et




6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

• Et à valeur temporelle devient fréquent en latin tardif 1):

  • Per. Aeth. 24, 10 : Et tunc ibi stat episcopus intro cancellos, prendet euangelium et accedet ad hostium et leget resurrectionem Domini episcopus ipse.
    « Alors l’évêque se tient debout derrière le chancel, prend l’évangile, approche de la porte et lit lui-même le récit de la résurrection du Seigneur. »
  • Pass. Perp. 4, 9 : Et leuauit caput et aspexit me et dixit mihi.
    « Et il leva la tête, il me regarda et il dit. »

• En latin tardif, on observe un flottement entre et et etiam dans la tournure non solum…sed et (=etiam) et dans simul etiam (au lieu de simul et). Ce flottement s’explique probablement par l’affaiblissement de la valeur de etiam, comme le montre aussi la tournure renforcée etiam et 2).

• L’emploi ancien de et au début d’une interrogative directe, avec une valeur expressive ou emphatique, se développe au cours de la latinité et se maintient dans les langues romanes :

  • Apul. M. 9, 6 : Et quis est ille, ait, qui tanto praestinauit?
    « Et qui est cet homme qui l’a acheté à si bon prix ? » (trad. de P. Vallette, CUF)

Ce procédé aboutit à la grammaticalisation de et dans les pronoms interrogatifs ecquis, ecquid.

• Les emplois de et à la place d’un subordonnant

En latin tardif, il arrive que et soit employé là où l’on attendrait un subordonnant :

  • Vit. Patr 3, 5 : Obserua et noli irrigare olera (obserua et = cura ne ).
    « Prends garde de ne pas arroser les légumes. »
  • Vit. Patr 5, 5, 37 : Quid mihi uultis dare et depono istum solitarium? (et depono = ut deponam ).
    « Que voulez-vous me donner pour que je dépose ce solitaire ? »

Certains dialectes du Sud de l’Italie connaissent eux aussi l’emploi de et au lieu d’un subordonnant 3), comme le prouvent les tournures suivantes :

  • boglio e ’ ffacci esto
    « Je veux que tu fasses cela. »
  • è ttantu bbellu e mme nne innamoro
    « Il est si beau que je tombe amoureuse. »

Faut-il voir dans cet emploi de et une influence du grec καί ? En effet, selon un parcours parallèle à celui de et, καί développe aussi des valeurs qui s’approchent de la subordination. Par exemple, dans la Bible, καί

peut introduire une proposition subordonnée de sens temporel, comme lat. cum; or, il est traduit par etdans la version latine de la Vulgate :

  • Matt. 26, 45 : ἰ δοὺ ἤγγικεν ἡ ὥρα καὶ ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου παραδίδοται εἰς χεῖρας ἁμαρτωλῶν.
    « Voici que l’heure s’est approchée où le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. » (trad. TOB)
    Ecce appropinquauit hora et Filius hominis tradetur in manus peccatorum.

La langue du Nouveau Testament présente aussi des emplois de καί introduisant des propositions complétives, par exemple dans καὶ ἐγένετο καί, καὶ γίγνεται καί (« et il arrive / arriva que »), tournure typiquement biblique. En latin, le κα ί « subordonnant » est rendu tantôt par l’asyndète (a), tantôt par un véritable subordonnant (b), tantôt par et, lorsque la traduction latine suit plus littéralement le texte original grec ( c ) :

  • (a) Marc 2, 15 : Καὶ γίνεται κατακεῖσθαι αὐτὸν ἐν τῇ οἰκίᾳ αὐτοῦ, καὶ πολλοὶ τελῶναι καὶ ἁμαρτωλοὶ συνανέκειντο τῷ Ἰησοῦ·
    et factum est, cum accumberet in domo illius, multi publicani et peccatores simul discumbebant cum Iesu
    « Et il arriva que lorsqu’il s’installa dans la maison de cet homme, un grand nombre de publicains et de pécheurs se disposait autours de Jésus. »
  • (b) Matt. 5, 15 : οὐδὲ καίουσιν λύχνον καὶ τιθέασιν αὐτὸν ὑπὸ τὸν μόδιον ἀλλ’ ἐπὶ τὴν λυχνίαν, καὶ λάμπει πᾶσιν τοῖς ἐν τῇ οἰκίᾳ.
    « Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. » (trad. TOB)
    Neque accendunt lucernam et ponunt sub modio sed super candelabrum ut luceat omnibus qui in domo sunt
  • Luc. 5, 1 : Ἐγένετο δὲ ἐν τῷ τὸν ὄχλον ἐπικεῖσθαι αὐτῷ καὶ ἀκούειν τὸν λόγον τοῦ θεοῦ καὶ αὐτὸς ἦν ἑστὼς παρὰ τὴν λίμνην Γεννησαρέτ.
    « Or, un jour, la foule se serrait contre lui à l’écoute de la parole de Dieu ; il se tenait au bord du lac de Gennésareth. » (trad. TOB)
    factum est autem, cum turbae irruerent in eum, ut audirent uerbum Dei, et ipse stabat secus stagnum Genasareth
  • ( c ) Luc. 8, 1 : Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ καθεξῆς καὶ αὐτὸς διώδευεν κατὰ πόλιν καὶ κώμην κηρύσσων καὶ εὐαγγελιζόμενος τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ.
    « Or, par la suite, Jésus faisait route à travers villes et villages ; il proclamait et annonçait la bonne nouvelle du Règne de Dieu. » (trad. TOB)
    et factum est deinceps, et ipse iter faciebat per ciuitates et castella praedicans et euangelizans regnum Dei.

Il arrive aussi que, dans la traduction latine des vangiles, l’on trouve et pour traduire καί lorsque ce mot introduit une proposition de sens consécutif ou final :

  • Matt. 18, 21 : Κύριε, ποσάκις ἁμαρτήσει εἰς ἐμὲ ὁ ἀδελφός μου καὶ ἀφήσω αὐτῷ ;
    Domine quoties peccabit in me frater meus et dimittam ei?
    « Combien de fois mon frère pourra-t-il pécher à mon égard pour que je lui pardonne ? »

Dans l’exemple suivant, καί joue le rôle d’un pronom relatif ; dans la version latine, il est traduit par le pronom relatif qui mais etapparaît tout de même :

  • Marc 2, 15 : ἦσαν γὰρ πολλοί. καὶ ἠκολούθουν αὐτῷ
  • Marc. 2, 17 : erant enim multi qui et sequebantur eum
    « En effet, ils étaient nombreux ceux qui le suivaient. »

S’il n’est pas impossible que la traduction de la Bible du grec au latin ait joué un rôle dans le développement des emplois de et à la place d’un subordonnant, il est probable aussi que ces emplois, étant propres au latin tardif et ayant subsisté dans certains dialectes italiens, relèvent des tendances évolutives de la langue parlée, que la traduction biblique n’aurait fait que renforcer.

6.2. Etymologie et origine

Lat. et est issu d’un adverbe ayant des correspondants dans d’autres langues indo-européennes : *ĕtĭ, gr. ἔτι, sk. ati, qui ont généralement une valeur « additive ».

En revanche, l’équivalent fonctionnel de lat. et en grec, καί, exprime fondamentalement la valeur « comitative », comme le montrent la variante arcado-chypriote καί signifiant « avec », demeurée

en grec dans le composé κασίγνητος « né avec, apparenté », ainsi que la préposition hittite katti « avec » et le déictique *ke-/*ko- qui est à la base de la préposition lat. cum, a. irl con-, slave ancien kŭn « avec ».


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1) Cf. LÖFSTEDT (1936, 56 ss.) ; (1942, II, 227).
2) Cf. LÖFSTEDT (1936, 57).
3) Cf. ROHLFS (1969, III, 164).