere a pris des sens assez variés. Exāmen « essaim » est défini par J. Haudry comme « id quod exigitur », « ce qui sort (de la ruche) » ; exāmen désignant la languette de la balance qui bouge (est chassée du logement qu’elle occupe lorsque les plateaux ne sont pas en équilibre) lors de la pesée peut s’expliquer, selon le même J. Haudry, comme « id quod exigitur », entendu comme « ce qui est déplacé » lors de la pesée. Dans les deux cas, on note la spécialisation très poussée du sens d’exāmen.

Le rapport entre exigere « peser » et exāmen « pesée » et le sentiment d’unité de la famille étymologique n’étaient peut-être pas aussi obscurcis pour les locuteurs que ne le laisse croire J. Perrot ; à preuve, l’existence du substantif exagium « pesée ; poids », dans lequel on a rétabli le a radical. Ce mot ‘populaire’, qui n’est attesté que dans les inscriptions et dans les textes juridiques, qui a supplanté exāmen dans son sens concret, était bien ancré dans la langue, puisqu’il est à l’origine de fr. essai, it. saggio, cast. ensayo.


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1) Cf. J. Perrot 1961 : 180.
2) Cf. J. Perrot. 1961 : 18 et 189