ĕrīlis, -e

(adjectif)



6. Histoire du lexème

6.1. Histoire au cours de la latinité. Evolution des emplois

L’histoire de l’adjectif (h)erilis suit de près celle du lexème dont il est dérivé, le substantif erus, sur plusieurs points :

a) la quantité relativement importante d’occurrences dans le théâtre de l’époque archaïque, alors que, dans le reste de la littérature latine, sa fréquence va diminuer de plus en plus ;

b) l’exclusion de la prose (presque totale pour erus ; totale pour (h)erilis, qui, après Plaute et Térence, ne connaît que des emplois poétiques) ;

c) la distribution des valeurs sémantiques dans les textes : dans les textes de comédie, (h)erilis, tout comme erus, renvoie au « maître de maison » essentiellement dans la bouche des esclaves, alors que dans les autres textes, (h)erilis relève de notions différentes, notamment de celle de « propriétaire, possesseur » et « seigneur ».

Cependant, (h)erilis s’écarte d’erus sur plusieurs points : dans le dernier sens de « seigneur », l’adjectif développe des effets de sens différents selon les contextes et les entités auxquelles il est attribué. Dans le domaine religieux, tout comme erus, il s’applique aux divinités non chrétiennes ; mais, contrairement à erus, il est également employé en contexte chrétien pour renvoyer au Christ. Dans le domaine civil, (h)erilis est employé par référence à l’empereur. L’emploi isolé du mot dans la poésie épigraphique confirme qu’il relève d’un haut niveau de langue. Dans la langue usuelle, il est remplacé par dominicus, l’adjectif suffixé en -icus sur dominus qui, de manière parallèle, s’était substitué à erus.

6.2. Étymologie et origine

Les problèmes posés par l’étymologie d’(h)erīlis sont les mêmes que ceux du lexème sur lequel il est bâti par suffixation, erus. Les rapprochements faits par les linguistes modernes avec les autres langues indo-européennes peuvent aujourd’hui être remis en question en raison de la découverte d’une inscription osque où l’adjectif osque correspondant à l’adjectif latin offre un <h> à l’initiale (cf. erus). En outre, se pose le problème du modèle morphologique de dérivation de l’adjectif (cf. §5.1 et §2.3).

L’attestation osque de herilím, dont le rapprochement avec l’adjectif latin (h)erīlis, en dépit de l’état fragmentaire de l’inscription, est hors de doute (acc. sing. équivalant à lat. herilem), est fondamentale pour l’étymologie du mot latin.

En effet, si l’épigraphie latine dispose seulement de témoignages tardifs du mot, qui présentent un flottement dans l’écriture entre <erus> et <herus>, <erilis> et <herilis> (CLE 104, 3 ; 1185 ; 454, 10) (cf. §1.1), l’attestation osque amène à reconsidérer la graphie du mot avec <h> comme étant peut-être une graphie étymologique. La datation de l’inscription osque (seconde moitié du -IIème siècle av. J.-C.) assure l’ancienneté de cette graphie. Si les graphies <herilis> et <herus> avec <h> sont anciennes, l’origine de <h> n’est pas seulement l’influence tardive de heres par « étymologie populaire ». Et si l’on admet que la forme originelle était pourvue d’un <h> à l’initiale, les rapprochements généralement évoqués avec d’autres langues indo-européennes (cf. erus) sont caduques.

Cependant, l’attestation osque de l’adjectif herilím ne permet pas de résoudre la question de l’étymologie d’erus et de sa famille, parce qu’elle soulève une question préalable : celle de savoir si les langues sabelliques possédaient ou non cette famille lexicale de manière indépendante par rapport au latin ou, autrement dit, si l’adjectif osque herilis doit ou non être interprété comme un emprunt au latin. Plusieurs solutions peuvent être envisagées :

a) la forme osque est une création totalement indépendante de la forme latine ;

b) la forme osque fut créée d’après un modèle latin. Dans ce cas :

b’) soit il s’agit d’un emprunt, qui peut lui-même admettre deux parcours :

- c’est le lexème latin (h)erus qui a été emprunté : l’adjectif osque serait alors également un emprunt ou bien une imitation de la formation latine à travers des outils morphologiques indigènes ;

- l’emprunt ne concerne que l’adjectif ; celui-ci, qui exprime un rapport d’appartenance, serait alors immotivé en osque : ce procédé est plus rare, mais il n’est pas impossible ;

b’’) soit il s’agit d’un calque morpho-structurel, qui suppose l’existence d’un mot autonome du latin et d’un procédé morphologique de dérivation d’adjectifs en -īli-, parallèle au latin : on en revient alors à la première hypothèse (a).

Les faits suivants plaident en faveur de l’emprunt, plus précisément de l’emprunt de l’adjectif :

a) du point de vue de la morphologie, la seule formation en -īli- connue en osque est empruntée au latin : osque aídil < lat. aedīlis, qui a pour base de dérivation un thème en i. Si, selon l’explication acceptée par M. Leumann (1977, 350), l’extension de / dans lat. -īlis relève non d’une extension des cas où la base de dérivation était un thème en i, mais du morphème de génitif singulier des thèmes en *-o-, alors cette explication par un ī de génitif doit être exclue pour les langues sabelliques, qui n’ont jamais connu ce morphème de génitif.

b) du point de vue de la création lexicale, il est admis que l’adjectif latin (h)erīlis fut créé d’après le modèle de seruīlis (voir §2.3), parallèlement à d’autres créations lexicales à partir de (h)erus et seruus avec les mêmes suffixes. Or, les langues sabelliques n’attestent aucun mot correspondant à seruus (ou issu de la même racine) pour désigner l’esclave. La signification acquise par lat. seruus se serait développée à partir de la signification de « berger » attachée à cette racine (Rix 1984, 80,86), ce qui devait constituer un développement propre au latin et conforme à l’histoire de la société romaine.

En conclusion, dans la mesure où il est peu probable que le modèle de la famille lexicale seruus : seruīlis ait existé en osque, il est peu vraisemblable qu’un procédé de dérivation semblable ait existé pour (h)erus : (h)erīlis d’une manière indépendante du latin.


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