et




4.2. Description des emplois et de leur évolution : développement

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Lat. et sert à additionner des éléments non homogènes entre eux. Parmi les cinq types de relations regroupés sous le vocable coordination: comitative, copulative, connective, disjonctive, adversative, le morphème et exprime la relation connective, tandis que les autres types de relations sont exprimés par d’autres coordonnants, tels que -que, ac et atque (cf. § 5 pour les emplois comitatif, copulatif et connectif en latin). Lorsqu’il s’agit de la coordination simple, symétrique, et fonctionne comme un opérateur logique: la vérité de l’énoncé est issue de la vérité des propositions coordonnées. Mais dans une structure asymétrique, ce lexème fonctionne comme un connecteur pragmatique et se charge de valeurs différentes selon les contextes. Toutes les occurrences de et analysées ici sont caractérisées par le fait que leur interprétation ne repose pas sur la nature vériconditionnelle des éléments conjoints pris séparément, mais relève d’un ensemble unique 1).

A. Le niveau du contenu sémantique (angl. content level)

Au niveau du contenu sémantique, le jugement du locuteur et l’expression de ses sentiments n’interviennent pas. Le contenu est présenté de manière purement descriptive. On rencontrera à ce niveau les questions concernant les rapports temporels entre les différentes propositions de la phrase, sans effets argumentatifs.

A.1. La valeur essentielle : l’addition (« aussi », « encore », « en outre »)

Comme le dit F. Crake Rossette (2003, 92) à propos des emplois additifs de angl. and, il s’agit d’une relation de type partie > partie dans une construction ascendante qui s’explique selon le principe que R. Lakoff (1971) appelle la « communauté de propos » (common topic), condition nécessaire à toute forme de coordination.

L’enchaînement de deux propositions (ou syntagmes nominaux) ayant le même rôle sémantique peut engendrer un effet d’accroissement. Cet effet d’accroissement existe à la fois dans la coordination copulative, qui réunit deux éléments homogènes liés par -que ou en asyndète, et dans la coordination connective, qui opère, quant à elle, entre éléments hétérogènes. Parfois et a un emploi semblable à ceux deet quoque, et etiam, et item.

Cette opération d’addition peut correspondre à une continuité, les différents éléments ajoutés étant présentés comme situés sur le même plan (avec le sens de « et aussi » 2)) :

  • Suet. Claud. 40,5 : Vociferatus est [… ]si quem alium, et se 3)liberum esse.
    « Il hurla que […] s’il existait un autre homme libre, lui aussi l’était. »
  • Cic. C.M. 25 : Quod diu uiuendo multa quae non uolt, uidet / et multa fortasse quae uolt !
    « Parce que, vivant longtemps, il voit un grand nombre de choses qu’il ne voudrait pas voir, et peut-être aussi un grand nombre qu’il veut voir. »
  • Pl. Cas. 633 : Perii et tu periisti.
    «Je suis mort et toi aussi. »
  • Cic. Tusc. 3,73 : Praeclarum illud est et, si quaeris, rectum quoque et uerum.
    « Cela est célèbre, et, si tu veux en savoir plus, cela est aussi droit et vrai. »
  • Cic. Fam. 12, 18, 1 : Vt, et quid tu agas et quid agatur, scire possim et etiam, quid acturus sis.
    « Afin que je puisse savoir ce que tu fais toi, ce qu’on fait et même ce que tu as l’intention de faire. »

À la suite d’un processus évolutif, et reçoit l’ancienne valeur adverbiale rencontrée dans l’adverbe grec gr. ἔτι « encore, en outre, de plus » avec plusieurs effets de sens pragmatiques. Cet emploi, déjà attesté dans la comédie à l’époque archaïque, semble s’être répandu en latin post-classique.

A.2. La valeur temporelle

Après son emploi additif, le second emploi de et est sa valeur temporelle (« et alors », « ensuite »). C’est le rôle le plus usuel d’un coordonnant introduisant la deuxième proposition dans une séquence figée. Dans ce cas, la propriété de commutation – spécifique à l’emploi de la conjonction comme opérateur logique – n’est pas valable. On ne peut inverser l’ordre des deux éléments associés. Par un effet de sens lié au contexte, et signifie « ensuite », le premier élément conjoint exprime une priorité et une antériorité temporelle par rapport au second et il est présupposé par le second 4)

. Cet emploi est fréquent après un verbe de parole

signifiant « dire » au passé dans le premier élément conjoint avec un enchaînement des procès qui engendre l’idée que le second procès est une conséquence de l’acte de dire :

  • Virg. En. 3,258 : Dixit et in siluam pinnis ablata refugit.
    « Elle dit et d’un coup d’aile s’enfuit dans la forêt. »
  • Stat. Th. 1,510-512: […] S ic fatus et ambo
    innectus manibus tecta interioris ad aulae
    progreditur . […]
    « À ces mots, il les prend tous les deux par la main et s’avance vers les appartements à l’intérieur de son palais. »

On passe souvent d’une valeur purement temporelle à la valeur logique de conséquence : et signifie ainsi « et alors », « et par conséquent » :

  • Pl. Curc. 384 : Memini et scio.

« Je m’en souviens et donc je sais. »

  • Cic. De Or. 1, 221 : Mala ac molesta et fugienda.

« Ce sont des choses mauvaises, désagréables et par conséquent à éviter. »

A.3. Dans la reprise explicative

L’adverbe et peut également se charger d’une valeur explicative, non contrastive, lorsque la première proposition est négative5):

  • Cic. Caecin. 58 : [] si tuus seruus nullus fuerit et omnes alieni ac mercenarii [].
    « […] même s’il n ’y avait eu aucun de tes esclaves, mais / et si tous étaient des esclaves d’autrui ou des mercenaires […]. »
  • Cic. Off. 3, 32 : Nulla est enim societas nobis cum tyrannis et potius summa distractio est.
    « Il n’existe en effet aucun lien social entre nous et les tyrans, mais plutôt une opposition absolue » (traduction CUF).

B. Le niveau de la subjectivité du locuteur (angl. epistemic level) : le cas particulier de l’epitaxis

Le niveau de la subjectivité du locuteur est celui où se trouvent toutes les manifestations du locuteur, ses jugements, ses arrière-pensées, ses interventions dans l’énoncé.

Un emploi particulier est à la frontière entre le niveau descriptif et le niveau supérieur marqué par la présence du locuteur : l’epitaxis ou épitaxe. Il s’agit d’un lien apparemment relâché sur le plan de la cohésion textuelle, mais qui est, en fait, plus fort du point de vue de la cohérence discursive6); l’épitaxe est un cas particulier de la « coordination asymétrique ».

Cette structure fut analysée pour le latin par H. Rosén (1990 et 2008), pour qui la construction épitactique « consiste en un élément additionnel rattaché à une phrase complète syntaxiquement et aussi sémantiquement ; cet élément additif constitue un rhème supplémentaire qui devient le rhème principal de l’ensemble ».

Les structures épitactiques sont asymétriques, et, comme l’affirme H. Rosén (2008, 206) : « L’asymétrie est le seul facteur qui détermine le statut rhématique du segment ajouté » (« asymmetry is the one single factor that determines the rhematic status of the added segment »). Le nouveau rhème se surajoute en se liant à un élément de la première proposition, qui est ainsi focalisé par l’adverbe et parfois repris par l’anaphorique is. Cette forme particulière de reprise qu’est l’ épitaxe est très fréquente en latin : il s’agit de l’une des stratégies de focalisation les plus répandues. Les constructions épitactiques sont d’ordre secondaire et facultatif, l’énoncé qui précède étant auto-suffisant.

La plupart des termes coordonnants fonctionnent comme des connecteurs7)entrant dans les constructions asymétriques. Les plus fréquents sont les connecteurs de nature connective en fonction additive, les explicatifs et les contrastifs8).

Ainsi, et, coordonnant additif, possède une valeur adverbiale qui peut être renforcée par un autre adverbe. Toutes les nuances pragmatiques que nous venons d’analyser sont possibles dans ce cas de figure.

  • Cic. Verr. 2, 5, 121 : Errabas, Verres, et uehementer errabas .
    « Tu te trompais, Verrès, et grandement. »

L’epitaxis se réalise, le plus souvent, au niveau épistémique, où elle sert à introduire une arrière-pensée du locuteur. Après une pause, la coordination, exprimée par une conjonction telle que et, atque, ac (–que, bien que plus rare, n’est pas exclu, de même que, parfois, l’adversatif sed), porte le focus sur un rhème particulier, ou bien elle sert à intégrer à la phrase une mise en relation avec un énoncé précédent, ou encore à apporter une spécification supplémentaire, un jugement du locuteur. En revanche, la stratégie épitactique exclut les relations causales, consécutives, inférentielles ainsi que le coordonnant disjonctif. Dans cet emploi au niveau de la subjectivité du locuteur, et est accompagné le plus souvent d’un adverbe de la classe fonctionnelle des « paradigmatisants »9) et il se comporte toujours comme un connecteur (au sens strict). L’ordre de la séquence est figé ; la nature sémantique des deux propositions conjointes est la même ; d’un point de vue pragmatique, la pause est importante en ce qu’elle permet une reprise avec un effet de renchérissement (l’adverbe focalise le SN pour lequel l’événement dénoté est particulièrement adéquat) :

  • Plin. Nat. hist. 11,112 : Multa autem insecta et aliter nascuntur, atque in primis e rore .
    « En outre, un grand nombre d’insectes naissent aussi ailleurs, et surtout de la rosée. »
  • Caes. G. 5, 14, 4 : Vxores habent []communes et maxime fratres cum fratribus .
    « Ils ont en commun les femmes, et surtout les frères avec les frères. »

Et peut avoir la valeur de l’adverbe épistémique profecto 10)

dans une reprise de confirmation : « Et bien sûr que p », « Et certainement que p » (à titre de commentaire en incise) :

  • Pl. Cas. 227 : Vnguor, ut illi placeam ; et placeo, ut uideor.
    « Je me parfume pour lui plaire ; et certainement je lui plais, à ce qu’il me semble. »
  • Cic. Verr. II 2,93 : Bona […] coepit uendere ; et uendidisset, si […].
    « Il commença [… ] à vendre ses biens, et certainement il les aurait vendus, si… »

Très souvent, la reprise est soulignée par un pronom anaphorique :

  • Cic. Tusc. 1, 57 : Habet memoriam et eam infinitam rerum memorabilium.
    « Il possède une mémoire, et vraiment sans limites, des choses mémorables. »
  • Cic. Cat. 4, 4, 7 : Vincula uero et ea sempiterna certe ad singularem poenam nefarii sceleris inuenta sunt.
    « La détention, au contraire, à plus forte raison la détention perpétuelle, a été créée, sans qu’on en puisse douter, pour punir exceptionnellement les forfaits. » (traduction CUF)

Plusieurs autres langues anciennes (notamment l’étrusque et l’osque, ainsi que le gaulois ) expriment la coordination asymétrique par la reprise d’un pronom anaphorique. Cette tournure est devenue courante dans les langues modernes (fr. et cela ; it. e questo)11).

C. Le niveau illocutoire ou niveau de l’acte de parole (angl. speech act level)

Le niveau illocutoire ou niveau des actes de parole regroupe tous les effets interactifs entre locuteur, interlocuteur, destinataire et tous les phénomènes argumentatifs qui trouvent leur place privilégiée dans l’échange du dialogue

C.1. Le et indignationis (« et d’indignation »)

À l’interface entre l’expression du locuteur et l’interaction avec un destinataire du message, où n’existe pas de frontière nette, se trouve la tournure connue sous le nom de et indignationis 12)ou bien, en français, le et d’indignation.

Exprimant la modalité subjective émotionnelle, le terme et à l’initiale de proposition correspond parfois à un vif mouvement d’indignation, lié à une pensée implicite relevant d’une situation connue par le contexte. Comme le souligne T. A. Van Dijk (1979, 449), les connecteurs pragmatiques occupent souvent la position d’initiale de phrase (angl. sentence-initial). Le début d’un énoncé est, en effet, la place privilégiée pour les expressions qui connotent les interventions du locuteur, ses émotions, ses arrière-pensées, ses protestations. Ce mouvement peut être orienté négativement, comme le prouve la présence du pronom pragmatiquement négatif quisquam (qui peut être employé pour renvoyer à une personne qui, selon le locuteur, « ne devrait pas exister »)13):

  • Cic. Mil. 91 : Et sunt qui de uia Appia querantur, taceant de curia ?
    « Et certains osent se plaindre de la via Appia et se taire de la curie ? »
  • Cic. Quinct. 62 : Et audes, Sex. Naeui, negare.
    « Et tu oses, Sex. Naevius, tu oses nier […]. »
  • Virg. En. 1,48 : Et quisquam numen Iunonis adorat ?
    « Qui, après cela, adore la puissance de Junon ? »
  • Cic.Pomp. 42 : Et quisquam dubitabit quin huic hoc tantum bellum transmittendum sit […] ?
    « Et l’on hésitera à lui confier le commandement d’une guerre si considérable […] ? »

Mais il peut aussi exprimer une protestation orientée positivement (« bien sûr que si ! ») :

  • Cic. Att. 7, 23, 1 : Et non omnes nostra corpora opponimus ?
    « Et nous tous, n ’opposerons-nous pas nos corps ? »
  • Cic. Tusc. 1, 92 : Et dubitas , quin sensus in morte nullus sit ?
    « Et tu hésites à croire que, avec la mort, toute sensation cesse ? »

C.2. Enchaînements de type conditionnel : le et injonctif

La succession de deux actes d’énonciation peut parfois correspondre à un enchaînement où les deux propositions offrent entre elles une relation de conditionnant (pour la première proposition) à conditionné (pour la seconde proposition) : le second acte d’énonciation suppose la prise en compte du précédent, sur lequel s’articule le rapport exprimé par le terme coordonnant.

Certains passages de dialogue, illustrant des situations ambiguës de frontière floue entre coordination et subordination, présentent une séquence constituée par un impératif dans la première proposition p, renvoyant au moment de l’énonciation14), suivi par une seconde proposition q, introduite par et ou atque , annonçant les effets qui suivront, selon une relation d’implication de type conditionnel (« fais cela (si tu fais cela), et alors »)15)

. L’ordre de la séquence est figé, puisque le procès dénoté par l’impératif dans la première proposition et l’événement dénoté par la modalité assertive dans la seconde proposition renvoient à une situation hypothétique (dans laquelle l’interlocuteur est invité à s’installer mentalement) et à ce qu’elle implique :

  • Cat. Agr. 6, 3 : Vlmos serito […]et materia, si quae opus sit, parata erit.
    « Plante des ormeaux et le bois, si nécessaire, sera prêt. »
  • Her . 4, 39 : Dicite atque obtemperabo.
    « Dites et je vous obéirai. »
  • Test. porcelli p. 268, 4-5 : ‘Veni huc, euersor domi, soliuertiator, fugitiue porcelle, et hodie tibi dirimo uitam.
    « Viens ici, destructeur de la maison, toi qui t’esquives furtivement, porc fugitif, et aujourd’hui je t’enlève la vie. »

C.3. Les contextes argumentatifs : la valeur scalaire de « même »

En latin, et particulièrement en latin post-classique, et a souvent la valeur scalaire de l’adverbe etiam (fr. même, angl. even) :

  • Plin. Nat. hist. 14, 137 : At nos uinum bibere et iumenta cogimus.
    « Mais nous obligeons même les juments à boire du vin. »

Dans une échelle pragmatique évaluative, les juments sont considérées comme les êtres vivants pour lesquels la prédication de « boire du vin » est la moins attendue, ce qui correspond à la valeur pragmatique scalaire de etiam16)




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1) Cette description s’appuie sur ce que D. SPERBER et D. WILSON (1995) ainsi que D. BLAKEMORE et R. CARSTON (2005) appellent le « principe communicatif de pertinence » (« Communicative Principle of Relevance »).
2) Cf. A. Orlandini 2001 : la valeur d’addition simple (« aussi »), la plus générale, est à la base de l’interprétation argumentative (« même »). En ce sens, tout même présuppose un aussi even (« même ») et too (« aussi »), on dira que fr. aussi exprime une implicature existentielle (« d’au­tres x font p »), alors que fr. même exprime à la fois une implicature existentielle et une implicature scalaire (l’élément focalisé par même est le moins attendu pour satisfaire la prédication p ). Toutefois, la limite entre un contexte descriptif ( aussi = addition simple) et un contexte argumentatif ( même = addition avec renchérissement et orientation vers des conclusions) n’est pas étanche.
3) Pour la séquence et ipse « moi aussi », cf. Cic. Inv. 2, 7 ; Sext. 48 ; Caec. 58; Clu. 141 ; Att. 4, 5, 2
4) Certaines langues peuvent exprimer la successivité temporelle par un lexème spécifique : ainsi l’arabe emploie fa pour la successivité temporelle, mais wa pour la simultanéité.
5) Cf. H. ROSEN (2005, 234).
6) Pour les tensions contraires entre cohérence et cohésion, fréquentes dans l’interprétations des textes, cf. S. MELLET (2005, 27).
7) A propos du terme « connecteur », voir H. NØLKE (2001).
8) Cf. H. ROSEN (2008, 212).
9) Pour une analyse des adverbes « paradigmatisants », cf. H. NØLKE (1993 et 2001).
10) Pour l’analyse de cet adverbe, cf. M. BOLKESTEIN (1980).
11) Cf. P-Y. LAMBERT (1978).
12) Cf. TLL 890, 51.
13) , 16) Cf. A. ORLANDINI (2001).
14) Cf. F. CRAKE ROSSETTE (2003, 88).
15) Cf. G. SERBAT (1990), F. TORTERAT (2000).