ĕrus, -ī, m.

(substantif)



4.2. Exposé détaillé

Le substantif erus est attesté dès les débuts de la littérature latine, mais son emploi et ses valeurs se modifient au cours du temps, selon une évolution directement liée à celle de dominus : alors que la fréquence d’erus diminue, celle de dominus s’accroît de manière inversement proportionnelle. C’est en effet dominus qui remplace progressivement erus dans plusieurs domaines, entre le -IIIème et le -Ier siècle av. J.-C..

A. « Maître de maison »

Le caractère ancien d’erus est révélé par sa formation, par ses emplois chez les auteurs les plus anciens (Ennius, Plaute) et par son attestation dans une des lois publiques romaines les plus anciennes, la Lex Aquilia, datant du début du -IIIème siècle av. J.-C., du moins si l’on en croit la citation suivante d’Ulpien :

  • Ulp. Dig. 9.2.11.6 : legis autem Aquiliae actio ero competit.

Le caractère littéral de cette citation fut parfois remis en question : selon J. A. Crook (1984, 69), il pourrait s’agir d’un faux archaïsme1), dans la mesure où d’autres citations de cette loi ne présentent que dominus. Mais on pourrait renverser le raisonnement en admettant que l’emploi de dominus dans les sources tardives se référant à cette loi constitue une mise à jour du vocabulaire ancien, dans la mesure où le terme erus était exclu du vocabulaire technique juridique et était sorti de l’usage de la langue quotidienne à cette époque.

Si l’on accorde foi à la mention d’Ulpien, il reste à déterminer la valeur précise d’erus au -IIIe siècle av. J.-C. Dans la loi mentionnée, le terme renvoie à tout type de propriété (personnes et biens), comme dominus : ainsi les deux termes, à la période archaïque, étaient-ils en concurrence du point de vue de leur signification. Néanmoins, la distribution de leurs emplois dans les différents niveaux de langue reste insaisissable. En outre, selon la citation suivante de Cicéron, il aurait existé une époque où l’on n’employait ni erus, ni dominus pour désigner le maître ou le patron :

  • Cic. Rep. I, 64 : Non eros nec dominos appellant eos quibus iuste paruerunt, denique ne reges quidem, sed patriae custodes, sed patres, sed deos; nec sine causa.
    « Ils ne traitaient pas de maîtres ou de seigneurs ceux à qui ils avaient obéi sans s’écarter de la justice ; enfin ils ne les appelaient pas non plus rois, mais bien gardiens de la patrie, pères, dieux. Et non sans raison. » (traduction E. Bréguet, 1980, CUF)

À quelle époque Cicéron fait-il ici allusion ? Il s’agit nécessairement d’une époque pré-littéraire, dans la mesure où, dès l’apparition des textes littéraires, les termes en question sont attestés avec les significations connues. Quelle était, à cette époque, le terme employé pour signifier « maître, patron » ?

Dès le -IIème siècle av. J.-C., on observe des différences d’emploi entre erus et dominus. Ce sont, en premier lieu, des différences liées au genre littéraire : erus prédomine très nettement par rapport à dominus dans la langue du théâtre (Plaute, Térence et les comédies fragmentaires), alors qu’il est absent chez Caton, qui emploie dominus. En outre, une évolution diachronique inversement proportionnelle est visible dans un même genre littéraire : ainsi, de Plaute à Térence, constate-t-on une nette diminution d’erus et, corollairement, une nette augmentation de dominus2).

A.1. « Maître des esclaves »

L’importance croissante de dominus doit être mise en rapport avec sa valeur sémantique qui, dès l’origine, devait avoir au moins la même extension que celle d’erus.

En effet, sa signification de « maître de maison », à Rome, impliquait l’existence d’un pouvoir sur tout ce qui se trouvait dans la maison (personnes, animaux, biens matériels et fonciers). Par conséquent, dominus se prêtait à devenir le terme non marqué par rapport à erus, qui, soit dès l’origine, soit à partir du -IIe siècle av. J.-C., s’appliquait plus spécifiquement à la désignation du « maître des esclaves ».

Comme nous l’avons vu, chez Plaute, erus est le terme couramment utilisé par les esclaves pour s’adresser à leur maître (au vocatif : ere mi « mon maître »). Dans cette fonction, dans laquelle erus sera plus tard remplacé par dominus, il occupe la place de pater, qui, à l’origine (notamment dans l’ancien syntagme nominal paterfamilias), renvoyait au droit de propriété et au pouvoir exercés sur l’ensemble des biens, y compris les personnes.

Il est probable qu’erus en soit venu à désigner le maître dans la bouche de ses esclaves (et ensuite, de manière plus générale, le maître par rapport aux esclaves) au moment où le terme pater fut restreint à l’interpellation du paterfamilias par ses descendants.

Ce fait linguistique et lexical est probablement une conséquence de la diffusion de plus en plus importante de la pratique de l’esclavage dans la société romaine au cours du -IIIème siècle av. J.-C., après la fin de la deuxième guerre punique, lorsque la puissance croissante de Rome dans la Méditerranée fit grandir le système économique fondé sur l’esclavage.

Dans les pièces de Plaute et Térence, qui mettent souvent en scène les relations entre maîtres et esclaves, l’emploi d’erus comme terme d’allocution par lequel les esclaves s’adressent à leur maître met en évidence son statut socio-linguistique dans le vocabulaire latin de la fin de la période républicaine. Inversement, dans ces œuvres dominus ne figure jamais au vocatif dans les mêmes contextes et les mêmes situations d’énonciation, ce qui témoigne du caractère plutôt descriptif de dominus. L’emploi de dominus dans les interpellations se développe seulement plus tard dans la latinité.

Dans les comédies de Plaute et de Térence, erus désigne le maître en tant qu’il n’est « pas seulement vu par l’esclave, mais vu dans la sphère de l’esclave » (M. Crampon 2014). Un passage plautinien oppose le maître actuel, désigné par erus, au maître ancien, désigné par dominus :

  • Pl. Capt. 362-363 :
    HE. […] Volt te nouus erus operam dare
    Tuo ueteri domino, quod is uelit, fideliter
    .
    « Hégion : Ton nouveau maître t’ordonne d’exécuter les ordres de ton ancien maître, fidèlement. » (traduction A. Ernout, 1933, CUF)

Erus ne s’applique pas seulement aux hommes libres, mais aussi aux esclaves, s’ils sont esclaves d’un autre esclave, comme nous le révèlent les passages suivants du Persa :

  • Pl. Pers. 247 :
    SO. Toxilo has fero tabellas tuo ero.
    « Sophoclidisque (à Pégnion) : Je vais chez Toxile [esclave], chez ton maître, lui porter cette lettre. » (traduction A. Ernout, 1937, CUF)
  • Pl. Pers. 276 :
    SA. Vbi Toxilus est tuus erus ?
    « Sagaristion : Où est Toxile, ton maître ? » (traduction A. Ernout, 1937, CUF)

En outre, les esclaves de Plaute distinguent le maître (un senex « vieillard ») de son fils (un adulescens « jeune homme ») à travers l’opposition entre les expressions erus maior « (mon) vieux maître » pour le père en face d’erus minor « (mon) jeune maître » pour le fils :

  • Pl. Pseud. 1268-1269 :
    PS. Hoc ego modo atque erus minor
    Hunc diem sumpsimus prothyme

    « Pseudolus : Voilà comment moi et mon jeune maître nous avons fêté gaiement cette journée. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)
  • Pl. Truc. 306-308 : \\TR. Ain tu uero ueteres lateres ruere ? numquam edepol mihi
    Quisquam homo mortalis posthac duarum rerum creduit
    Ni ego ero maiori uostra facta denarrauero.

    « Truculentus : Ah ! tu dis que les briques tombent de vieillesse ? Par Pollux ! je veux que personne au monde ne croie désormais à deux de mes paroles, si je ne dénonce à mon vieux maître toute votre conduite. » (traduction A. Ernout, 1961, CUF)

Même si erus relève du vocabulaire employé par les esclaves, il ne s’agit pas d’un terme « populaire » ou de niveau socio-linguistique bas. En effet, du seul fait qu’il soit employé par l’esclave pour interpeller son maître (avec l’adjectif possessif de 1ère pers. sg. au vocatif : ere mi), erus ne pouvait pas être un terme « vulgaire » ou de bas niveau de langue. Il devait être, au contraire, un terme respectueux. En outre, à la différence de dominus, erus fonctionne rarement comme terme descriptif dénotant, dans l’abstrait, un statut social général : il désigne, au contraire, toujours à un individu précis impliqué dans une situation d’énonciation concrète et actualisée, le plus souvent liée au locuteur.

Puisque entre Plaute et Térence, comme nous l’avons vu, les fréquences d’emploi d’erus et de dominus s’inversent, les juristes se sont demandé si ce changement lexical reflétait un changement juridique du concept de propriété dans le droit romain. Comme erus était le terme par lequel les esclaves désignaient leur maître et s’adressaient à lui alors que dominus s’appliquait à tous les biens, certains juristes modernes ont émis l’hypothèse que le déclin d’erus serait lié à l’emploi technique de dominus pour dénoter juridiquement tout type de propriété avec l’élaboration d’une notion abstraite et générale de propriété, caractéristique de la pensée juridique, qui viendrait se substituer à la notion plus concrète et spécifique qui distinguait les êtres humains des autres biens, dans laquelle erus trouvait sa place.

A.2. Maître par rapport à des animaux et des biens inanimés

Cet emploi d’erus est minoritaire et beaucoup moins fréquent que celui décrit ci-dessus dans A.1.

B. « Maître, propriétaire, possesseur »

C. « Seigneur, protecteur, souverain »

À l’époque classique, erus n’a plus qu’une fréquence très faible en prose (deux occurrences chez Cicéron) et il se fait définitivement supplanter par dominus en latin tardif.

Il est davantage présent en poésie, mais avec d’autres valeurs que celle qu’il avait dans les textes de l’époque archaïque : celle de « maître, possesseur, propriétaire » (B) et celle de « seigneur, protecteur, souverain » (C). Il suit en cela le même parcours que dominus qui, à partir de sa valeur ancienne de « maître de maison » (puisqu’il est bâti sur domus « maison »), en vint à désigner celui qui a le droit de propriété, de possession ou de souveraineté sur toutes choses.

Il est difficile de savoir si les emplois poétiques d’erus reflètent la langue commune familière ou bien répondent, au contraire, au choix d’un mot devenu savant et cultivé ou encore de goût archaïsant. Le choix d’erus de préférence à dominus peut se justifier aussi par des raisons métriques, erus étant facilement adaptable à certains mètres.

L’emploi d’erus chez Catulle et Horace laisse penser que le terme était bien encore en usage dans la langue parlée à leur époque. Catulle l’emploie dans une interpellation :

  • Catul. 31,12 : salue o uenusta Sirmio atque ero gaude.

Cette formule, par laquelle le poète s’adresse à la ville où se trouvent ses propriétés,  semble évoquer l’expression d’adresse des esclaves envers leur maître. Mais Catulle renverse la formule en se présentant lui-même comme erus.

De la même manière, la présence du mot dans les Satires d’Horace pourrait relever de la langue parlée, dont l’influence est reconnue dans le style de cette œuvre. Dans ce cas, il est possible que le déclin d’erus dans les textes, au moins jusqu’à l’époque augustéenne, ne soit qu’apparent et s’explique par les genres littéraires des textes dont nous disposons.

Les données de la latinité post-classique et tardive confirment la même tendance qu’à l’époque classique : le terme connaît beaucoup plus d’attestations en poésie qu’en prose. Mais une différence essentielle intervient à l’époque tardive : les attestations chez les poètes tardifs (tels qu’Ausone, Juvencus ou Prudence) relèvent, cette fois, clairement de la langue cultivée.

La disparition d’erus au profit de dominus est confirmée par les inscriptions ainsi que par le fait qu’il n’a pas survécu dans les langues romanes.

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1) CROOK 1984, 69 : « though the word has a nice old-fashioned ring it might – as might aes – be a supposititious archaism ».
2) La fréquence des occurrences d’erus chez Térence est de moitié inférieure à celle observée chez Plaute, tandis que la fréquence des occurrences de dominus chez Térence représente presque le double de celle observée chez Plaute (Capogrossi Colognesi 1978, 718).