ĕrīlis, -e

(adjectif)



4.2. Exposé détaillé

Les emplois de l’adjectif (h)erilis sont parallèles à ceux du substantif erus, dont il est dérivé.

On note, cependant quelques différences : le nombre d’attestations de l’adjectif chez Plaute dépasse la totalité des attestations dans toute la latinité. En outre, la différence de fréquence de l’adjectif chez Plaute et chez Térence est plus nette encore que la différence de fréquence du substantif chez les mêmes auteurs (cf. §3.4), ce qui signifie que l’adjectif connaît un déclin plus important et plus précoce que le substantif. Son absence de la prose et son emploi limité en poésie montrent que l’adjectif était sorti de la langue commune.

L’étude des emplois de l’adjectif (h)erīlis ne se réduit donc pas à celle des emplois d’erus: il convient de s’intéresser, d’une part, à la question de la commutation entre l’adjectif relationnel (h)erīlis et le génitif du substantif (h)erī (ou féminin (h)erae), et d’autre part, aux différents substantifs déterminés par (h)erīlis, ce qui permet d’éclairer les diverses nuances sémantiques de l’adjectif.

(H)erīlis fut souvent cité par les grands noms de la linguistique latine du XXème siècle comme exemple illustrant la spécificité de l’emploi de l’adjectif relationnel par rapport à celui du génitif du substantif : J. Wackernagel (1908, 137, 145 ; 1928, II, 68), pour qui la détermination par l’adjectif serait plus archaïque que la détermination par le génitif, J.-B. Hofmann (1951, 160), E. Löfstedt (1942, 116), E. Benveniste (1960, 65), J.N. Adams (1976, 90), P. de Carvalho (1991, 258), ou encore Haffter (1934, 122). Ce dernier considère que l’emploi de l’adjectif (h)erīlis a une fonction stylistique et qu’il exprime le « pathos », là où le génitif eri serait plus neutre.

Dans quelques passages de Plaute, l’adjectif relationnel et le génitif du substantif déterminent le même substantif et paraissent interchangeables, comme dans ce monologue de Messénion, extrait des Menaechmi :

  • Pl. Men. 966-968 :
    MES. Spectamen bono seruo id est, qui rem erilem
    Procurat, uidet, collocat cogitatque,
    Vt absente ero rem eri diligenter
    Tutetur.
    […]
    « Messénion : À quoi reconnaît-on un bon serviteur ? A ce qu’il prend à cœur les intérêts de son maître, veille, dispose, pense à tout, et se préoccupe en son absence de lui garder son bien avec autant de zèle, ou même mieux, que s’il était présent lui-même. » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)

Mais les exemples de ce type sont rares ; dans la presque totalité des syntagmes comprenant erus ou (h)erilis chez Plaute, on n’observe pas réellement de concurrence entre le génitif du substantif et l’adjectif.

En effet, comme E. Löfstedt l’avait déjà souligné en son temps, chez Plaute, (h)erīlis détermine le plus souvent des noms se référant à des individus humains et exprimant des relation de parenté ou de confiance étroite, tels que filius « fils » /filia « fille », amica « maîtresse », concubina « concubine » : sur ses 45 occurrences plautiniennes, (h)erīlis détermine une vingtaine de fois filius/filia et une dizaine de fois amica ou concubina.

Quant à Térence, il emploie l’adjectif uniquement pour déterminer filius/filia. En revanche, il n’emploie jamais le génitif erī (ou erae) avec filius et filia. Chez Plaute, on ne trouve qu’une seule fois cette construction qui, selon E. Löfstedt (1942, 116), s’explique par la présence de res dans le même syntagme :

  • Pl. Most. 27-28 :
    Hocine boni esse officium serui existumas,
    Vt eri sui corrumpat et rem et filium
    ?
    « Est-ce là, penses-tu, le devoir d’un bon serviteur que de perdre à la fois et le bien et le fils de son maître ? » (traduction A. Ernout, 1937, CUF)

Un autre fait dans ce passage a pu jouer aussi un rôle dans le choix du génitif eri de préférence à l’adjectif : la présence du réfléchi sui, qui ne renvoie pas au locuteur, mais signifie « son propre » en focalisant le lien appartenance entre possesseur et possédé. Dans cet énoncé, Granion s’adresse à Tranion, avec lequel il partage le même maître, en utilisant une expression de portée générale marquée par la 3ème personne, tout comme dans le monologue de Messénion extrait des Menaechmi et mentionné ci-dessus.

La question de la référence au locuteur permet ainsi de comprendre ce qui distingue les syntagmes avec (h)erilis des syntagmes avec eri, chez Plaute et Térence, ainsi que la différence qui existe entre les emplois antéposés et postposés de l’un ou de l’autre dans ces syntagmes.

Dans le syntagme (h)erilis filius/filia, l’adjectif indique une propriété inhérente et inaliénable par excellence : être le fils/la fille de quelqu’un). Dans son commentaire à Térence (Andr. 602), Donat glose ce syntagme par gr. τρóφιμος, qui est employé chez Ménandre avec la même valeur que l’expression latine, celle de « fils du maître, du patron ». Dans ce sens, (h)erilis filius/filia a la même valeur référentielle que le syntagme erus minor « le jeune maître » (le fils) et se trouve en relation d’antonymie avec erus maior « le maître le plus âgé, le vieux maître » (le père) (cf. la description des emplois de erus). Cette mise en équivalence avec le mot grec montre que le syntagme nominal latin exprime une unité conceptuelle et qu’il est chargé d’une fonction pragmatique très précise : la dénomination du « petit patron », du « petit maître » ou du « jeune maître » dans la bouche de l’esclave de son père, d’où le sens, en contexte, de « mon petit patron ».

En effet, dans les contextes où ce syntagme est employé, les esclaves ne se réfèrent pas au fils de n’importe quel maître, mais chacun au fils de son propre maître. La référence au locuteur est ainsi souvent soulignée par des pronoms personnels (ego, mihi), par exemple :

  • Pl. Aul. 275 :
    Nunc nobis prope adest exitium, mihi atque erili filiae.
    « Encore un moment, et nous sommes perdues, ma jeune maîtresse et moi. » (traduction A. Ernout, 1930, CUF)
  • Ter. Ad. 301 :
    Quod mihique eraeque filiaeque erili est […].(avec postposition de l’adjectif)
    « […] pour ce qui touche et moi et ma maîtresse et la fille de ma maîtresse. » (traduction J. Marouzeau, 1949, CUF)
  • Pl. Ps. 673 : PS.
    […] hic amica amanti erili filio.
    « Pseudolus : […] une maîtresse pour mon jeune maître amoureux. » (traduction A. Ernout, 1938, CUF)

ou par des possessifs (meus, mea, noster) impliquant la 1ère personne, par exemple :

  • Pl. Cist. 749 :
    HA. Mea haec erilis gestitauit filia1) .
    « C’est la fille de ma maîtresse qui les portait. » (traduction A. Ernout, 1935, CUF)

ou encore par des déictiques renvoyant à la sphère du locuteur (hic, haec), par exemple, outre l’exemple précédent :

  • Pl. Bacch. 366-367 :
    Nunc ibo; erili filio hanc fabricam dabo / Super auro […].
    « Maintenant allons instruire Mnésiloque de tout ce que j’ai machiné pour notre or. » (traduction A. Ernout, 1933, CUF)

ou même par des structures présentatives (eccum, eccam), par exemple :

  • Pl. Most. 83 :
    […] nam eccum erilem filium uideo.
    « Car justement j’aperçois le fils de notre maître. » (traduction A. Ernout, 1937, CUF)

Le syntagme (h)erilis filius apparaît comme une expression figée qui indique non une simple relation d’appartenance, mais une propriété inhérente et inaliénable. Cependant, cette expression n’est pas employée de manière générique, mais s’applique à un individu bien identifié, qui appartient à la sphère du locuteur. Comme l’avait souligné J.N. Adams (1976, 89) «the order (h)erilis filius corresponds to that of the ancient genitival pattern Luci filius». Dans ce cas, il existe une correspondance fonctionnelle entre l’antéposition de l’adjectif et celle du génitif, avec l’indication d’une relation d’appartenance plus stricte, pourvue d’une force d’identification plus immédiate par rapport à leur emploi postposé (Cf. Viti 2010). Cette règle semble valable aussi dans le sens inverse, comme le montre le passage des Menaechmi mentionné ci-dessus, avec le flottement entre l’adjectif et le génitif dans le même syntagme : rem erilem ~ rem eri (Men. 966-968). De manière significative, la variation entre l’adjectif (erilem) et le génitif (eri) n’affecte pas l’ordre syntaxique des déterminants (les deux sont postposés).

L’adjectif apparaît de même avec d’autres mots indiquant des relations d’intimité ou de familiarité, tels que concubina, amans ou amica. Comme avec filius, le syntagme ainsi formé peut être accompagné par un pronom, un adjectif possessif de la 1ère personne ou un déictique, moyens linguistiques qui renvoient au locuteur et ancrent la situation d’énonciation.

  • Pl. Mil. 273-274 :
    SC. Certo edepol scio me uidisse hic proxumae uiciniae
    Philocomasium erilem amicam sibi malam rem quaerere.

    « Scélédrus : Je suis sûr, par Pollux, et sûr et certain d’avoir vu ici, chez le voisin d’à côté, Philocomasie, la maîtresse de mon maître, en train de se chercher une mauvaise affaire. » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)
  • Pl. Mil. 416 :
    SC. Haec mulier quae hinc exit modo estne erilis concubina ?
    « Scélédrus : Cette femme qui vient de sortir d’ici, est-ce la bonne amie de notre maître ? » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)
  • Pl. Mil. 457-458 :
    PA. […] tam east quam potis
    Nostra erilis concubina.
    […]
    « Palestrion : […] Il n’est pas possible que ce ne soit pas la bonne amie de notre maître. » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)
  • Pl. Mil. 470 :
    SC. domi eccam erilem concubinam.
    « Scélédrus : La bonne amie de notre maître, elle est , à la maison? » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)
  • Pl. Mil. 549 :
    SC. Sed meam esse erilem concubinam censui.
    « Scélédrus : Mais je croyais que c’était la maîtresse de mon maître. » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)

Ainsi, erilis amica (concubina) ne fait pas allusion à la maîtresse de n’importe quel maître, mais à celle du maître auquel appartient l’esclave qui parle. Pour l’esclave-locuteur, la maîtresse de son « patron » constitue une sorte de « patronne », de la même manière qu’erilis filius est la figure du « petit patron » ou « petit maître, jeune maître ».

Même lorsqu’(h)erilis détermine un terme n’exprimant pas un lien de parenté ou de forte proximité entre deux êtres humains, l’adjectif peut être antéposé, ce qui implique un lien plus fort entre le maître et le locuteur que s’il était postposé. Ainsi s’explique la scène initiale de la Mostellaria, où Grumion, esclave de Theopropides, s’adresse à Tranion, lui aussi esclave du même Theopropides :

  • Pl. Most. 3 :
    GR. Egredere, erilis pernities, ex aedibus.
    « Grumion : Sors de la maison, malheur du maître. » (traduction P. Poccetti)

L’appellation erilis pernities « malheur du maître » ne constitue pas une dénomination vague, mais renvoie au maître commun aux deux esclaves. Du point de vue de la sémiologie théâtrale, cette expression placée à l’ouverture de la pièce a ainsi pour fonction de signaler les relations entre les deux personnages, et notamment de montrer qu’ils sont au service du même maître.

De même, lorsque l’esclave Sagarinus adresse une salutation à Athènes en qualifiant la ville à la fois de nutrices Graeciae et d’erilis patria :

  • Pl. St. 649-650 :
    SA. Saluete, Athenae, quae nutrices Graeciae :
    Terra erilis patria, te uideo libens.

    « Salut, Athènes, nourrice de la Grèce, patrie de mon maître, que j’ai de plaisir à te voir ! » (traduction A. Ernout, CUF, 1938)

il juxtapose une donnée relevant du passé illustre de la ville (d’autant plus que l’expression nutrices Graeciae semble transposer πόλις τῆς Ἑλλάδος παίδευσις du fameux discours de Périclès chez Thucydide II 40, 5) et une donnée actuelle, à savoir le fait qu’Athènes soit la patrie de son maître. Ce n’est pas un hasard si, dans le premier syntagme, qui n’affecte pas le locuteur, le génitif est postposé, alors que dans le second, qui le concerne personnellement, l’adjectif est antéposé.

D’autres syntagmes avec (h)erilis chez Plaute confirment que la position de l’adjectif est liée au contexte pragmatique, et notamment au rôle et au regard du locuteur, qui oriente la focalisation de l’objet. Les esclaves, qu’ils se réfèrent au commandement, à l’impudence ou à un méfait de leur maître, utilisent le même ordre syntaxique : erile imperium (Pl. Aul. 599), erilis impudicitia (Pl. Pers. 193), erile scelus (Pl. Rud. 198).

En revanche, lorsqu’il est fait référence à un maître générique ou qui n’est pas identifié, c’est la postposition qui semble s’imposer, comme dans les énoncés suivants, qui ont une portée générale et sont prononcés par des esclaves (imperium erile ; rem erilem) :

  • Pl. Aul. 588-590 :
    STR. Hoc est serui facinus frugi facere quod ego persequor
    Ne morae molestiaeque imperium erile habeat sibi.

    « Strobile : n’est-ce pas le fait d’un bon esclave d’agir comme je fais, et d’exécuter sans retard ni mauvaise humeur les ordres de son maître ? » (traduction A. Ernout, CUF, 1930)
  • Pl. Men. 966-968 :
    MES. Spectamen bono seruo id est, qui rem erilem
    Procurat, uidet, collocat cogitatque,
    Vt absente ero rem eri diligenter
    Tutetur.
    […]
    « Messénion : À quoi reconnaît-on un bon serviteur ? À ce qu’il prend à cœur les intérêts de son maître, veille, dispose, pense à tout, et se préoccupe en son absence de lui garder son bien avec autant de zèle, ou même mieux, que s’il était présent lui-même. » (traduction A. Ernout, 1936, CUF)

Il arrive aussi que l’adjectif soit postposé lorsque ce sont d’autres personnages que les esclaves qui parlent. Ainsi, Aretémone, épouse du maître Déménète, appelle-t-elle l’esclave Leonidas custos erilis, parce qu’elle n’a pas avec son mari la même relation que l’esclave. L’ordre syntaxique de l’adjectif latin dans le syntagme nominal, surtout dans les textes de comédie, a des retombées importantes pour la valeur de son correspondant en osque et l’interprétation du contexte de l’inscription où il figure.

Malheureusement, le syntagme du texte osque est mutilé. On ne lit que …..] herilím pím, où l’adjectif est suivi par un pronom relatif au même cas que lui. La perte de ce qui précède nous a privés de ce qui devait être le nom déterminé par l’adjectif (…..] herilím). La phrase relative, à son tour fragmentaire, semble avoir une fonction déterminative servant à préciser le syntagme avec …..] herilím. La syntaxe de l’énoncé concorde avec l’ordre syntaxique de l’adjectif en latin : dans le texte épigraphique osque, le locuteur n’est pas impliqué ; par conséquent, l’identification de la figure du « maître, patron » auquel fait allusion l’adjectif herilím ne peut être confiée qu’à la structure du récit.

Or, la structure du récit et le besoin d’identification en contexte narratif imposent un ordre syntaxique différent de celui des dialogues. Ainsi, lorsque Palestrion, dans le Miles gloriosus, doit exposer les événements qui précèdent, il désigne la maîtresse de son maître par le syntagme amica erilis, avec postposition de l’adjectif :

  • Pl. Mil. 122-124 :
    PAL. Video illam amicam erilem Athenis quae fuit.
    Vbi contra aspexit me, oculis mihi signum dedit
    Ne se appellarem.
    […]
    « Palestrion : Qu’y vois-je en arrivant ? La jeune fille d’Athènes, la maîtresse de mon maître. Elle m’aperçoit de son côté, et aussitôt, de l’œil elle me fait signe de ne point lui parler. » (traduction A. Ernout, CUF, 1936)

Étant donné la longueur de son récit, l’esclave doit donner des points d’ancrage immédiats aux spectateurs, ce qu’il fait à travers l’anaphorique illam, la position marquée de l’adjectif après le nom et la phrase relative. La traduction la mieux appropriée de cette tournure semble être : « Qu’est-ce que je vois ? C’est l’amante du maître, celle qui se trouvait à Athènes ». La structure syntaxique de l’énoncé de Plaute se rapproche ainsi de celle de l’inscription osque.


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1) Voir aussi : Pl. Epid. 20 et Truc. 297 : erilis noster filius ; Pl. Cas. 1014 : nostro erili filio ; Pl. Epid. 164 : nostro erili filio ; Ter. Eun. 962 : nostrum esse erilem filium.