ĕrus, -ī, m.

(substantif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Évolution des emplois

Le substantif erus est anciennement attesté en latin, peut-être dès le -IIIe siècle av. J.-C. dans la Lex Aquilia.

Il est difficile de déterminer précisément sa valeur sémantique originelle ou de savoir à partir de quelle époque il est employé pour désigner le maître de maison.

Dans ses premières occurrences littéraires, chez Plaute, il est employé pour désigner le maître exclusivement dans son rapport avec ses esclaves. Il relève sans doute de la langue parlée ancillaire, mais ne doit pas pour autant être considéré comme un terme de bas niveau de langue. Au contraire, il s’agit plutôt d’un terme respectueux.

Sa fréquence décroît au fur et à mesure que dominus gagne du terrain. En effet, dominus, qui était réservé auparavant à la désignation objective du maître de maison dans toutes les dimensions que cette fonction implique (non seulement à l’égard des esclaves, mais aussi de la famille, des animaux, des biens fonciers, mobiliers et matériels), devient lui aussi un terme susceptible d’être employé dans une interpellation à l’adresse d’un maître ou, de manière plus générale, d’un supérieur.

Erus après l’époque archaïque n’est presque plus attesté qu’en poésie, où il se charge de valeurs sémantiques plus larges : « maître, possesseur, propriétaire » et « seigneur, protecteur ».

6.2. Étymologie et origine

Le substantif erus pose des problèmes étymologiques qui touchent son signifiant et son signifié.

6.2.1. Le problème du signifiant

Les rapprochements étymologiques des modernes reposent sur la graphie erus sans <h> à l’initiale, même si l’orthographe avec <h> se trouve dans la tradition manuscrite et dans les inscriptions.

Ces étymologies sont remises en question par la découverte d’une inscription osque contenant un adjectif dérivé avec la graphie <h> à l’initiale du mot : osq. herilím, considéré comme le correspondant de lat. (h)erīlis.

La présence de <h> dans cette inscription osque, en elle-même, ne nous dit rien sur l’origine du mot ; mais elle nous oblige à nous demander si les graphies latines <herus> et <herīlis> ne seraient pas justifiées par l’origine du terme plutôt que par un rapprochement synchronique avec heres « héritier », comment le pensent les dictionnaires étymologiques. On est en droit de remettre en cause les origines proposées pour le mot latin dans le cadre de la grammaire comparée des langues indo-européennes, puisque les correspondants supposés sont en relation avec erus et non avec herus.

Du point de vue sémantique, c’est le substantif hittite išḫā- « maître, patron » qui est le plus proche d’erus, ce qui amènerait à faire venir les deux mots d’une forme indo-européenne *h1esh2-o-. Mais cette reconstruction du terme hittite n’est pas universellement acceptée (cf. Kloeckhorst 2008, 390) et la relation avec le mot latin est mise en doute (cf. De Vaan 2008, s.u. erus).

Du point de vue formel, les dictionnaires étymologiques mentionnent, pour certains, le nom de la divinité gauloise *Esu/o-, même si le /ē/ , d’après la mention de ce nom chez Lucain (1, 445), ne s’accorde pas avec le /ĕ/ du mot latin, comme le reconnaît EM (s.u. erus). Ils invoquent également la famille de sk. ásura-, ásu-, av. ahurō (<*h1es-u-), ou encore celle de gr. ἐύς (<*h1su-), comme le fait Walde-Pokorny (I, 116), critiqué par Beekes (2010, 485 s.u. ἐύς).

Une relation directe avec la famille lexicale de l’indo-iranien fut proposée par J. Vendryes (1918, 269) : cet auteur, se fondant sur les valeurs de sk. ásura- « doué de puissance magique, d’esprit malin et malfaisant » et sur celles de av. ahurō en tant qu’attribution de mazdā-, écrit que le « caractère religieux du mot [était] bien établi par l’indo-iranien ». Cette conclusion fut acceptée par le dictionnaire d’Ernout-Meillet, qui reconnaît erus comme un « terme de l’ancien vocabulaire religieux conservé en indo-iranien et en italo-celtique, mais devenu profane en latin ».

En revanche, la relation avec les termes indo-iraniens est refusée par Walde-Hofmann (1951, 419)1) et par Mayrhofer (1956, I, 65 s.u. ásurah)2) pour des raisons phonétiques et morphologiques.

Ces difficultés ont amené le récent dictionnaire de De Vaan (2008) à conclure que « le mot reste isolé à l’intérieur de l’indo-européen ».

L’attestation de herilím en osque ne contribue pas à résoudre la question de l’étymologie du mot latin, parce qu’elle soulève une autre question, préalable : les langues sabelliques possédaient-elles cette famille lexicale par elles-mêmes de manière indépendante du latin ou bien l’ont-elles empruntée au latin ? Quoi qu’il en soit, la graphie avec <h>, dont témoignent de manière convergente l’osque et certaines graphies latines, remet en question la nature de la forme originelle d’où proviennent les termes des différentes langues italiques, point de départ pour la comparaison avec les autres langues indo-européennes.

Le rapport de la forme osque herilím avec la forme latine (h)erīlis est délicat. Si l’on admet que l’osque a emprunté lat. (h)erus, l’adjectif osque serait également un emprunt ou bien une imitation de la formation latine à travers des outils morphologiques indigènes. Si l’on fait l’hypothèse que l’emprunt ne concerne que l’adjectif, ce dernier, qui indique une appartenance, demeurerait sans motivation dans les structures lexicales de l’osque : ce procédé est généralement plus rare, mais il n’est pas impossible.

6.2.3. Le problème du signifié

Les questions sémantiques demeurent ouvertes à propos de la préhistoire du substantif erus.

En premier lieu, les termes des autres langues indo-européennes invoqués par la comparaison ne donnent aucune réponse sur la question de savoir si la valeur de « maître, patron » existe déjà dans les phases pré-littéraires du latin. En d’autres termes, il faut se demander dans quelle mesure erus a connu une évolution sémantique au seuil de son apparition dans les sources littéraires. À cet aspect est liée la question de savoir quelle était la terminologie la plus ancienne pour exprimer la notion de ‘propriété’ et de ‘propriétaire, possesseur’ en latin archaïque, avec ses retombées dans le domaine du droit.

En second lieu, il est difficile d’évaluer les emplois d’erus chez Plaute et Térence, qui fournissent le nombre le plus élevé d’occurrences. Comme le terme se trouve dans des répliques prononcées par des esclaves, on peut se demander, tout d’abord, si une telle concentration est à interpréter comme une variation diastratique ou diaphasique, ou bien les deux à la fois. En second lieu, l’application de ce terme aux maîtres des esclaves implique-t-il un emploi spécifique et technique par référence à la propriété des esclaves ? Et cet emploi devrait-il être mis en relation avec le développement important de l’esclavage à l’époque de Plaute et avec le rôle des esclaves dans la société romaine ?

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1) « Kaum nach J.SCHMIDT, Pl.78 zu av. ahū, aᶇhū ‚Herr‘, ro- Abltg. ahura-, ai. áśu-rah ‚Machthaber‘, da die arische Sippe wohl eher zu ai. ásuh m. ‚Lebenshauch‘ aus *ṇsu- gehört ».
2) « Sicher nicht zu lat. erus ».