exāmĕn, -ĭnis (n .)

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

Les ouvrages lexicographiques donnent d’ordinaire une seule entrée pour examen alors que les sens sont très différents : « essaim, troupe » d’une part, « aiguille de la balance », « action d’examiner » d’autre part. La différence radicale demeure dans les deux termes français issus du latin que sont respectivement essaim et examen.

A. « Essaim, troupe »

Ce sens est attesté dès Plaute et, de manière fort régulière, le contexte souligne que la masse ainsi désignée est en mouvement. Il s’agit bien sûr d’un essaim d’insectes, mais le mot s’applique aussi à des groupes d’hommes et à des circonstances de la vie qui ont un caractère accumulatif :

  • Pl. Truc. 313-314 :
    Iam quidem hercle ibo ad forum atque haec facta narrabo seni ;
    neque istuc insegesti tergo coget examen mali
    .
    « Par Hercule ! je cours de ce pas au forum, je raconterai toutes ces choses au vieillard ; et je ne laisserai pas s’accumuler sur mon dos l’essaim de coups de bâton qui se prépare. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Enn. Trag. Frg. 240-241 (W) :
    iamque mari magno classis cita
    texitur ; exitium examen rapit
    ;
    « et maintenant, sur l’immensité de la mer, une flotte rapide est construite ; elle entraîne un essaim de calamités. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Cic. Har. 25 :
    Si examen apium ludis in scaenam caueamue uenisset, haruspices acciendos ex Etruria putaremus ; uidemus uniuersi repente exanima tanta seruorum immissa in populum Romanorum, saeptum atque inclusum, et non commouemur ?
    « Si un essaim d’abeilles avait envahi pendant les jeux la scène ou l’hémicycle, nous croirions devoir appeler les haruspices de l’Etrurie ; et nous voyons tous ensemble de si gros essaims d’esclaves lancés soudain contre le peuple romain, enclos et enfermés, sans nous émouvoir ? » (traduction P. Wuilleumier, 2002, CUF)
  • Virg. En. 7, 64-67 :
    Huius apes summum densae (mirabile dictu)
    stridore ingenti liquidum trans aethera uectae
    obsedere apicem et pedibus per mutua nexis
    examen subitum ramo frondente pependit
    .
    « Là, nageant à grand bruit parmi l’éther limpide, des abeilles innombrables – surprenant prodige – investirent la cime de l’arbuste et soudain, toutes pattes enchevêtrées, l’essaim s’est suspendu aux feuilles d’un rameau. » (traduction J. Perret, 1978, CUF)
  • Liv. 35, 9, 4 :
    […] et a Capua nuntiatum est examen uesparum ingens in forum inuolasse […]
    « […] on annonça de Capoue qu’un grand essaim de guêpes avait volé jusqu’au forum […] » (traduction J.-F. Thomas)
  • Tert. Pal. 2, 6 :
    Tranuolauere redundantium gentium examina : Scythae exuberant Persas.
    « Le trop-plein des populations s’envola en essaims : les Scythes gonflent la masse des Perses. » (traduction M. Turcan, 2007, CUF)
  • Lact. Inst. 4, 10, 14 :
    Postea uero, cum in deserta quadam parte Syriae consedissent, amiserunt uetus nomen Hebraei, et quoniam principis examinis eorum Iudas erat, Iudaei appellati et terra quam incoluere Iudaea.
    « Puis, plus tard, quand ils se furent installés dans une partie déserte de la Syrie, les Hébreux perdirent leur ancien nom et, parce que le chef de leur colonne était Juda, ils furent appelés Juifs et la terre qu’ils habitaient, Judée. » (traduction P. Monat, 1991, Sources Chrétiennes)

B. « Aiguille de pesée », « pesée »

C’est seulement au début de l’époque augustéenne qu’examen est appliqué à la réalisation du processus de pesée. Il a trois valeurs particulières.

B. 1. « Aiguille de pesée »

En tant que substantif en –men, examen est un nom d’instrument qui désigne l’aiguille utilisée dans la pesée :

  • Perse, 5, 100-101 :
    Diluis elleborum certo conpescere puncto
    nescius examen : uetat hoc natura medendi.

    « Tu dissous de l’ellébore, sans savoir arrêter l’aiguille en un point précis : l’essence même de la médecine te fait défaut. » (traduction J.-F. Thomas)

Il s’agit de la pesée concrète, mais ailleurs l’aiguille - examen - devient l’image de la juste évaluation :

  • Suet. Vesp. 25, 2 :
    Dicitur etiam uidisse quondam per quietem stateram media parte uestibuli Palatinae domus positam examine aequo, cum in altera lance Claudius et Nero starent, in altera ipse ac filii.
    « On dit même qu’il vit un jour en songe, au milieu du vestibule de son palais, une balance avec une aiguille en équilibre, ayant d’un côté Claude et Néron, de l’autre, lui et ses fils.» (traduction J.-F. Thomas)
  • Virg. En. 12, 725-726 :
    Iuppiter ipse duas aequato examine lances
    sustinet et fata imponit diuersa duorum.

    « Jupiter lui-même tient deux plateaux avec un fléau en équilibre ; il dépose sur chacun le destin des deux hommes. » (traduction J.-F. Thomas)

Parfois même la métaphore de la juste évaluation est dédoublée entre l’aiguille (examen) et la balance (libra) :

  • Pline le J. Ep. 9, 26, 7 :
    […] sed opus est examine et libra, incredibilia sint haec et inania an magnifica et caelestia.
    « […] mais il faut l’aiguille et la balance pour décider si ces expressions sont choquantes et vides, ou au contraire magnifiques et divines. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Aus. Ecl. 2, 3, 7-10 (Pythagore comme image de l’honnête homme) :
    ille dies quam longus erit sub sidere Cancri
    quantaque nox tropico se porrigit in Capricorno,
    cogitat et iusto trutiuae se examine pendit
    ne quid hiet, ne quid protuberet […]

    « […] si long que soit le jour, sous le signe de l’Ecrevisse, autant la nuit s’allonge, au tropique du Capricorne, il songe et au juste fléau de la balance il se suspend : il veut que rien ne bée, rien ne saille […] (traduction B. Combeaud, 2010, M. Mollat)

B. 2. « Pesée, mesure de l’équilibre »

La signification s’élargit de l’instrument au processus de la mesure :

  • Vitr. 10, 3, 7, à propos des courroies des porteurs :
    Cum enim extra finem centri promouentur, premunt eum locum ad quem propius accesserunt, quemadmodum in statera pondus, cum examine progreditur ad fines ponderationem.
    « Si elles s’écartent de leur axe, elles appuient, en effet, sur la partie vers laquelle elles se sont déplacées, comme le fait le poids, sur une statère, quand il avance, dans la mise en équilibre, vers les dernières marques de pesage. » (traduction L. Callebat, 2003, CUF)

B. 3. « Équilibre »

Du processus, le passage se fait aisément à l’état mesuré, c’est-à-dire l’équilibre. Il s’apprécie souvent dans les choses :

  • Ambr. Hel. 13, 48 :
    Pincernae mensuras ipsas bonas diligenti librant examine ne quid effundant.
    « Les échansons pèsent les vraies bonnes mesures avec un sage équilibre, pour ne pas provoquer de débordements. » (traduction J.-F. Thomas)

Le mot se dit parfois de l’équilibre construit dans les cadres de la vie humaine (lois, leçons de l’expérience) et il s’emploie au pluriel concrétisant :

  • Ov. M. 9, 551-552 :
    Iura senes norint, et, quid liceatque nefasque
    fasque sint, inquirant legumque examina seruent.

    « Laissons aux vieillards la science du droit ; à eux de rechercher ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l’est pas ; à eux d’observer les équilibres des lois. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Stat. Sil. 3, 3, 204-205 :
    Inde uiam morum longaeque examina uitae
    addfatusque pios monituraque somnia poscam.

    « C’est par là que je chercherai à avoir le chemin du devoir, les justes leçons d’une longue vie, des entretiens pleins de tendresse et des songes avertisseurs. » (traduction J.-F. Thomas)

C. « Examen, analyse »

L’aiguille de la balance (examen) et la balance elle-même (libra) deviennent l’image du travail de l’esprit qui analyse :

  • Aug. Psalm. 72, 23, 15 :
    […] totum hoc quod uocatur humanum genus, omnis ista massa mortalitatis uentura est ad examen, uentura est ad libram.
    « […] tout ce qui est appelé le genre humain, toute cette masse mortelle va arriver à l’appréciation, à l’évaluation. » (traduction J.-F. Thomas)

Le terme a une valeur active et il se distingue parfois de iudicium désignant le contenu du jugement construit par l’analyse :

  • Min. Fel. 15, 2 :
    […] ut examine scrupuloso nostram sententiam non eloquentiae tumore, sed rerum ipsarum soliditate libremus.
    « […] pour que notre jugement résulte d’une pesée minutieuse, appliquée non à l’enflure de l’éloquence, mais à la densité de la matière elle-même. » (traduction J. Beaujeu, 1964, CUF)

Cet emploi se développe chez les auteurs chrétiens et les contextes soulignent la longue analyse pour prendre la mesure d’une situation :

  • Cypr. Ep. 20, 2, 2 :
    […] ut sine ullo discrimine atque examine singulorum darentur confessorum cotidie libellorum milia contra euangelii legem.
    « […] en sorte que contre la règle de l’Evangile, des milliers de billets étaient donnés tous les jours sans aucune distinction et sans examen. » (traduction J.-F. Thomas)
  • Min. Fel. 5, 10:
    Quid tempestates loquar uarias et incertas, quibus nullo ordine uel examine rerum omnium impetus uolutatur ?
    « A quoi bon parler des tempêtes changeantes et capricieuses, qui sans ordre et sans examen emportent toutes choses dans un tourbillon impétueux ? » (traduction J. Beaujeu, 1964, CUF)
  • Aug. Civ. 4, 18 :
    Fortuna uero, quae dicitur bona, sine ullo examine meritorum fortuito accidit hominibus et bonis et malis, unde etiam Fortuna nominatur. Quo modo ergo bona est, quae sine ullo iudicio uenit et ad bonos et ad malos ?
    « La Fortune au contraire, celle qu’on appelle bonne, échoit fortuitement aux bons comme aux méchants, sans avoir aucun égard pour leurs mérites. Aussi est-elle appelée fortune. Pourquoi alors est-elle bonne, puisqu’elle favorise sans aucun discernement les bons et les méchants ? » (traduction G. Combès, 1959, Desclée de Brouwer)

D. Fonctionnement du sémantisme

Il est frappant de constater le décalage chronologique entre les 3 valeurs du mot, car, si « essaim, troupe » se lit dès Plaute, « processus de pesée, équilibre » apparaît seulement à l’époque augustéenne, tandis que « examen » est spécifique de la littérature chrétienne. Le sémantisme s’est donc constitué par strates successives. Le sens d’« essaim, troupe » combine les deux sèmes de concrétisation et de déplacement qui renvoient à l’étymologie communément admise d’exāmen issu de *ex-ag-s-men (Perrot, 1961, 48) sur le radical ag- « mettre en mouvement ». Les valeurs relevant de la pesée ne peuvent se rattacher ni à « essaim, troupe », ni à une valeur d’agere et elles n’ont de lien qu’avec exigere « mesurer, évaluer ». Examen dans cet emploi n’est donc pas issu directement de *ex-ag-s-men, mais il est réinterprété comme le dérivé instrumental en –men de la base exag- donnant exigere. Un même raisonnement rend compte du sens d’« examen » pris par le substantif à partir d’exigere « mesurer, évaluer ». Cette réinterprétation sur le préverbé se fonde sur les parallélismes formels

agere - agmen
exigere – exāmen.

Quand elle reconnaît une seule entrée exāmen, la tradition lexicographique moderne se fonde sur l’étymologie car exāmen ne peut venir que de *ex-ag-s-men, mais la chronologie des attestations invite à distinguer : examen 1 issu de *ex-ag-s-men « essaim, troupe » et
examen 2 « processus de pesée, équilibre », « examen » avec influence d’exigere.

Le sémantisme d’exigere reste polysémique car des liens sont possibles entre les sens de « mener jusqu’à son terme » et « mesurer, analyser » (cf. fiche Thomas exigere en 4. 2 D, Pline l’Ancien 18, 333).

En revanche, aucun lien n’est perceptible pour exāmen entre « essaim troupe » et « processus de pesée, équilibre », « examen ».



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