et



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

5.2. Réflexions métalinguistiques des auteurs latins (Voir TLL V, 2, 6, p. 869)

• Sur le caractère invariable de et et sa plurifonctionnalité :

  • Varron, De lingua latina, 8, 10 : Sic quod dicimus in loquendo ‘consul fuit Tullius et Antonius’, eodem illo ‘et’ omnis binos consules colligare possumus, uel dicam amplius, omnia nomina atque adeo etiam omnia uerba, cum fulmentum ex una syllaba illud ‘et’ maneat unum.

• Sur et et -que:

  • Diomède, Ars grammatica, I, 417, 1 sqq. : Etconiunctio id ualet quod que; sed hoc differt, quod haec (sc. et)non modo subiungitur sed etiam praeponitur, modo geminata, ut qui foedere certo et premere et laxas s(ciret) d(are) i(ussus) h(a)benasmodo simpliciter elata, sed figurata, ut labitur uncta uadis abies, mirantur et undae, miratur nemus; modo interrogatiua, ut et quae Romam tibi fuit c(ausa) u(idendi) modo indignatiua, ut et quisquam numen I(unonis) a(dorat)modo confirmatiua, ut et dubitamus adhuc uirtutem extendere uires; modo causalis, ut et gens illa quidem sumptis n(on) t(arda) ph(aretris).

• Sur et et les autres coordonnants et adverbes :

  • Priscien, Institutiones grammaticae, III, 93, 17 : Copulatiua est, quae copulat tam uerba quam sensum, ut ‘et, que, ac, atque, quidem, quoque’, quando pro ‘que’ ponitur, ‘at, ast, sed, | autem, uero’, quando pro ‘autem’ accipitur.

• Sur la place de et dans la phrase :

  • Priscien, Institutiones grammaticae, III, 104, 25 : Si|militer igitur coniunctiones pleraeque tam praeponi quam supponi possunt. Sunt tamen quaedam, quae semper praeponuntur, ut ‘at, ast, aut, ac, uel, nec, neque, si, quin, quatenus, sin, seu, siue, ni’; aliae, quae semper supponuntur, ut ‘que, ne, ue’, quae etiam encliticae sunt, ‘quidem, quoque, autem’, quod tamen antiqui solebant etiam praeponere. Aliae paene omnes indifferenter et praeponi et supponi possunt, ut ‘et, atque’, quae poetice postponuntur, alias non, - ut Virgilius in VIIII : Suspiciens altam lunam et, sic uoce precatur.
  • Donat, Ter. Phorm. 171 : <171> 19 1 QVOD SI TIBI RES SIT CVM EO LENONE ‘et’ modo non conexiua, sed inceptiua coniunctio est. Sallustius libro secundo (Hist. II fr. 114 M.) ‘et Poeni fere aduersus a. n. e. m.’.

5.3. « Famille » synchronique du terme

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

5.4.1. Sur l’axe paradigmatique

5.4.1.1. Relation connective (et) et relation comitative (cum)

Le latin est sensible à la distinction entre coordination « comitative », exprimée par lat. cum (par exemple dans pater cum filiis uenit) et coordination « connective », cette dernière étant exprimée le plus souvent par et. En effet, dans la structure conjonctive avec et (« A et B »), qui implique que les sujets des propositions soient différents, le latin a recours à l’anaphorique pour renvoyer au premier élément dans le deuxième élément conjoint :

  • (a) Caes. C. 1, 53, 1 : Haec Afranius Petreiusque et eorum amici pleniora etiam atque uberiora Romam ad suos perscribebant.
    « Ces choses-ci, Afranius, Petreius et leurs amis les écrivaient à Rome à leurs proches encore plus détaillées et plus riches. »

En présence de et, il faut considérer que les deux propositions ont le même rôle sémantique et qu’elles sont donc coordonnées. La coordination de deux propositions au mode indicatif est étanche pour le réfléchi.

En revanche, dans la structure « comitative », c’est le réfléchi ou l’adjectif possessif qui est employé pour renvoyer au premier élément conjoint :

  • (b) Liv. 23,32,11: Magonem cum classe sua copiiisque in Hispaniam mittunt.
    « Ils envoient en Espagne Magon avec sa flotte et ses soldats. »

La présence du réfléchi confirme le fait que la construction comitative doit être envisagée comme un cas de subordination 1).

5.4.1.2. Relation connective et relation copulative

Très proche de la relation comitative, la coordination « copulative » a comme caractéristique principale de renvoyer à un ensemble sans implication énumérative comptable, autrement dit, sans prendre en compte les éléments séparément ; c’est en cela qu’elle diffère de la coordination « connective », dont la valeur fondamentale est additive. La relation copulative est « collective » et demande une prédication unique. C’est pourquoi, le plus souvent, le prédicat est au singulier, comme dans la coordination comitative.

En latin, la coordination copulative est exprimée notamment par -que (par exemple, dans Senatus populusque Romanus decreuit) mais parfois aussi par ac, atque ou encore par l’asyndète. Par exemple, les noms des consuls, indiqués avec le praenomen, forment une seule unité conceptuelle et servent à signaler l’année par un ablatif absolu sans verbe exprimé :

  • Caes. G. 4,1,1: Cn. Pompeio, M. Crasso consulibus.
    « sous le consulat de Cn. Pompée et de M. Crassus »

Lorsque les termes unis ne sont pas des para-synonymes, la relation copulative réalisée par -que renvoie conceptuellement à une entité supérieure (par exemple, dans senatus populusque, qui dénote l’tat romain) ; mais lorsqu’elle concerne des para-synonymes, elle a une fonction d’emphase croissante (par exemple, peto quaesoque « je demande inlassablement »).

Si c’est la valeur copulative que l’enclitique –que exprime le plus souvent, il peut également concurrencer et dans l’expression de la valeur connective, comme le prouve l’emploi de l’anaphorique (cf. § 5.4.1.1.) dans le deuxième élément conjoint à l’intérieur des exemples suivants :

  • (a) Quadr. ann. frg. 10b :quo ex facto ipse posterique eius Torquati sunt cognominati.
    « Et à partir de cela, lui-même et ses descendants ont été appelés Torquati. »
  • (b) Liv.1, 27,4cum Fidenae aperte descissent, Tullus Mettio exercituque eius ab Alba accito contra hostes ducit.
    « Quand Fidènes fut en révolte ouverte, ayant fait venir d’Albe Mettius et ses troupes, Tullus marche

contre l’ennemi. »

Dans ces exemples, -que se comporte exactement comme et.

Dans la poésie archaïque, dans le carmen, par exemple, seul l’enclitique -que est attesté et et n’apparaît pas. En revanche, en latin tardif, -que disparaît complètement. Cette évolution permet de considérer le latin comme une « langue à ET » (angl. AND-language) 2). Par un procès graduel de grammaticalisation, certaines langues connaissent des formes « mixtes » qui les font évoluer vers le statut de « langues à ET » (angl. AND-languages), langues développant la stratégie « connective » ; parmi ces langues, certaines passent par la stratégie « copulative » avant d’évoluer vers la coordination connective.)) ayant développé entièrement le processus de grammaticalisation depuis la stratégie comitative jusqu’à la stratégie connective, en passant par l’étape intermédiaire de la stratégie copulative.

5.4.2. Selon l’axe syntagmatique : et maxime, et quidem, et hercule, etc.

Dans l’epitaxis, et se rencontre souvent uni avec d’autres lexèmes, surtout des adverbes, et en particulier maxime, quidem, hercule ou encoreimmo.

• Dans deux assertions conjointes, lorsque la seconde est elliptique du même prédicat que la première, et maxime sert à apporter une précision qui, tout en assurant la cohésion textuelle, restreint et spécialise le domaine :

  • Cic. Att. 7, 12, 4 : Scribe aliquid ; et maxime, si Pompeius Italia cedit, quid nobis agendum putes.
    « Ecris-moi quelque ligne ; et surtout, si Pompée quitte l’Italie, ce que tu juges que nous devrions faire. »

• Lorsqu’un énoncé complexe possède une certaine force argumentative, l’adverbe assure la cohérence discursive entre les deux propositions ; l’orientation argumentative des deux assertions coordonnées p et q décide de leur relation sémantique :

- si les deux assertions possèdent la même orientation argumentative, quidem ou, plus fréquemment la tournure et quidem, souligne qu’il s’agit d’une adjonction renchérissante sur le plan argumentatif, d’une insistance qui va dans le même sens argumentatif (et etiam, fr. et de même) 3). L’italien a gardé des formules d’intensification quantitative signalant l’adjonction : e pure, e per di più, e per giunta, de même que le français : et de surcroît, et qui plus est ou l’anglais:and, what is more :

  • Sén. Ep. 120, 14 : Nec domum esse hoc corpus sed hospitium, et quidem breue hospitium.
    « Que son corps n’est pas une demeure fixe, mais une hôtellerie, et même un gîte d’un jour. »
  • Cic. Phil. 2,43 : Duo milia iugerum campi Leontini Sex. Clodio rhetori adsignasti, et quidem immunia.
    « Deux mille arpents du territoire de Léontium ont été assignés par toi au rhéteur Sex. Clodius et, qui plus est, libres de redevance. »

Très souvent, cette tournure comprend un pronom anaphorique et suit la stucture et X (= Pron.) accompagné ou non dequidem ou de maxime :

  • Cic. Fin. 1,1 : Quibusdam, et iis quidem non admodum indoctis, totum hoc displicet philosophari.
    « Certaines personnes, et encore (et de surcroît, et qui plus est) pas tout à fait dépourvues d’instruction, réprouvent en bloc cette étude de la philosophie. »
  • Cic. Fin. 1,65: In una domo, et ea quidem angusta.
    « Dans une seule maison, et encore bien étroite. »
  • Negotium magnum est nauigare atque id maxime mense Aprili. (Cic. Att. 5, 12, 1)
    « La navigation est une chose difficile, surtout au mois d’avril. »

La tournure et hercule (« et d’ailleurs, par Hercule ») est aussi fréquente dans l’epitaxis, surtout ajoutée à titre de commentaire après coup :

  • Cic. Brut. 251 : Et ille : praeclare , inquit, tibi constas, ut de iis qui nunc sint nihil uelis ipse dicere, et hercule si sic ageres, ut de iis qui iam mortui sunt, neminem ut praetermitteres, ne tu in multos Autronios et Staienos incurreres.
    « Tu es admirable, dit Brutus, dans ta persistance à ne pas vouloir dire toi-même un mot des vivants. Je sais bien, par exemple, que si tu les traitais comme tu as traité les morts, c’est-à-dire avec le dessein de n’omettre personne, assurément c’est une foule d’Autronius et de Staienus que tu rencontrerais. »

- en revanche, lorsque les deux assertions ont des orientations argumentatives opposées, la tournure et quidem peut avoir la valeur concessive de « et pourtant » et équivaloir à l’adverbe tamen :

  • Cic. Cael. 12 : Vtebatur hominibus improbis multis, et quidem optimis se uiris deditum esse simulabat.
    « Il fréquentait une bande de vauriens ; et pourtant il affectait de se dévouer aux gens honorables. »
  • ‘At aliquando incenditur’ . – Et quidem saepe sedatur. (Cic. Leg. 3, 24)
    « ‘Mais il arrive quelque fois qu’on l’enflamme (= le peuple) !’ Et pourtant aussi souvent on l’apaise. »

En latin tardif, on trouve souvent immo en deuxième position, précédé d’un coordonnant : et immo, uel immo, sed immo ou encore atque immo potius. Immo affaiblit alors la valeur d’intensificateur du tour « et + adverbe » au profit de la valeur de rectificateur, exprimée clairement par sed immo, qui a la même valeur que le correctif allemand « sondern ».



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1) Cf. J. B. Johannessen(1998 = 2003,45).
2) Cf. L. Stassen(2000, 21) : il existe des langues qui ont développé uniquement la stratégie « comitative » et qui sont pour cette raison appelées « langues à AVEC » (angl. WITH-languages) (leur existence fut signalée pour la première fois par A. Trompetti (1923
3) Cet emploi est classé sous le nom « extending quidem » par J. B. Solodow, (1978, 110 sq.). L’auteur remarque que, lorsqu’il s’agit d’un énoncé bref, et quidem est la règle. Mais toutes les occurrences de et quidem ne peuvent pas être analysées de cette manière ; inversement, certaines occurrences de quidem seul peuvent être classées sous le nom « extending quidem » sans la présence de et : Clitum carissimum sibi et una educatum inter epulas transfodit manu quidem sua (L. Annaeus Seneca Dialogi 5, 17, 1).