ĕrīlis, -e

(adjectif)



5. Place dans le lexique latin

5.1. Analyse synchronique du lexème. Formation du mot en latin

L’adjectif erilis est formé à l’aide du suffixe -īlis, qui représente un allomorphe du suffixe -li-, dont les allomorphes comportent généralement une voyelle longue initiale : -ālis, -īlis, -ūlis, -ēlis. Le suffixe qui forme le plus grand nombre de lexèmes est -ālis, puis viennent -īlis et -ūlis. Ce type d’adjectif exprime le plus souvent une relation d’appartenance : le substantif servant de base à l’adjectif désigne le possesseur de l’entité dénotée par le substantif déterminé par l’adjectif. Ce sont des adjectifs de sens relationnel (et non des adjectifs qualificatifs gradables).

La voyelle longue située à l’initiale du suffixe a des origines différentes selon son timbre.

Pour le suffixe -ālis, il faut probablement chercher l’origine dans des substantifs de base en ā, la séquence … ā-lis donnant ensuite par mécoupure et déplacement de la frontière de suffixe –ālis, qui s’est étendu à des bases substantivales ne relevant pas des thèmes en ā. Cet allomorphe suffixal se présente sous la forme -āris par dissimilation d’un /l/ en /r/ lorsque la base de dérivation contient déjà un /l/ (cf. familiāris sur familia).

L’allomorphe -īlis se trouve derrière des substantifs de base relevant de la deuxième déclinaison thématique et l’origine du ī fait alors problème1). C’est le cas pour (h)er-īlis sur er-us. Les dictionnaires étymologiques considèrent (h)erīlis comme une formation créée d’après le modèle de seru-īlis2) sur seru-us, selon un phénomène analogique bien attesté entre deux antonymes (« maître » vs « esclave ») : ĕr-īlis est à erus ce que seru-īlis est à seru-us.

Dans le vocabulaire latin, l’antonymie d’erus « maître » et de seruus « esclave » se manifeste par d’autres créations lexicales pour des termes partageant les mêmes suffixes sur des bases de suffixation entretenant des relations antonymiques : par exemple, le suffixe -tūdō dans eritudo attesté par Festus, qui le met en parallèle avec seruitudo (eritudo : seruitudo : P.F. 73, 83 L., cf. Sblendorio Cugusi 1991, p.223 et erus, §5.3). Les deux termes sont vraisemblablement des formations savantes tendant à mettre en relief la symétrie (opposition et parallélisme) morphologique liée à l’antonymie sémantique.

Une autre correspondance morphologique entre les dérivés d’erus et de seruus se retrouve dans eritio, connu par une glose (G.L. IV Ps.-Plac. F 16). Le mot eritio est une formation morphologiquement symétrique de seruitio, d’après le modèle de famulatio et de dominatio : famulatio seruitio ut eritio dominatio.

Mais d’où vient le ī dans le modèle seruīlis, puisque seruus est un thème en *-o- et non pas en i ? M. Leumann (1977, 350), suivant une hypothèse formulée par Muller (1926), considère que le /ī/ dans -īlis relève non pas de l’analogie des thèmes en i, mais du morphème de génitif singulier des thèmes en *-o- (cf. gén. sg. dominī) de la même manière que les autres adjectifs en -īlis bâtis sur des substantifs thématiques en *-o-, tels : puerīlis (sur puer), fabrīlis (sur faber), uirīlis (suruir).

L’adjectif osque correspondant à (h)erīlis est susceptible de remettre en cause cette explication, dans la mesure où les langues sabelliques n’ont jamais connu le morphème /ī/ du génitif singulier des thèmes en *o-. L’attestation du correspondant de lat. (h)erīlis en osque n’admet que deux solutions : soit il s’agit d’un emprunt au latin, soit il s’agit d’une formation autonome. Seule la solution de l’emprunt rend possible l’explication retenue par M. Leumann pour l’adjectif latin.

5.2. Les interprétations et ré-analyses synchroniques des auteurs latins

Au niveau synchronique, la conscience métalinguistique de la relation entre le dérivé (h)erīlis et les substantifs associés erus/era se manifeste par l’emploi parallèle des deux lexèmes dans le même contexte, par exemple :

  • Ter. Ad. 301 :
    mihique eraeque filiaeque erili.

Quelques gloses font correspondre de manière convergente (h)erīlis à lat. dominicus et à gr. δεσποτικός ou δεσποσύνος. L’adjectif (h)erīlis est également mentionné dans des commentaires à des textes connus. Ainsi les schol. Ad Hor. Carm. III 27, 63 expliquent-ils (h)erīlis par dominicus, alors que le commentaire de Donat sur Térence (Andr. 602) établit une équivalence sémantique entre le syntagme erilis filius et le mot grec τρóφιμος, employé chez Ménandre avec la même valeur que l’expression latine, celle de « fils du maître ». Le recours à dominicus confirme ainsi que cet adjectif dérivé de dominus devint, au cours de la latinité, le terme usuel pour signifier « maître, patron, seigneur ».

5.3. « Famille » synchronique du terme

La famille synchronique du lexème est très pauvre. L’adjectif est dérivé de erus, qui n’a produit qu’un très petit nombre de dérivés. Le seul qui ait été employé dans la langue littéraire est précisément (h)erīlis, les autres dérivés d’ erus n’étant connus qu’à travers les gloses.

L’adjectif (h)erīlis lui-même n’a servi de base à aucun dérivé ou composé.

5.4. Associations synchroniques avec d’autres lexèmes

Le rapport d’antonymie entre (h)erīlis « de maître » et seruīlis « d’esclave » est illustré par le passage suivant de Fronton :

  • Front. Ep. 2, 3 :
    nulla profecto tam sit inportuna et insciens lanifica quae erili togae solidum et nodosum, seruili autem subtile et tenue subtemen nerit.

Cette relation d’antonymie était soulignée par la symétrie morphologique, qui a amené les linguistes modernes à admettre la possibilité qu’(h)erīlis ait été formé sur le modèle de seruīlis (voir §2.3). Erus et seruus ont produit en outre d’autres dérivés morphologiquement parallèles pourvus des mêmes suffixes : seruitūdō vs. eritūdō, seruitium (et seruitiō) vs. eritium (et eritiō).

Les emplois d’(h)erīlis dans les textes après Plaute permettent d’y voir le para-synonyme de haut niveau de langue de dominicus, qui devait relever de la langue usuelle, parlée et écrite.


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1) Au contraire lorsque le substantif de base est un thème en i de la troisième déclinaison, le ī du suffixe –īlis en synchronie est, en fait, issu de l’allongement de la voyelle finale du substantif de base en diachronie : cf. cīuīlis de cīuī-lis sur cīuis.
2) EM, s.u. erus : «Fait sans doute d’après seruilis» ; WH, p. 419 s.u. erus.